Le rôle du feu dans l’histoire des paysages
méditerranéens sudalpins de moyenne montagne depuis 15 000 ans.
Doctorat de
géomorphologie en cours de Clément Boutterin, sous la direction de Jean-Louis
Edouard (IMEP) et la co-direction de Cécile Miramont (Institut de Géographie
d’Aix en Provence et IMEP).
Qui suis-je ?

Natif des Alpes du Sud, je n’ai jamais pu réellement oublier ma région d’origine. La montagne de la Baume s’est imprimé dans mes rétines, de telle façon qu’elle a guidé mes choix. J’ai toujours été fasciné par la blancheur de son calcaire, la sécheresse de son sol et la pauvreté de sa végétation. Les rives de la Durance sont ainsi restées mes terrains de « jeux » favoris, ses limons noirs contrastant avec les pierriers blancs du versant de la Baume.
« Exilé » à Marseille à la fin des années 80, je découvre la ville, la mer, la photographie d’art. Un voyage en voilier d’un an en Méditerranée me fait découvrir, encore enfant, que le monde est vaste, contrasté, surprenant. Ma passion pour la photographie me guide lentement vers le monde de l’image.
Cependant, en faculté, je découvre la géographie. Plus précisément, la géomorphologie. Au fil des ans, on me parle de lecture du paysage, de mobilité, de calcaires blancs et de marnes noires. En stage, je (re) découvre les Alpes du Sud, comme jamais je ne les avais vues. Mouvantes. Passionantes.
Guidé par des montagnes calcaires (de la Baume à l’île du Maire, des Calanques au Bosphore, de la Sainte Victoire à la montagne de Saint Genis), je retourne aux sources, pour « jouer » avec les limons noirs.
Problématique

Les impacts du feu sur la
végétation et les paysages méditerranéens actuels peuvent avoir des
conséquences remarquables. Les feux de forêt, lorsqu’ils sont de forte
amplitude, détruisent la végétation et torréfient l’humus. Les conséquences de
cette destruction sont que, dans un premier temps, l’horizon humifère des sols
perd sa cohérence et a tendance à se fendiller. L’humus ne joue plus son rôle
d’éponge lorsqu’il pleut. Ainsi, l’ensemble des premières couches de la surface
des versants se gorge d’eau et entre en mouvement. D’autre part, la disparition
de la canopée entraîne un effet de splach puissant lors des premières
précipitations (généralement orageuses, la plupart des feux de forêt ayant lieu
durant la sécheresse estivale), ce qui contribue à la fragilisation et la mise
en mouvement des sols calcinés. Enfin, la strate herbacée disparue ne bloque
plus aucun ruissellement.
Les feux de
forêt ont donc pour incidence immédiate de soumettre les versants à une intense
érosion.
Cependant, ce phénomène d’érosion sur les versants calcinés possède un trait particulier. En effet, mis à part le fait qu’il mette en mouvement une quantité de sédiments provenant des couvertures de versant, il prend en charge les résidus charbonneux formés durant l’épisode de feu. De nombreux témoignages mettent en évidence des épanchements de charbons en aval des zones incendiées, ainsi qu’une sédimentation exceptionnelle.
On retrouve ainsi en aval, dans les fonds de vallons, une couche de charbons de bois et des sédiments plus détritiques. En amont, à l’inverse, on observe l’ouverture de petits bassins de réception qui éventrent les versants.
Actuellement, les travaux de l’ONF tentent de minimiser l’action de l’érosion en déposant les arbres calcinés dans les talwegs.
Ces phénomènes ne sont pas propres à notre époque. En effet, les feux de forêt se sont répétés dans l’histoire des paysages, et ce, quel qu’en soit le facteur déclencheur. Aujourd’hui, l’ONF et les soldats du feu estiment que près de 98% des feux éclosent à la suite d’imprudences ou de malveillances humaines. Les 2% des mises à feu restantes auraient des origines naturelles, en partuculier la foudre. Ces éclosions peuvent avoir des conséquences remaquables lors des orages secs.

Cependant,
lorsque l’on s’intéresse aux paléopaysages, la mémoire humaine n’est d’aucun
secours. Mais les sédiments possèdent parfois des stigmates. Ce sont des
paléosols rougis, des souches subfossiles calcinées, ou encore, des couches
sédimentaires contenant de très grandes quantités de charbons de bois.
On retrouve ces stigmates de feux passés, en grande quantité dans les Alpes du Sud, en Haute et Basse Provence. Ces témoignages de paléofeux sont conservés au sein des sédiments qui se sont mis en place depuis le retrait définitif des grands glaciers, il y a 15 000 ans environ.
Premiers résultats et objectifs
Ces témoignages de paléofeux, souvent observés par les géomorphologues, n’ont jamais été étudiés en tant que tels : aucune mise en relation entre les paléofeux et la genèse des paysages tardiglaciaires et holocènes n’a été réalisée dans les Alpes du Sud et en Provence.
Pourtant, comme nous venons de le voir, les feux actuels ont des répercussions très importantes sur l’évolution des paysages.

J’ai mené, dans le cadre de ma maîtrise (Le facteur feu dans la morphogenèse postglaciaire des Alpes du Sud, C. Boutterin, 2002)et de mon DEA (Les feux et la morphogenèse postglaciaire, Lazer, Alpes du Sud, C. Boutterin, 2003), des études sur les relations entre les paléofeux et la sédimentation sur le versant Sud de la montagne de St Genis et dans la plaine de Lazer (Hautes Alpes, France, carte ci-contre). Je n’ai pour l’instant qu’effleuré le sujet, car les résultats de ma maîtrise ont apporté beaucoup plus de questions d’ordre méthodologique que de réponses véritables.
Il est tout de
même apparu qu’il existe bien un lien entre des épisodes de feux récurrents et
les faciès sédimentaires, durant le Tardiglaciaire (entre 15 000 et
10 000 BP), ainsi que durant l’âge du Fer (ci-contre, carotte de Lazer).
Mon DEA était orienté de façon à répondre clairement aux questions soulevées
l’année précédente, dans le dessein d’éprouver la méthodologie. J’ai ainsi mis
en place un mode opératoire viable.
Ma thèse s’inscrit dans la suite logique de ces deux années de recherches. J’ai pour objectif de mettre en place une chronologie des feux depuis les 15 000 dernières années, et de mettre en relation ces résultats avec les analyses sédimentologiques, ainsi que les analyses paléoenvironnementales. Ces dernières permettent de connaître les dynamiques du milieu de sédimentation, du paysage végétal local, ainsi que les différentes sociétés humaines qui se sont succédées sur le territoire. La mise en relation de l’ensemble de ces résultats permettra, pour la première fois dans les Alpes du Sud, de comprendre le fonctionnement du paysage à l’échelle du réseau hydrographique, depuis l’amont jusqu’à l’aval. La compréhension de ce fonctionnement sera orienté vers les impacts des paléofeux. Il s’agira également de mieux cerner un phénomène très présent aujourd’hui, et d’autant plus dans notre région si sensible aux incendies.
Ce travail repose sur une méthodologie marquée par la pluridisciplinarité : à la recherche des charbons et à la géomorphologie, j’intègre des analyses paléoenvironnementales, comme la pollenanalyse, l’anthracologie et l’archéologie.
clement.boutterin@univ.u-3mrs.fr