Résumé des travaux de recherche

 

Mon doctorat et la recherche que je poursuis en archéologie sont basés sur l'utilisation de la malacologie - l'étude des coquilles de gastéropodes terrestres contenus dans les sédiments – comme outil de caractérisation de l'anthropisation au cours du temps, dans le domaine méditerranéen français.

Si l'utilisation de la malacologie pour reconstruire les environnements quaternaires est ancienne, elle a principalement été cantonnée aux problématiques climatiques, particulièrement en France. Trois motifs principaux expliquent ma volonté de prendre en compte cet outil afin d'analyser l'évolution des relations homme-milieu dans le sud de la France : 1- les gastéropodes terrestres sont très étroitement inféodés à la structure de la végétation et les activités humaines, depuis la néolithisation jusqu'au XIXème siècle, ont pour principales conséquences des modifications de la végétation, par le pastoralisme, l'agriculture et l'exploitation forestière ; 2- le domaine méditerranéen du sud de la France est particulièrement sensible aux influences humaines, car l'anthropisation y est précoce et intense et car il se caractérise par une grande fragilité des couvertures pédologiques et végétales ; 3- les gastéropodes terrestres se conservent extrêmement bien dans toutes sortes de sédiment (non décarbonaté) en contexte archéologique ou en séquences hors sites et ils sont généralement identifiables à l'espèce.

 

Mon travail de recherche a ainsi deux axes principaux :

1         du point de vue méthodologique, valider l'utilisation de la malacologie comme marqueur de l'impact anthropique en testant les résolutions spatiales et temporelles des assemblages de gastéropodes terrestres

2         proposer des reconstitutions de l'utilisation du sol et de son évolution, d'abord à l'échelle spatiale du site archéologique ou de la séquence, puis au niveau du paysage et enfin au niveau de la région

           

1 Utilisation de la malacologie pour caractériser l'impact anthropique

1.1 Caractérisation des pratiques agraires dans un paysage rural actuel : résolution spatiale des assemblages malacologiques

Une expérimentation a été menée sur un paysage actuel des Bouches-du-Rhône, présentant une forte hétérogénéité due à des pratiques agraires différentes et à des intensités de l'impact humain variables. Il comprend des prés pâturés, un champ de luzerne, un petit bois, des friches et une ancienne vigne recolonisée par le pin d'Alep. Deux transects ont été prélevés en serrant les relevés dans les zones de lisière.

Les résultats montrent que les escargots permettent une bonne caractérisation des taches de végétation présentes dans ce paysage. Ils permettent de distinguer finement les différents types de milieux ouverts, par exemple les prés pâturés. Les plus petits éléments sont en revanche peu pris en compte dans les assemblages. Ainsi la zone boisée est bien identifiée, en revanche, les petites taches ouvertes au sein de cette zone, comme la clairière ou le chemin forestier, sont peu marquées.

A l'échelle du paysage, la perception de l'hétérogénéité varie en fonction principalement de l'écologie des espèces considérées. En effet, à cause des faibles capacités de dispersion des espèces forestières en dehors de leur habitat de prédilection, le milieu boisé est mal perçu dès que l'on se trouve à quelques mètres voire dizaines de centimètres de sa lisière. En revanche, grâce aux plus larges capacités de dispersion de certaines espèces de milieu ouvert en dehors de leur habitat de prédilection, la perception de l'existence de taches ouvertes est possible même à l'intérieur du milieu boisé.

Un assemblage malacologique correspond à deux habitats au plus, le contexte stationnel étant finalement peu marqué. Les gastéropodes terrestres permettent de caractériser finement la structure de ces différents habitats et donc les différents modes de gestion. Ce sont donc de très bons bioindicateurs locaux, sachant qu'en multipliant les informations locales, on obtient une meilleure perception du paysage.

 

1.2 Reconstitution environnementale à l'échelle d'un siècle et demi et comparaison avec les données cadastrales : résolution temporelle des assemblages malacologiques

Afin de tester si les assemblages qui se forment dans les différents horizons du sol permettent de retrouver, de façon fiable, l'évolution des communautés en réponse aux changements environnementaux, nous avons comparé l'évolution d'un paysage connue par des données historiques et les assemblages malacologiques contenus dans les différents horizons du sol. Il s'agit d'un vallon du Vaucluse dont l'évolution depuis le XIXème siècle est connue parcelle par parcelle par les cadastres. Il a subi classiquement une reconquête forestière depuis la déprise agricole à partir de la fin du XIXème siècle.

            Sur 5 des 7 parcelles échantillonnées, les assemblages malacologiques montrent un très bon enregistrement de la déprise agricole décrite par les cadastres et permettent même de corriger les annotations cadastrales sur l'une des parcelles. En revanche, pour les deux dernières parcelles, la déprise agricole n'est pas du tout visible. Il s'agit d'étroites terrasses de culture anciennement en oliviers sur des pentes assez marquées et comportant une épaisseur de sol très faible. On peut penser que des perturbations récurrentes du sol par les labours, non décrites par les cadastres, ont conduit à un brassage des différents assemblages malacologiques.

En résumé, les gastéropodes terrestres présentent un temps de réponse relativement court à des perturbations et une bonne corrélation avec les successions végétales. On constate également que les processus d'enfouissement permettent généralement bien la stratification des coquilles, que les processus de mélange induisent une mauvaise lisibilité des variations environnementales pour seulement deux cas considérés et, enfin, que les destructions différentielles des coquilles semblent peu biaiser les reconstitutions environnementales.

 

            Ces résultats originaux sur les résolutions spatiales et temporelles d'un biomarqueur valident l'utilisation de la malacologie pour caractériser à une échelle spatiale fine l'hétérogénéité des paysages anciens et leur évolution. Ils ont été présentés dans des communications à l'occasion de colloques (cf. plus bas) et valorisés par des publications (Martin, et al. 2003 ; Martin et Magnin, 2006, cf. plus bas).

 


2 Evolution du paysage et de l'impact anthropique au cours de l'Holocène dans le sud-est de la France à partir des données malacologiques

L'ensemble des sites analysés pendant mon travail de thèse et après la thèse a permis de proposer une synthèse chronologique de l'évolution de l'impact anthropique au cours de l'Holocène dans le sud-est de la France (plus d'une vingtaine de sites ou de séquences analysés, dans les Bouches-du-Rhône, le Vaucluse, l'Hérault et le Gard). Certaines analyses de sites ou de la micro-région la mieux renseignée pour l'instant (la plaine de Nîmes) ont été valorisées par des communications dans des colloques (cf. plus bas) et des publications (Martin et al. 2005, Martin et Magnin, 2002, Magnin et Martin, 2006, cf. plus bas).

 

Les assemblages tardiglaciaires traduisent globalement des milieux encore très ouverts, très secs, steppiques ou de "forêts-steppes" très ouvertes. Localement, dans le lit majeur des cours d'eau, des prairies humides se développent. Ces résultats concernant le Tardiglaciaire vont dans le sens des études palynologiques et anthracologiques régionales. Les communautés malacologiques répondent alors clairement au changement climatique ; l'impact anthropique est nul.

Si les échantillons de l'Holocène ancien correspondent au développement des escargots à affinité forestière, tous traduisent des forêts très ouvertes qui correspondent assez difficilement à l'image que la palynologie régionale donne de ces paysages. L'hypothèse que nous retenons pour expliquer ce haut degré d'ouverture est que les assemblages malacologiques indiqueraient des impacts anthropiques précoces, parfois même très intenses dès le Néolithique ancien, qui auraient freiné localement l'extension de la forêt de l'optimum climatique holocène.

A l'Atlantique récent, les malacofaunes des sites analysés ne répondent plus à de grandes tendances générales : l'évolution des assemblages malacologiques (et donc du couvert végétal au niveau local) varie en fonction du degré de l'impact humain et des pratiques agro-pastorales mises en place. Les malacofaunes mettent en évidence l'hétérogénéité des paysages au niveau régional.

L'impact anthropique sur le paysage s'accentue encore dans la première partie du Subboréal et notamment pendant le Néolithique final et le Chalcolithique. Localement, cette anthropisation peut être très intense avec soit la mise en place de milieux rudéraux, signes d'une forte artificialisation des paysages, soit avec le maintien sur le long terme de formations prairiales, qui n'ont pu rester ouvertes sans la permanence d'un impact anthropique continu (de type pastoralisme extensif, par exemple).

Les données malacologiques correspondant à l'âge du Bronze enregistrent globalement une remontée forestière, qui pourrait correspondre à un véritable changement local dans les modes de gestion par l'homme plutôt qu'à un abandon des paysages. Cependant, dès l'âge du Fer, et notamment le second, les malacofaunes traduisent une nouvelle augmentation de la pression humaine, mais sans que celle-ci soit comparable avec le fort degré d'ouverture identifié localement pour le Néolithique final/Chalcolithique.

 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


Analyses malacologiques du remplissage de voies protohistoriques et antiques et de chemins médiévaux et modernes à Nîmes (Gard)

 


 

Alors qu'on pouvait penser que l'impact anthropique n'aurait cessé de s'accentuer depuis le début du Subatlantique, on constate que localement ce schéma est plus complexe. En effet, si, dans certaines séquences, les assemblages malacologiques antiques marquent une rupture très nette dans la gestion du milieu par l'homme avec le franchissement d'un seuil, et la mise en place de milieux agricoles et rudéraux qui peuvent localement se maintenir pendant toute la période historique, ce n'est pas le cas pour d'autres séquences qui traduisent la mise en place locale de forêt ouverte. Ces derniers assemblages malacologiques antiques révèlent donc une gestion tout à fait originale du paysage.

Pour le Moyen Âge et la période Moderne, nos données montrent au niveau local des milieux fortement ouverts, qui se distinguent nettement des paysages plus anciens par leur forte hétérogénéité, par leur originalité en termes de structure de la végétation et leur haut degré de sécheresse.

 

La synthèse de ces données nous suggère plusieurs réflexions sur la gestion des paysages par l'homme à l'Holocène. Nous constatons, en effet, sur les sites de fond de vallée, le maintien de formations prairiales sur le long terme, soit pour tout le Néolithique, soit pour la période allant des niveaux post-chasséens aux premiers niveaux médiévaux. La permanence de ces milieux implique une continuité des activités humaines, probablement pastorales. En revanche, sur d'autres sites, les malacofaunes montrent une évolution très tranchée dans les différents modes de gestion du paysage par l'homme, avec, pour une des séquences, une diminution assez originale de l'impact anthropique du Néolithique cardial à la période historique.

Globalement, les séquences analysées traduisent toutes une très forte ouverture des milieux dès le Néolithique (parfois cardial) et indiquent de ce fait une forte artificialisation des paysages dès cette époque. C'est un phénomène déjà bien connu par les études palynologiques et anthracologiques régionales. Cependant, le caractère très ouvert des paysages néolithiques semble encore plus accentué à travers les analyses malacologiques, du fait de la faible résolution spatiale de ce marqueur et de sa grande performance à reconstituer la structure des formations végétales.

L'image d'une augmentation croissante de l'anthropisation au cours du temps est finalement trop simple et ne rend pas compte des caractères locaux des activités humaines dans la région. Les variations locales liées à des pratiques originales d'un site à l'autre, mises en évidence par la malacologie, prennent le pas sur une évolution plus linéaire des paysages. Elles permettent d'envisager des schémas plus complexes et de proposer pour chacun des sites étudiés des fonctions qui lui sont propres.

Enfin, ces travaux ont également souligné le développement quasi-général des espèces méditerranéennes au fur et à mesure de l'avancée de l'Holocène. L'enrichissement progressif du cortège malacologique par l'arrivée de nouvelles espèces (absentes du littoral provençal au début de l'Holocène), en vagues successives, implique d'abord les cultures du Néolithique moyen. La deuxième vague d'apparition d'espèces méditerranéennes a lieu à partir du Néolithique final/Chalcolithique. La troisième et la quatrième vagues d'introduction, à l'âge du Fer puis à l'Antiquité et au Moyen Âge, concernent principalement des espèces édules.

            De fait, il semble bien que l'homme ait de manière plus ou moins directe influencé la dispersion des espèces méditerranéennes en Provence et dans le Languedoc oriental : par des introductions sans doute volontaires de taxons, par des introductions non maîtrisées d'espèces qui ont pu profiter des mouvements de populations et des échanges de marchandises, et enfin par l'ouverture des milieux qui a favorisé sur le plus long terme l'expansion d'espèces qui trouvaient alors des conditions favorables à leur développement même dans l'intérieur des terres. Cette étude confirme également que le littoral a servi de base à l'expansion de ces espèces malacologiques méditerranéennes, même si pour l'instant nous connaissons mal les zones refuges de ces espèces pendant la dernière période glaciaire.