1 Dégradation des litières méditerranéennes

 

 

L

es mécanismes de minéralisation ou d’humification des litières sont complexes et leur régulation constitue un élément essentiel du développement des espèces végétales. Dans ce contexte, une litière de chêne vert située à la Gardiole de Rians (Var) a été prise pour modèle car, dans ce site, l’écosystème forestier est âgé de plus de 60 ans et éloigné de toute pollution atmosphérique. La lignine, par son caractère récalcitrant à la biodégradation, et les tanins, par leur action inhibitrice de la croissance de nombreux représentants de la microflore et d'autres organismes, tels les Collemboles, consommateurs de feuilles de litière, constituent les deux principaux composés susceptibles de ralentir la minéralisation du matériel végétal. Les études actuelles sont plus particulièrement axées sur la dégradation de la lignine, la dégradation des autres polymères constitutifs de la feuille de chêne vert étant abordée soit directement au niveau de la litière, soit en tant que co-substrat ayant une incidence sur la dégradation de la lignine (cellulose, hémicellulose, tanins). Les travaux portant sur la biodiversité des communautés de microarthropodes vivant dans le sol sont mis en relation avec ceux portant sur la dynamique de la décomposition de la matière organique.

 

1.1 Litière-sol

1.1.1.  Mesure in situ des activités enzymatiques participant à la dégradation de la litière

Le souci de replacer les résultats obtenus en laboratoire au niveau du terrain nous a conduit à développer une méthodologie permettant de mesurer, au sein même de la litière, l’activité des enzymes participant à la dégradation des constituants végétaux de cette litière. Une méthode d’extraction des enzymes permettant la mesure de leur activité in situ a été ainsi mise au point (Criquet et al, 1999). Elle a été utilisée pour suivre ces activités au cours des saisons (Criquet et al, 2000) afin de déterminer l’influence des conditions météorologiques (température, humidité). Ce travail a montré l’importance de la température et du stress hydrique sur les potentialités de dégradation des microorganismes au sein de la litière en région méditerranéenne. Une nouvelle méthode de mesure de l’activité tanase a également été mise au point (Iacazio et al., 2000).

Pour élargir le sujet à tout type de litière, nous envisageons d’identifier le plus grand nombre d’inducteurs naturels de la synthèse des laccases fongiques en utilisant soit directement des échantillons de litière incubés de façon contrôlée en laboratoire, soit des cultures de souches tests. Parmi les molécules susceptibles de se révéler être des inducteurs (ou éventuellement des inhibiteurs), nous envisageons de tester les métabolites secondaires végétaux qui sont détectés dans ces écosystèmes par l’équipe de G. Bonin.

 

 

 

1.1.2. Rôle prépondérant de certains microorganismes de la litière

a) Marasmius quercophilus, basidiomycète de la pourriture blanche (figure 9)

Par leur capacité à synthétiser des polyphénoloxydases (PPO : laccases, tyrosinases, peroxydases) certaines espèces de champignons sont les principaux agents biologiques de la dégradation de la lignine. Ces enzymes oxydent les phénols et les polyphénols par enlèvement d’un électron, provoquant ainsi la formation d’un radical cation. La litière de chêne vert prise pour modèle est colonisée, en particulier en automne, par de nombreux champignons synthétisant des PPO.

L’étude des principales espèces de champignons présentes dans la litière de chêne vert de la station de la Gardiole de Rians ayant montré l’intérêt de M. quercophilus, il était important de connaître la variabilité phénotypique et génétique au sein de cette espèce. En d’autres termes, quelle variabilité peut-on observer lorsque différents individus, représentés par des carpophores disséminés sur plusieurs centaines de m2, sont récoltés dans la même station, le même jour ou à des époques différentes. Différents isolats ont été étudiés par l’analyse des caractères phénotypiques (polymorphisme enzymatique, sources de carbone utilisées) et génétiques (RFLP, RAPD), l’ensemble des résultats ayant montré, après traitement mathématique, une faible variabilité (Farnet et al., 1999a). Cette même étude est poursuivie actuellement en comparant les propriétés d’isolats récoltés dans la station de la Gardiole de Rians (terrain calcaire) à celles d’isolats récoltés dans les Maures (terrain siliceux). La séparation et la purification des laccases sécrétées par des souches isolées sur ces différents sites ont été réalisées et ont mis en évidence des variations entre isoformes enzymatiques.

 

b) L’espèce Bacillus cereus dans la litière de chêne vert

Parmi les bactéries cultivables, le genre Bacillus est dominant et représenté par deux espèces : B. pumilus (63 %) se développant sur les feuilles vivantes de la canopée et B. cereus (34 %) sur la litière. Ces deux espèces, qui possèdent de fortes capacités enzymatiques de dégradation à l’égard de polymères foliaires, ont une répartition fortement influencée par le facteur température. Elles sont capables de sporuler dans des conditions défavorables et de devenir actives lorsque ces conditions redeviennent favorables. L’objectif est de mettre au point une méthode de détection immunologique de B. cereus et de B. pumilus sous leur forme végétative et sous leur forme sporulée permettant ainsi d’estimer leur activité métabolique dans la canopée et dans la litière au cours d’un cycle annuel. L’axe de ce travail a été, pour le moment, principalement développé avec B. cereus. Nous avons produit des anticorps monoclonaux de souris dirigés contre la cellule végétative d’une souche de B. cereus. Les résultats obtenus par ELISA et par immunoblot ont permis la mise au point d’une méthode nommée « Système ELISA capture » permettant de dénombrer B. cereus à partir d’un seuil de 103 bactéries . ml-1 dans des suspensions de produits alimentaires (Charni et al, 2000). Cette méthode est en cours d’adaptation à des suspensions de sols et de litières.

 

1.1.3. Rôle des microarthropodes du sol dans les processus de décomposition

Les microarthropodes du sol (essentiellement les collemboles, acariens et myriapodes) sont des acteurs essentiels dans les litières. Consommateurs de bactéries, champignons et débris organiques, ils participent à la régulation des processus de décomposition. Les études portent principalement sur les relations entre la diversité des microarthropodes et les processus fonctionnels (recyclage du carbone et de l’azote). Ces travaux, menés sur le terrain (Cortet & Poinsot-Balaguer, 1998) ainsi qu’en mésocosmes (Cortet et al, soumis) permettent aussi de mieux cerner les relations entre les microarthropodes et les microorganismes du sol. Des collaborations étroites sont engagées sur ce thème avec le CEFE à Montpellier (utilisation de la spectrophotométrie infra-rouge).


 

Figure 9 : Dégradation d'un modèle de lignine (Indulin AT) par Marasmius quercophilus :

témoin non transformé après 21 jours d’incubation (          ),

Dégradation après 15 jours de culture, en présence de M. querophilus ( - - ),

Dégradation après 21 jours de culture (        ).

 


 

1.2. Eau/Sédiments 

 

1.2.1  Evolution globale de la biodiversité dans deux lagunes hypersalées des Salines de Salin-de-Giraud (Bouches du Rhône)

A partir d’échantillons de sédiments hypersalés de lagunes dont la salinité des eaux varie de 12 à 32%, l’ADN génomique a été extrait. Des arbres phylogénétiques ont été construits (ADN16S). L’analyse de ces arbres met en évidence une biodiversité beaucoup plus importante que celle que laissaient envisager les études microbiologiques et les données bibliographiques. De nombreux genres bactériens, jamais isolés en culture pure, sont présents de façon significative dans ces milieux. Parmi ces bactéries peuvent être citées, des bactéries sulfato-réductrices appartenant aux genres Desulfobacter, Desulfohalobium, Desulfobulbus et Desulfonema ou des bactéries phototrophes anoxygéniques rattachées au groupe des bactéries phototrophes vertes non sulfureuses.

 

1.2.2. Isolement et identification des bactéries phototrophes anoxygéniques, sulfato-réductrices et fermentatives de milieux hypersalés

Ces travaux montrent l’influence de la concentration en sels des milieux naturels sur la biodiversité des bactéries anaérobies, notamment sur celle des bactéries phototrophes anoxygéniques dont l’étude a été la plus complète. A la salinité de l’eau de mer, de très nombreuses espèces de bactéries phototrophes anoxygéniques rouges et vertes sont présentes. Avec le doublement de la salinité, les bactéries phototrophes vertes disparaissent et la communauté phototrophe anoxygénique n’est constituée que par quelques espèces appartenant aux genres Chromatium, Thiocystis, Rhodospirillum et Rhodovulum. Pour des salinités de 12 à 18 %, seuls deux types de bactéries phototrophes sulfureuses rouges peuplent les sédiments (Chromatium salexigens et Thiocapsa halaphila). Ces bactéries disparaissent des sédiments recouverts par des eaux de salinité comprise entre 28 et 30 % ; la communauté des bactéries phototrophes anoxygéniques est constituée par des bactéries appartenant au genre Halorhodospira et Rhodospirillum. Plus aucune bactérie phototrophe n’est présente pour des salinités supérieures. Outre une diminution de la biodiversité en rapport avec l’augmentation de la salinité, ces recherches montrent que les bactéries phototrophes anoxygéniques mais aussi sulfato-réductrices et fermentatives, qui se développent dans les sédiments des milieux hypersalés appartiennent, pour la plupart d’entre elles, à des espèces spécifiques à ces biotopes et parfaitement adaptés à leur environnement. La salinité s’avère donc être un déterminant de première importance dans la sélection des espèces bactériennes.