Archives des Biologie - Imep CNRS https://www.imep-cnrs.com//category/biologie/ Magazine d'actualité scientifique Tue, 21 Apr 2026 06:16:15 +0000 fr-FR hourly 1 https://wordpress.org/?v=6.9.4 Le chanvre et sa puissance de capture du carbone https://www.imep-cnrs.com//le-chanvre-et-sa-puissance-de-capture-du-carbone/ Sat, 09 Dec 2023 10:56:25 +0000 https://www.imep-cnrs.com//?p=65 Dans le paysage des solutions fondées sur la nature pour lutter contre le réchauffement climatique, le chanvre industriel occupe une place singulière. Un hectare de [Lire la suite...]

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Dans le paysage des solutions fondées sur la nature pour lutter contre le réchauffement climatique, le chanvre industriel occupe une place singulière. Un hectare de chanvre absorbe en moyenne 9 à 15 tonnes de CO₂ par an pendant sa phase de croissance — soit deux à cinq fois plus qu’une forêt tempérée équivalente. Mais cette performance brute, souvent mise en avant par les défenseurs de la filière, masque une réalité plus complexe : tout dépend de ce que devient le carbone capté. Un champ de chanvre qui produit des graines alimentaires ne le stocke que quelques mois ; un mur en béton de chanvre, en revanche, peut le séquestrer pendant plusieurs siècles. Cet article fait le point sur la capacité réelle du chanvre à contribuer à la lutte contre le changement climatique, en distinguant rigoureusement captation photosynthétique et séquestration durable, et en s’appuyant sur les travaux scientifiques de l’INRAE, de l’ADEME, et de chercheurs internationaux reconnus.

Captation vs séquestration : une distinction fondamentale

Toute plante capte du CO₂ atmosphérique par photosynthèse — ce n’est pas propre au chanvre. La question déterminante pour le climat est la durée pendant laquelle ce carbone reste effectivement stocké hors de l’atmosphère. Il faut distinguer quatre niveaux :

  • Captation photosynthétique : absorption du CO₂ lors de la croissance — mesurable mais temporaire.
  • Stockage dans la biomasse aérienne : tiges, feuilles, graines — stockage durant la durée de vie de la plante puis jusqu’à décomposition ou transformation.
  • Stockage dans le sol : racines profondes, résidus culturaux, matière organique — stockage à moyen ou long terme selon les pratiques agricoles.
  • Stockage dans les produits finis : du délai très court (alimentation, compostable) à très long (béton de chanvre dans un bâtiment, plusieurs siècles).

L’impact climatique réel du chanvre dépend donc entièrement de son débouché : un vêtement en chanvre stocke le CO₂ tant qu’il est utilisé ; un emballage compostable le restitue rapidement à l’atmosphère ; un mur de béton de chanvre le séquestre pour des décennies, voire des siècles.

Pourquoi le chanvre capte-t-il autant de CO₂ ?

Une photosynthèse C3 particulièrement efficace

Le chanvre appartient à la famille des plantes en C3 — comme le blé, l’orge, le riz ou la plupart des arbres tempérés — par opposition aux plantes en C4 (maïs, canne à sucre) qui utilisent un mécanisme photosynthétique différent, plus efficace en climat chaud et sec. Ce qui rend le chanvre remarquable, ce n’est donc pas sa biochimie photosynthétique en elle-même, mais la combinaison de plusieurs facteurs :

  • Croissance rapide : la plante atteint 3 à 4 mètres en 100 à 120 jours, ce qui permet de produire une biomasse importante en une seule saison.
  • Biomasse élevée : 7 à 10 tonnes de paille par hectare, plus 1 tonne de graines, soit 8 à 11 tonnes de matière sèche totale.
  • Système racinaire profond : racine pivotante pouvant descendre à plusieurs mètres, mobilisant le CO₂ fixé dans le sol.
  • Feuillage dense : le chanvre produit un couvert végétal qui maximise l’interception de la lumière solaire.

« Le chanvre industriel absorbe entre 8 et 15 tonnes de CO₂ par hectare de culture. En comparaison, les forêts capturent généralement 2 à 6 tonnes de CO₂ par hectare et par an, selon le nombre d’années de croissance, la région climatique, le type d’arbres. Le chanvre est même plus efficace que les arbres. »

Dr Darshil Shah, Centre for Natural Material Innovation, Université de Cambridge, 2021

Cette déclaration, faite par l’un des chercheurs les plus reconnus sur les matériaux biosourcés, a été largement relayée par la presse scientifique. Elle confirme les estimations convergentes de l’INRAE et d’InterChanvre qui retiennent en moyenne 15 tonnes de CO₂ par hectare et par an pour la filière française.

Les chiffres vérifiables

À partir des travaux scientifiques convergents (INRAE, ADEME, Cambridge, études européennes), le consensus actuel retient les fourchettes suivantes :

  • Captation photosynthétique : 9 à 15 tonnes de CO₂ par hectare et par saison de culture (cycle de 4-5 mois).
  • Ratio massique : environ 1,5 à 1,7 tonne de CO₂ absorbée par tonne de biomasse sèche produite.
  • Émissions culturales : 0,5 à 1 tonne de CO₂ par hectare (carburants, amendements, semences), soit environ 5 à 10 % de la captation brute.
  • Bilan net : 8 à 14 tonnes de CO₂ captées par hectare et par an après déduction des émissions culturales.

Certaines sources mentionnent des chiffres supérieurs (jusqu’à 22 tonnes par hectare) mais ces estimations isolées ne sont pas corroborées par les études scientifiques récentes. Il est préférable de s’en tenir aux fourchettes officiellement retenues par InterChanvre et les organismes publics.

Comparaison avec d’autres cultures et écosystèmes

Pour évaluer la performance du chanvre, une comparaison avec d’autres types de couverts végétaux s’impose.

Type de culture / écosystème Captation brute annuelle (t CO₂/ha) Observations
Chanvre industriel 9 à 15 Cycle rapide de 4-5 mois, biomasse élevée
Forêt tempérée (France métropolitaine) 2 à 6 Stockage cumulatif sur des décennies
Forêt tropicale primaire 15 à 25 Captation élevée mais menacée par la déforestation
Maïs 10 à 15 Proche du chanvre, mais intrants (engrais, eau) supérieurs
Blé 6 à 10 Culture majeure mais moins de biomasse par hectare
Prairie permanente 1 à 3 Captation modeste, mais stockage durable dans le sol
Terres agricoles (moyenne UK) Émissions nettes 3 t/ha Source de CO₂ plutôt que puits

Le chanvre se situe donc dans le haut des cultures annuelles, avec des chiffres comparables à certaines forêts mais sur un cycle court — chaque saison recommence le cycle de captation. Il faut toutefois rappeler qu’une forêt mature a accumulé son carbone pendant des décennies, ce qu’un champ de chanvre ne pourra jamais égaler en stock, même s’il excelle en flux annuel.

Le béton de chanvre : le vecteur de séquestration durable

L’argument climatique le plus fort du chanvre ne réside pas dans la culture elle-même, mais dans les produits finis capables de stocker le carbone de manière pérenne. En tête de liste, le béton de chanvre (mélange de chènevotte et de chaux) présente un bilan carbone négatif sur l’ensemble de son cycle de vie.

  • Stockage dans le matériau : entre 110 et 300 kg de CO₂ par m³ de béton de chanvre selon la formulation.
  • Durée : la durée de vie d’un bâtiment est d’au moins 50 à 100 ans en moyenne — et les bâtiments historiques construits en chaux-chanvre depuis des siècles en Inde, au Japon, en France, sont encore debout.
  • Ordre de grandeur : pour une maison de 100 m² construite en béton de chanvre, c’est environ 20 tonnes de CO₂ qui sont stockées dans les murs pour la durée de vie du bâtiment.

La construction est actuellement le seul débouché significatif du chanvre dont la séquestration dépasse le siècle. Les textiles tiennent plusieurs années à plusieurs décennies. Les bioplastiques à usage unique ne stockent le CO₂ que quelques mois avant retour dans le cycle. Pour approfondir les performances techniques de ces matériaux, consultez notre article sur l’isolation à base de chanvre et la construction durable.

Le sol comme puits de carbone : l’apport du chanvre

L’initiative internationale « 4 pour 1000 »

Lancée à la COP21 de Paris en 2015 par la France, l’initiative « 4 pour 1000 » part d’un constat scientifique fort : si on augmentait de 0,4 % par an les stocks de carbone dans les sols agricoles mondiaux (les premiers 30 à 40 centimètres), on compenserait une part significative des émissions annuelles mondiales de CO₂. Un rapport de l’INRAE publié en 2019 a évalué précisément le potentiel français : une augmentation de 4 pour 1 000 par an compenserait environ 12 à 15 % des émissions françaises de gaz à effet de serre.

Comment le chanvre contribue

Le chanvre contribue au stockage de carbone dans les sols par plusieurs mécanismes :

  • Système racinaire profond : les racines pivotantes apportent du carbone en profondeur, là où il est le mieux stocké durablement.
  • Résidus de culture : feuilles tombées en fin de cycle, racines laissées en place — apport de matière organique.
  • Couvert végétal dense : limite l’érosion des sols et la perte du carbone déjà stocké.
  • Aucun intrant chimique : pas de pesticides ni d’herbicides qui perturberaient la vie microbienne du sol, essentielle à la formation de carbone organique stable.
  • Amélioration des cultures suivantes : les terres ayant porté du chanvre voient leur rendement en céréales augmenter de 8 à 10 % (données InterChanvre), effet en partie lié à une meilleure structuration carbonée du sol.

Le biochar, une piste complémentaire

Les résidus de chanvre (feuilles, racines, déchets de transformation) peuvent être transformés en biochar — un charbon végétal produit par pyrolyse (chauffage à 400-700 °C en absence d’oxygène, et non par combustion comme le mentionnent parfois certaines sources inexactes). Le biochar, enfoui dans les sols agricoles, séquestre le carbone pour plusieurs siècles tout en améliorant la rétention d’eau et la vie microbienne. Cette piste fait l’objet de recherches actives, notamment au sein du programme « 4 pour 1000 » et des projets INRAE sur l’agriculture régénérative.

Le Label Bas-Carbone et la valorisation économique

La France a mis en place depuis 2018 le Label Bas-Carbone, cadre officiel qui permet de certifier et valoriser la captation ou l’évitement d’émissions de gaz à effet de serre par des projets agricoles, forestiers ou industriels. Plusieurs méthodologies spécifiques existent (haies, plantation forestière, élevage bovin, grandes cultures), et InterChanvre a activement travaillé à partir de 2021 à intégrer le chanvre dans ce dispositif. Un rapport commandé par l’interprofession à l’INRAE, rendu en 2021, visait à affiner les données de séquestration par bassin de production.

L’enjeu économique est significatif : un agriculteur certifié peut vendre des crédits carbone sur le marché volontaire, à des prix variant entre 30 et 100 € la tonne de CO₂ équivalent. Pour un hectare de chanvre captant 10 tonnes nettes par an, cela représente potentiellement 300 à 1 000 € de revenu complémentaire — un soutien précieux à la filière. Toutefois, la méthodologie « grandes cultures » applicable au chanvre est encore en cours de validation finale.

Nuances et limites : éviter les raccourcis

Ce que le chanvre ne fait pas

Plusieurs affirmations médiatiques méritent d’être nuancées :

  • « Le chanvre sauvera le climat » : non. Même si on remplaçait toutes les cultures annuelles françaises par du chanvre (ce qui est irréaliste pour des raisons alimentaires évidentes), la captation ne compenserait qu’une fraction des émissions nationales.
  • « Le carbone est stocké à jamais » : non. Tout produit à base de chanvre finit par libérer son CO₂, à plus ou moins long terme. Seuls les matériaux intégrés à des bâtiments durables approchent d’une séquestration multi-séculaire.
  • « Le chanvre est à bilan carbone négatif dans tous les cas » : non. Le bilan dépend de l’analyse de cycle de vie complète, transport et transformation compris. Un textile en chanvre cultivé en France, filé en Chine et reexpédié en Europe peut avoir un bilan net défavorable.

Ce que le chanvre fait vraiment bien

Pris dans sa juste mesure, le chanvre reste toutefois l’une des cultures les plus efficaces pour capter du CO₂ à court terme :

  • Il offre un flux annuel de captation parmi les plus élevés pour une culture annuelle tempérée.
  • Il améliore le stock de carbone des sols grâce à son système racinaire et à l’absence d’intrants chimiques.
  • Il permet — par le béton de chanvre — l’une des rares séquestrations durables multi-séculaires accessibles à l’échelle du bâtiment.
  • Il remplace des matériaux émetteurs : ciment, laine de verre, fibre de verre, plastiques. L’effet « substitution » est souvent le plus important dans le bilan net.

Sources complémentaires

Pour approfondir le sujet, plusieurs ressources sont disponibles en ligne. Le site Chanvre et CBD de France propose des contenus spécialisés sur la filière chanvre française, ses acteurs et ses débouchés. Les publications de l’INRAE, de l’ADEME et du programme « 4 pour 1000 » offrent par ailleurs des données scientifiques accessibles et régulièrement actualisées.

Conclusion : un outil parmi d’autres pour le climat

Le chanvre ne sauvera pas à lui seul le climat — aucune solution ne le fera. Mais il fait partie de la boîte à outils pertinente que la science et l’industrie construisent patiemment pour réduire notre empreinte carbone. Sa capacité de captation photosynthétique est réelle et documentée, sa capacité de séquestration durable par le béton de chanvre est unique parmi les matériaux de construction, et son inscription dans l’agriculture régénérative contribue à améliorer les stocks de carbone des sols. Pour passer du potentiel à l’impact, trois conditions doivent être réunies : une industrialisation plus poussée de la filière française, une validation définitive des méthodologies bas-carbone permettant la rémunération des agriculteurs, et une évolution des choix de consommation vers des matériaux biosourcés. La transition climatique ne se jouera pas sur une plante, mais sur la capacité collective à mobiliser chaque solution à la hauteur de ses mérites réels. Le chanvre, à cette aune, mérite pleinement sa place.

FAQ — Questions fréquentes sur le chanvre et la capture du carbone

Combien de CO₂ un hectare de chanvre capte-t-il par an ?

Les études scientifiques convergentes (INRAE, Cambridge, ADEME, InterChanvre) retiennent une fourchette de 9 à 15 tonnes de CO₂ par hectare et par saison de culture. La filière française retient comme valeur moyenne 15 tonnes de CO₂ par hectare et par an. Ce chiffre place le chanvre parmi les cultures annuelles les plus performantes en captation photosynthétique, supérieur à une forêt tempérée (2 à 6 t/ha/an) et comparable au maïs (10 à 15 t/ha/an). Certaines sources mentionnent des chiffres supérieurs, jusqu’à 22 tonnes par hectare, mais ces estimations isolées ne sont pas corroborées par les études scientifiques récentes. Il faut aussi distinguer la captation brute des émissions culturales (0,5 à 1 t/ha pour le carburant, les amendements, les semences), ce qui donne un bilan net de 8 à 14 tonnes de CO₂ captées par hectare et par an.

Le carbone absorbé par le chanvre est-il vraiment stocké durablement ?

Tout dépend du débouché du chanvre. Il faut distinguer plusieurs niveaux de durabilité du stockage. Le béton de chanvre intégré à un bâtiment séquestre le CO₂ pendant la durée de vie du bâtiment, soit 50 à 100 ans au minimum, parfois plusieurs siècles — c’est le vecteur de séquestration le plus durable. Les textiles en chanvre conservent leur carbone plusieurs années à plusieurs décennies, tant qu’ils sont utilisés. Les bioplastiques à usage unique et les aliments (graines, farine, huile) restituent le CO₂ à l’atmosphère en quelques mois, par décomposition ou métabolisme. Le biochar enfoui dans les sols peut stocker le carbone plusieurs siècles. L’impact climatique réel du chanvre dépend donc entièrement de ce qu’on en fait. Un champ de chanvre qui produit des graines alimentaires ne contribue quasi pas à la séquestration ; un champ dont la paille part en béton de chanvre contribue significativement.

Le chanvre est-il plus efficace que les arbres pour le carbone ?

À l’hectare et par an, oui pour les flux annuels. Le chanvre capte 9 à 15 tonnes de CO₂ par hectare pendant sa saison de croissance, contre 2 à 6 tonnes pour une forêt tempérée française selon le Dr Darshil Shah de l’Université de Cambridge. Mais cette comparaison doit être nuancée. Les forêts présentent un avantage fondamental : le stock cumulé. Un hectare de forêt française stocke en moyenne 70 tonnes de carbone par hectare dans la biomasse et 70-80 tonnes supplémentaires dans le sol et la litière, soit plusieurs décennies de captation accumulée. Un champ de chanvre, lui, redémarre à zéro chaque année. De plus, les forêts assurent des services écosystémiques que le chanvre ne fournit pas : biodiversité, régulation du cycle de l’eau, paysage. Le chanvre est donc un outil complémentaire aux forêts, pas un substitut. Les deux approches sont nécessaires pour le climat.

Qu’est-ce que l’initiative « 4 pour 1000 » ?

Lancée à la COP21 de Paris en décembre 2015 par la France, l’initiative « 4 pour 1000 » — aussi appelée Les sols pour la sécurité alimentaire et le climat — repose sur un constat scientifique fort : si on augmentait les stocks de carbone dans les sols agricoles mondiaux de 0,4 % par an (d’où le nom), on compenserait une part significative des émissions annuelles de gaz à effet de serre. L’INRAE a publié en 2019 un rapport d’étude estimant que pour la France, une telle augmentation compenserait 12 à 15 % des émissions nationales. L’initiative rassemble aujourd’hui plus de 650 partenaires dans le monde (gouvernements, ONG, instituts de recherche, entreprises). Le chanvre s’inscrit parfaitement dans cette logique : son système racinaire profond, sa biomasse résiduelle importante et l’absence d’intrants chimiques contribuent à stocker du carbone dans les sols agricoles.

Qu’est-ce que le Label Bas-Carbone et le chanvre est-il éligible ?

Le Label Bas-Carbone est un cadre officiel français mis en place par le ministère de la Transition écologique en 2018. Il permet de certifier et valoriser la captation ou l’évitement d’émissions de gaz à effet de serre par des projets agricoles, forestiers ou industriels. Plusieurs méthodologies spécifiques ont été validées (haies, plantation forestière, élevage bovin, grandes cultures). InterChanvre a activement travaillé depuis 2021 à intégrer le chanvre dans ce dispositif, avec un rapport de l’INRAE rendu en 2021 pour affiner les données de séquestration par bassin de production. L’enjeu est économique : un agriculteur certifié peut vendre des crédits carbone sur le marché volontaire à des prix variant entre 30 et 100 € la tonne de CO₂ équivalent. Pour un hectare de chanvre captant 10 tonnes nettes par an, cela représente potentiellement 300 à 1 000 € de revenu complémentaire. La méthodologie « grandes cultures » applicable au chanvre est encore en cours de validation finale.

Qu’est-ce que le biochar et peut-on en faire avec du chanvre ?

Le biochar est un charbon végétal produit par pyrolyse — c’est-à-dire un chauffage à haute température (400 à 700 °C) en absence d’oxygène, et non par combustion comme le suggèrent parfois certaines sources inexactes. Le procédé transforme la biomasse végétale en un matériau carboné stable, comparable à du charbon de bois. Enfoui dans les sols agricoles, le biochar séquestre le carbone pendant plusieurs siècles et améliore par ailleurs la rétention d’eau et la vie microbienne du sol. Les résidus de chanvre — feuilles tombées, racines, déchets de transformation — sont des candidats pertinents pour la production de biochar. Cette piste fait l’objet de recherches actives au sein du programme « 4 pour 1000 » et de plusieurs projets INRAE. Il ne s’agit toutefois pas d’un débouché massif à ce jour : la production industrielle de biochar reste limitée, et les méthodologies de validation climatique continuent d’évoluer.

Pourquoi certaines sources parlent-elles de 22 tonnes de CO₂ par hectare alors que d’autres parlent de 10 à 15 tonnes ?

Les écarts entre sources s’expliquent principalement par trois facteurs. D’abord, la méthodologie : certains chiffres incluent uniquement la biomasse aérienne, d’autres ajoutent les racines, d’autres encore intègrent le stockage dans le sol. Ensuite, les conditions de culture : climat, variété, rendement en biomasse sèche, pratiques agricoles. Enfin, la nature de la source : les chiffres les plus élevés (20-22 t/ha) proviennent souvent de sources promotionnelles ou d’estimations théoriques, tandis que les études scientifiques peer-reviewed retiennent plus prudemment 9 à 15 tonnes par hectare et par saison. Le consensus scientifique actuel, appuyé sur les travaux du Dr Darshil Shah à Cambridge, de l’INRAE, et de l’ADEME, se situe dans cette fourchette. InterChanvre retient en moyenne 15 tonnes de CO₂ par hectare pour la filière française. Il est recommandé de s’en tenir à ces fourchettes validées scientifiquement plutôt qu’aux estimations les plus optimistes.

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Le rôle du chanvre dans le maintien des populations d’abeilles https://www.imep-cnrs.com//le-role-du-chanvre-dans-le-maintien-des-populations-dabeilles/ Fri, 08 Dec 2023 17:31:48 +0000 https://www.imep-cnrs.com//?p=50 Les pollinisateurs, abeilles en tête, assurent la reproduction de plus de 75 % des cultures alimentaires mondiales et génèrent une valeur écosystémique estimée à 153 [Lire la suite...]

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Les pollinisateurs, abeilles en tête, assurent la reproduction de plus de 75 % des cultures alimentaires mondiales et génèrent une valeur écosystémique estimée à 153 milliards d’euros par an selon la FAO. Or leurs populations s’effondrent : en France, la mortalité hivernale des colonies d’abeilles atteint régulièrement 30 % depuis une vingtaine d’années, contre 3 à 5 % dans les années 1990 avant l’introduction des néonicotinoïdes. Face à cette crise, la recherche d’habitats et de sources alimentaires adaptés s’intensifie. Dans ce contexte, le chanvre industriel attire l’attention des entomologistes depuis quelques années, avec des résultats scientifiques intrigants : bien que la plante soit pollinisée par le vent et ne produise pas de nectar, ses fleurs mâles libèrent un pollen abondant et riche pendant une période — fin juillet à fin septembre — où la plupart des autres cultures ont fini de fleurir. Cet article fait le point sur les travaux scientifiques récents, les mécanismes en jeu, et l’apport réel (mais pas miraculeux) du chanvre à la préservation des abeilles.

La crise des pollinisateurs : un constat préoccupant

En France et dans le monde

Les chiffres convergent pour décrire un phénomène massif :

  • Mortalité hivernale : 30 % en moyenne en France depuis 2007, avec des pics à 60-90 % certaines années dans des zones particulièrement touchées (enquêtes annuelles INRAE/Plateforme ESA).
  • Production de miel française : passée de 33 000 tonnes en 1995 à environ 15 000 tonnes aujourd’hui, soit une chute de plus de 50 %.
  • Apiculteurs : 15 000 professionnels ont cessé leur activité en France en dix ans.
  • Espèces : sur près de 1 000 espèces d’apoïdes (abeilles sauvages) recensées en France, plusieurs sont en voie de raréfaction ou de disparition locale.

Les causes identifiées

Le CNRS et l’INRAE convergent sur un diagnostic multifactoriel que les spécialistes qualifient de « stress multiple » :

  • Pesticides : néonicotinoïdes en tête (interdits en France depuis 2018, sujets à des tentatives de réautorisation), sulfoxaflor, glyphosate.
  • Perte d’habitat : élimination des haies, des bandes fleuries, des friches ; monocultures intensives.
  • Pénurie alimentaire : carences en pollen et nectar, en particulier en milieu et fin d’été, quand la plupart des cultures (colza, tournesol) ont fini de fleurir.
  • Parasites et pathogènes : le varroa (Varroa destructor), Nosema, virus diverses.
  • Changement climatique : décalage entre floraisons et cycles des pollinisateurs, événements extrêmes.

C’est précisément dans la brèche alimentaire de fin d’été que le chanvre trouve un rôle à jouer.

Le chanvre : une plante à rebours des attendus

À première vue, le chanvre présente un profil inattendu pour attirer les abeilles. Examinons ses caractéristiques botaniques.

Une plante anémophile et dioïque

  • Anémophile : le chanvre est pollinisé par le vent, pas par les insectes. Il n’a donc pas développé les traits classiques des plantes entomophiles (couleurs vives, parfums sucrés, formes attractives).
  • Dioïque : les plantes mâles et femelles sont séparées. Seules les plantes mâles (dites aussi staminates) produisent le pollen — les femelles, qui portent les fleurs productives pour l’industrie, sont inconspicuées visuellement.
  • Aucun nectar : la plante ne produit pas le liquide sucré qui attire ordinairement les abeilles.
  • Pollen abondant : en compensation, les cinq étamines de chaque fleur mâle libèrent d’importantes quantités de pollen jaune, souvent décrit par les observateurs comme une véritable « neige pollinique » qui saupoudre le champ.

Une floraison tardive stratégique

Le chanvre fleurit de la fin juillet à la fin septembre sous climat tempéré — pleinement dans la « soudure estivale » qui pose problème aux apiculteurs. À cette période, la plupart des grandes cultures françaises ont achevé leur floraison : le colza en avril-mai, le tournesol en juillet, les arbres fruitiers au printemps. Les haies et jachères fleuries, lorsqu’elles existent encore, ne suffisent pas toujours à combler le déficit. Le chanvre, avec son cycle de croissance de 100 à 120 jours et sa floraison tardive, arrive donc à un moment charnière.

Les études scientifiques de référence

Colorado State University (2019) : 23 genres d’abeilles recensés

La première étude d’envergure sur le sujet a été menée par Colton O’Brien, étudiant en entomologie à la Colorado State University, sous la direction de la professeure Arathi Seshadri. Ses résultats, d’abord présentés à la conférence Entomology 18 de la société américaine d’entomologie le 11 novembre 2018, ont été publiés en 2019 dans la revue Biomass and Bioenergy.

Le protocole était simple : installer des pièges à abeilles dans deux parcelles expérimentales de chanvre industriel pendant un mois complet, et inventorier toutes les abeilles collectées. Les résultats ont dépassé les attentes :

  • 23 genres d’abeilles différents recensés sur les 66 genres connus au Colorado, soit 35 % de la diversité locale.
  • Environ 2 000 abeilles collectées sur la période de l’étude.
  • Trois genres dominants représentent à eux seuls près de 80 % des abeilles capturées :
  • Apis mellifera (abeille domestique européenne) : 38 %
  • Melissodes bimaculata (abeille à longues cornes) : 25 %
  • Peponapis pruinosa (abeille des cucurbitacées) : 16 %

« Le chanvre industriel peut jouer un rôle important en fournissant des options nutritionnelles durables aux abeilles pendant la saison de culture. On peut marcher dans les champs et entendre un bourdonnement partout. »

Colton O’Brien, entomologiste, Colorado State University, présentation Entomology 18 (novembre 2018) et publication Biomass and Bioenergy (2019)

Université Cornell (2020) : les plantes de plus de 2 mètres multiplient l’activité par 17

Une deuxième étude, menée par l’équipe du Dr Heather Grab à l’Université Cornell (État de New York) et publiée en 2020 dans Environmental Entomology, a apporté des résultats complémentaires. En observant des parcelles de chanvre de différentes hauteurs, les chercheurs ont mis en évidence une corrélation forte entre la taille des plantes et l’activité des abeilles :

  • Les plantes de plus de deux mètres voient l’activité des pollinisateurs multipliée par 17 par rapport aux plantes plus petites.
  • 16 espèces d’abeilles ont été identifiées sur les parcelles étudiées dans l’État de New York.
  • Les variétés cultivées pour la fibre ou la graine (qui poussent haut) sont donc plus favorables aux pollinisateurs que les variétés de CBD (cultivées plus basses, souvent uniquement femelles).

Étude Colorado 2016 : composition du pollen de chanvre

Une étude antérieure, « Industrial Hemp as Forage for Honey Bees » (Colorado, 2016), avait déjà analysé le profil cannabinoïde du pollen récolté par les abeilles sur chanvre industriel :

  • Profil total : 0,94 mg/g (soit 0,09 % en poids), profil typique d’un chanvre industriel aux normes américaines (< 0,3 % THC).
  • Détail : THCA 0,31 mg/g, CBDA 0,33 mg/g, CBG 0,20 mg/g, CBGA 0,11 mg/g. Notons l’absence de THC psychoactif libre dans le pollen brut — seulement sa forme acide précurseur (THCA), qui nécessite une décarboxylation thermique pour devenir psychoactive.

Un tableau comparatif : le chanvre face aux autres cultures pour pollinisateurs

Culture Période de floraison Nectar Pollen Attrait pour abeilles
Colza Avril-mai Oui, abondant Abondant Très élevé (printemps)
Tournesol Juin-juillet Oui, riche Abondant Très élevé (été précoce)
Luzerne Mai-septembre Oui Modéré Élevé, sur longue période
Phacélie Juin-août Oui, très riche Abondant Très élevé (plante mellifère dédiée)
Chanvre industriel Fin juillet-fin septembre Non Abondant (fleurs mâles) Élevé pendant la soudure
Maïs Juillet-août Non Oui, mais pollinisation éolienne Modéré
Blé / orge Mai-juin Non Très limité Très faible

Le chanvre présente donc un créneau unique : c’est l’une des rares grandes cultures à offrir une ressource significative (pollen) en fin d’été, lorsque la plupart des alternatives ont cessé de fleurir. Il ne remplace pas les plantes mellifères classiques, qui restent supérieures pour le nectar et la production de miel, mais il complète utilement le calendrier alimentaire des abeilles.

Le pollen de chanvre : un aliment nutritif

Au-delà de sa disponibilité temporelle, le pollen de chanvre présente un intérêt nutritionnel réel. Il est riche en protéines, acides aminés essentiels, acides gras et minéraux — des composants vitaux pour le développement du couvain (les larves) dans la ruche. Une étude publiée par la British Royal Society en février 2019 a par ailleurs montré qu’une diversité polyfloraux ou des sources monofloraux de haute qualité (trèfle, colza, poirier, amandier — et potentiellement le chanvre) renforcent significativement l’immunité des colonies face aux stress environnementaux, aux maladies et aux résidus de pesticides.

La question des cannabinoïdes : un non-sujet scientifiquement

Une question revient régulièrement : les abeilles peuvent-elles être « affectées » par les cannabinoïdes présents dans le pollen ? La réponse scientifique est claire et documentée : non. Contrairement aux mammifères, les insectes — et les abeilles en particulier — ne possèdent pas de système endocannabinoïde. Ils n’ont ni récepteur CB1, ni récepteur CB2, les sites moléculaires par lesquels THC et CBD exercent leurs effets chez l’humain. En conséquence :

  • Les abeilles ne peuvent pas être intoxiquées ou rendues psychoactives par le pollen de chanvre.
  • Le miel produit à proximité de champs de chanvre ne contient pas de THC psychoactif (le THC libre n’existe pas dans le pollen brut, seulement sous forme de précurseur THCA qui nécessite une décarboxylation).
  • Le « miel de cannabis » évoqué par certaines expériences isolées d’apiculteurs (l’apiculteur français Nicolas « Trainerbees », ou le projet Colorado Hemp Honey) relève davantage de la curiosité médiatique que d’une voie viable industriellement.

Cette distinction est importante car certains médias ont pu laisser entendre que les abeilles étaient « attirées par les effets » du cannabis — ce qui est scientifiquement incorrect. Elles sont attirées par le pollen, tout simplement, comme elles le sont par celui de nombreuses autres plantes anémophiles en cas de besoin.

Le contexte agricole : un refuge sans pesticides

Un autre atout du chanvre tient à son mode de culture. La plante se cultive presque toujours sans pesticides ni herbicides :

  • Sa densité de peuplement élevée (250 à 350 plants/m²) étouffe naturellement les adventices.
  • Sa résistance aux parasites est remarquable : peu d’insectes ravageurs s’attaquent au chanvre, ce qui rend les traitements phytosanitaires inutiles.
  • Son cycle rapide (100-120 jours) limite l’exposition aux maladies fongiques et aux ravageurs.

Cette absence d’intrants chimiques fait des parcelles de chanvre un refuge chimiquement sain pour les abeilles, à l’inverse de cultures pourtant mellifères comme le colza conventionnel — dont les néonicotinoïdes autrefois utilisés contaminaient pollen et nectar, et demeurent un point dur du débat agricole français malgré leur interdiction de 2018.

Nuances et limites : éviter le raccourci

Avant de présenter le chanvre comme une solution miracle, quelques mises en perspective s’imposent :

Le chanvre ne remplace pas les plantes mellifères

Pour la production de miel, le chanvre est d’un intérêt très limité : sans nectar, il ne contribue pas directement à la fabrication du miel par les abeilles. Les plantes mellifères classiques (tilleul, acacia, châtaignier, lavande, thym, luzerne, phacélie) restent irremplaçables pour ce service écosystémique. Le chanvre complète, il ne substitue pas.

Le chanvre CBD est moins favorable

Les cultures de chanvre destinées au CBD sont généralement composées uniquement de plantes femelles (pour éviter la pollinisation qui réduirait le taux de CBD dans les fleurs commercialisables). Or ce sont les plantes mâles qui produisent le pollen — les cultures CBD sont donc sans intérêt direct pour les abeilles. L’apport aux pollinisateurs concerne essentiellement les cultures pour la fibre ou la graine (chènevis).

Un outil parmi d’autres pour la biodiversité

Le chanvre ne sauvera pas à lui seul les abeilles. La protection des pollinisateurs implique :

  • La réduction drastique des pesticides (néonicotinoïdes, sulfoxaflor, glyphosate et autres).
  • La restauration d’habitats : haies, bandes fleuries, jachères, prairies permanentes.
  • La diversification des rotations agricoles pour étaler les floraisons sur la saison entière.
  • Le soutien aux apiculteurs professionnels et aux programmes de sauvegarde des abeilles sauvages.

Le chanvre s’inscrit naturellement dans cette panoplie, en offrant un débouché agricole rentable qui coïncide avec les besoins des abeilles en fin d’été.

Perspectives : un levier pour l’apiculture française ?

Avec ses 25 000 hectares cultivés en 2024 (soit 3e producteur mondial derrière la Chine et le Canada), la filière française du chanvre pourrait jouer un rôle significatif dans la diversification des ressources pour pollinisateurs. Plusieurs dynamiques convergent :

  • Expansion des surfaces : InterChanvre vise 80 000 hectares à l’horizon 2030, soit plus du triple des surfaces actuelles.
  • Plans Écophyto : engagement français à réduire l’usage des pesticides.
  • Plans Pollinisateurs : stratégie française 2021-2026 de protection des insectes pollinisateurs.
  • Label apicole : démarches de certification pour identifier les cultures favorables aux abeilles.

L’intégration du chanvre dans les rotations céréalières — pratique déjà encouragée par les agronomes pour ses effets structurants sur les sols (voir notre article sur les multiples applications du chanvre) — pourrait ainsi faire d’une pierre deux coups : revenus pour les agriculteurs, ressources pour les abeilles.

Conclusion : un allié utile, pas un remède miracle

Les études scientifiques récentes confirment que le chanvre industriel joue un rôle réel et documenté dans le soutien aux populations d’abeilles, en offrant un pollen abondant pendant la période critique de fin d’été où les ressources alimentaires se raréfient. 23 genres d’abeilles identifiés au Colorado, 17 fois plus d’activité pour les grandes plantes selon Cornell, absence de pesticides dans les champs de chanvre : les arguments sont solides et sourcés. Pour autant, il faut garder en tête que le chanvre n’est qu’une pièce du puzzle complexe de la conservation des pollinisateurs. Il ne remplace pas les plantes mellifères classiques pour la production de miel, il ne bénéficie qu’aux cultures de fibre (pas au CBD), et surtout il ne se substitue pas aux mesures structurelles indispensables : réduction des pesticides, restauration d’habitats, diversification des paysages agricoles. Pour les agriculteurs français, intégrer du chanvre dans la rotation représente un choix pertinent qui combine intérêts économiques, agronomiques et écologiques. Pour les apiculteurs, c’est une ressource complémentaire bienvenue dans un paysage alimentaire trop souvent désertique en milieu d’été. À cette aune — celle d’un outil parmi d’autres, mobilisé à sa juste mesure — le chanvre mérite pleinement sa place dans la stratégie collective de protection des abeilles.

FAQ — Questions fréquentes sur le chanvre et les abeilles

Pourquoi les abeilles sont-elles attirées par le chanvre alors qu’il ne produit pas de nectar ?

Les abeilles ne visitent pas les fleurs uniquement pour le nectar. Elles collectent aussi le pollen, indispensable à l’alimentation des larves dans la ruche (protéines, acides gras, minéraux). Les fleurs mâles du chanvre produisent un pollen particulièrement abondant — cinq étamines par fleur libérant d’importantes quantités de pollen jaune — et ce pendant une période de fin juillet à fin septembre où la plupart des autres cultures ont fini de fleurir. Le chanvre compense donc son absence de nectar et de couleurs attractives par une générosité pollinique remarquable, qui coïncide avec la soudure estivale où les abeilles peinent à trouver des ressources suffisantes. Le Dr Colton O’Brien de la Colorado State University a été l’un des premiers à documenter scientifiquement ce phénomène, en collectant 23 genres d’abeilles différents dans des champs de chanvre au Colorado entre juillet et septembre.

Les abeilles sont-elles affectées par les cannabinoïdes du chanvre ?

Non, et c’est un point scientifiquement établi. Contrairement aux mammifères, les insectes — abeilles comprises — ne possèdent pas de système endocannabinoïde. Ils n’ont pas de récepteurs CB1 ni CB2, les sites par lesquels THC et CBD exercent leurs effets chez l’humain. Les abeilles ne peuvent donc pas être intoxiquées, rendues psychoactives ou bénéficier thérapeutiquement des cannabinoïdes présents dans le pollen. Par ailleurs, le pollen de chanvre industriel (au seuil légal de 0,3 % de THC) contient essentiellement du THCA, précurseur acide du THC qui nécessite une décarboxylation thermique pour devenir psychoactif. Une étude de 2016 au Colorado a mesuré le profil cannabinoïde du pollen butiné par les abeilles : 0,94 mg/g de cannabinoïdes totaux, avec notamment du CBDA, CBG et CBGA. Ces composés, biologiquement inactifs pour les abeilles, ne les affectent pas.

Quelle est la différence entre les cultures de chanvre fibre et les cultures de CBD pour les abeilles ?

La différence est majeure. Le chanvre cultivé pour la fibre ou la graine (chènevis) comprend à la fois des plantes mâles et femelles, puisque la plante est dioïque. Les plantes mâles (staminates) produisent le pollen qui attire les abeilles, avec cinq étamines par fleur libérant d’importantes quantités de pollen jaune. En revanche, les cultures de chanvre destinées au CBD sont généralement composées uniquement de plantes femelles, pour éviter la pollinisation qui ferait baisser le taux de CBD dans les fleurs commercialisables. Ces cultures CBD, sans plantes mâles, sont donc sans intérêt direct pour les pollinisateurs. L’étude de l’Université Cornell (2020) a confirmé ce constat : les grandes variétés cultivées pour la fibre (souvent 2-4 mètres de haut) attirent jusqu’à 17 fois plus d’abeilles que les variétés plus courtes, majoritairement femelles.

Combien d’espèces d’abeilles fréquentent les champs de chanvre ?

Les études publiées sur le sujet convergent autour de 16 à 23 genres selon les régions. L’étude fondatrice de Colton O’Brien à la Colorado State University, publiée en 2019 dans Biomass and Bioenergy, a recensé 23 genres d’abeilles dans deux parcelles expérimentales de chanvre, sur les 66 genres connus au Colorado. Trois genres dominants représentent à eux seuls près de 80 % des abeilles capturées : Apis mellifera (abeille domestique européenne, 38 %), Melissodes bimaculata (abeille à longues cornes, 25 %) et Peponapis pruinosa (abeille des cucurbitacées, 16 %). L’étude de l’Université Cornell en 2020 a identifié 16 espèces d’abeilles dans des parcelles de l’État de New York. Il n’existe pas encore d’étude française équivalente, mais on peut raisonnablement supposer des résultats similaires étant donné que la France compte environ 1 000 espèces d’abeilles sauvages.

Le chanvre va-t-il sauver les abeilles de l’extinction ?

Non, il serait imprudent de présenter le chanvre comme une solution miracle. La crise des pollinisateurs est multifactorielle : pesticides (néonicotinoïdes, sulfoxaflor, glyphosate), perte d’habitat, monocultures, parasites (varroa), changement climatique, pathogènes. Aucune culture à elle seule ne peut compenser la convergence de ces facteurs. Le chanvre apporte cependant une contribution réelle : il fournit une ressource de pollen abondante pendant la période de soudure estivale (juillet-septembre), il se cultive sans pesticides ni herbicides (créant un refuge chimiquement sain), et il s’intègre bien dans les rotations agricoles. Il est donc un outil utile parmi d’autres, aux côtés de mesures structurelles bien plus importantes : réduction drastique des pesticides, restauration des haies et bandes fleuries, diversification des cultures, soutien aux apiculteurs. Le vrai enjeu est systémique, pas monobotanique.

Peut-on faire du miel de chanvre ?

Au sens strict, non, car le chanvre ne produit pas de nectar — or c’est le nectar, récolté par les abeilles et transformé dans la ruche, qui donne le miel. Le chanvre fournit du pollen mais pas de nectar. Les abeilles qui butinent le chanvre produisent donc leur miel à partir d’autres sources florales présentes aux alentours, tandis qu’elles ramènent le pollen de chanvre sous forme de petites pelotes colorées qui serviront de nourriture aux larves. Certaines expériences médiatiques (comme celles de l’apiculteur français Nicolas « Trainerbees » ou de la société américaine Colorado Hemp Honey) revendiquent un « miel de cannabis » obtenu en approchant les ruches de plantes de cannabis, mais ces expériences relèvent davantage de la curiosité expérimentale que d’une voie industrielle viable. Si vous cherchez un miel avec des arômes herbacés, les miels de châtaignier ou de sarrasin offrent des profils gustatifs intéressants dans cette direction.

Les agriculteurs français peuvent-ils cultiver du chanvre pour aider les abeilles ?

Oui, la culture du chanvre industriel est parfaitement légale en France depuis 1990, avec 138 variétés homologuées et un seuil légal de THC inférieur à 0,3 %. La France est même le premier producteur européen avec 25 000 hectares cultivés en 2024 (3e rang mondial). Les agriculteurs qui intègrent le chanvre dans leur rotation bénéficient de plusieurs avantages : rendement compétitif (environ 2 500 € par hectare, soit 8 fois celui du blé), amélioration de la structure des sols et du rendement des cultures suivantes (+8 à 10 % sur les céréales), absence de besoin en pesticides ou herbicides, et contribution à la biodiversité locale notamment pour les pollinisateurs. Pour maximiser l’apport aux abeilles, il convient de choisir des variétés cultivées pour la fibre ou la graine (pas pour le CBD) et de privilégier les plantes qui atteignent 2 mètres ou plus. L’interprofession InterChanvre accompagne les agriculteurs intéressés par la filière.

L’article Le rôle du chanvre dans le maintien des populations d’abeilles est apparu en premier sur Imep CNRS.

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