Biodiversité
Quand on évoque les points chauds (hotspots) de la biodiversité, ces zones riches en espèces mais menacées par l'activité humaine, les regards se tournent souvent vers les forêts tropicales humides. Mais plus près de chez nous, le bassin méditerranéen accueille entre vingt-cinq mille et trente mille espèces végétales ! Frédéric Médail, de l'Institut méditerranéen d'écologie et de paléoécologie (Imep)1, et sa collègue Katia Diadema, du Conservatoire botanique national méditerranéen de Porquerolles, ont examiné les lieux privilégiés où persiste la biodiversité méditerranéenne. Et ils révèlent dans le Journal of Biogeography2 qu'une cinquantaine de ces sites ont été de véritables refuges pour la flore au fil des aléas climatiques des derniers millénaires.

© F. Médail/Univ. Paul Cézanne/CNRS Photothèque
Le mont Pablia Orba, dans le nord-ouest de la Corse, fait partie des 52 refuges de biodiversité répartis autour du bassin méditerranéen.
Depuis l'ère tertiaire, le
climat terrestre a plus d'une fois basculé. On relève notamment quatre époques
de forte glaciation depuis sept cent mille ans, entrecoupées de périodes
interglaciaires. Avec pour conséquences d'intenses variations de température
(une quinzaine de degrés) et de pluviométrie (du simple au double) en
Méditerranée, qui auraient pu entraîner la disparition d'une forte proportion
de la flore, si les plantes n'avaient pu se trouver des abris. « Les
refuges sont souvent des zones montagneuses, insulaires, des gorges, où la
topographie locale a amorti les variations climatiques depuis la fin du
tertiaire », explique Frédéric Médail. Ces refuges ont ensuite permis une
reconquête géographique pour les espèces les plus aptes à la dispersion, ou
sont devenus des réservoirs pour les espèces endémiques : ce qui explique en
partie que la moitié des végétaux méditerranéens ne se trouve nulle part
ailleurs.
Pour cartographier les zones refuges, Frédéric Médail et Katia Diadema
ont analysé quinze années de travaux scientifiques (une centaine de
publications scientifiques) portant sur la « phylogéographie » du bassin
méditerranéen, une discipline qui étudie la distribution géographique des
espèces, en lien avec leur diversité et leur originalité génétique. C'est ainsi
qu'ils ont révélé 52 « refuges » : 33 à l'ouest et 19 à l'est du bassin. Ces
derniers, moins nombreux, sont aussi moins fragmentés. « Sans doute parce
que l'impact des aléas climatiques a été plus sévère à l'ouest, ce qui a
morcelé les refuges », explique le chercheur. Bien souvent, ce sont des
régions montagneuses littorales qui ont permis aux espèces de résister, la
proximité de la mer atténuant l'aridité liée aux baisses de pluviométrie au cours
des glaciations. « La montagne permet des migrations en altitude à de
courtes distances, et donc les végétaux peuvent plus facilement retrouver des
niches écologiques favorables à leur survie. » Ces régions sont situées
pour la plupart dans la péninsule Ibérique, en Italie, dans les Balkans, et au
Maghreb.
Ces études sont essentielles pour dessiner de nouvelles stratégies de
conservation de la biodiversité, notamment face à la croissance démographique.
« La connaissance des refuges est indispensable aussi pour imaginer ce que
pourrait être la flore dans un climat réchauffé », explique Frédéric Médail.
En effet, ces plantes ont déjà résisté à d'importantes baisses et montées de
températures. « Le nombre et la diversité de ces zones semblent assez
rassurants pour l'avenir. Elles ont joué ce rôle de refuge plusieurs fois
depuis la fin de l'ère tertiaire. Et elles devraient faciliter la persistance
locale des espèces au fur et à mesure que le climat se modifie. »
L'existence de ces refuges casse l'idée d'un impact global du climat sur la
biodiversité. « J'ai du mal à croire que la moitié de la biodiversité
végétale méditerranéenne pourrait disparaître en cinquante ans, comme on
l'entend parfois. »
Denis Delbecq
Contact : Frédéric Médail
Institut méditerranéen d'écologie et de paléoécologie (IMEP)
f.medail@univ-cezanne.fr