Chaque printemps, les jardineries françaises écoulent des centaines de milliers de pieds de ce qu’elles nomment « citronnelle anti-moustique » : un petit géranium aux feuilles découpées et au parfum citronné prononcé, vendu à prix modique avec la promesse de faire fuir les moustiques de la terrasse. Derrière ce nom commercial se cache en réalité Pelargonium citrosum, un hybride du genre géranium sans lien botanique avec la véritable citronnelle. Cette confusion taxonomique n’est pas anodine : elle entretient des attentes souvent déçues et masque des écarts d’efficacité majeurs entre les différents produits dits « à la citronnelle ». Alors que la progression continue du moustique tigre (Aedes albopictus), désormais implanté dans plus de soixante-dix départements français, rend la question plus sensible que jamais, ce guide fait le point sur ce que la science établit, ce qu’elle nuance, et ce qu’elle contredit sur les plantes dites anti-moustiques.
Une confusion botanique largement répandue
Le mot « citronnelle » désigne dans le langage courant au moins trois plantes très différentes, réunies par une odeur citronnée commune mais séparées par leur botanique, leur composition chimique et leur efficacité contre les moustiques.
| Nom commercial | Nom scientifique | Famille | Composés aromatiques dominants | Efficacité anti-moustique |
|---|---|---|---|---|
| Géranium citronnelle, citrosa | Pelargonium citrosum | Geraniaceae | Géraniol, citronellol, linalol (traces) | Très faible à nulle |
| Citronnelle de l’Inde, verveine des Indes | Cymbopogon citratus | Poaceae | Citral (géranial + néral), myrcène | Modérée (huile essentielle) |
| Citronnelle de Ceylan | Cymbopogon nardus | Poaceae | Géraniol, citronellal, citronellol | Source principale de l’huile anti-insectes |
| Citronnelle de Java | Cymbopogon winterianus | Poaceae | Citronnellal (forte teneur), géraniol, citronellol | Source de l’huile la plus riche en actifs |
| Mélisse officinale | Melissa officinalis | Lamiaceae | Citronellal, géranial, néral | Faible (répulsion de contact limitée) |
La plante la plus vendue au printemps sous l’étiquette « citronnelle » — ce fameux Pelargonium citrosum — est donc un géranium et non une citronnelle au sens botanique. Son nom scientifique Pelargonium citrosum n’est d’ailleurs pas reconnu comme taxon valide par les bases de référence botanique internationales (Plants of the World Online du Royal Botanic Gardens Kew, par exemple). Il s’agit plus précisément d’un cultivar hybride commercialisé sous plusieurs noms de marque (Citrosa, Van Leenii, etc.) à la fin du XXᵉ siècle, dont les effets anti-moustiques annoncés ont été largement contestés par la recherche entomologique.
Pourquoi la question des plantes anti-moustiques prend de l’ampleur
La progression du moustique tigre en France a transformé la nuisance estivale en enjeu de santé publique. Installée pour la première fois à Menton en 2004, l’espèce Aedes albopictus a colonisé l’ensemble du territoire métropolitain à un rythme soutenu. Santé publique France a actualisé en 2023 sa carte de vigilance : le moustique tigre est désormais implanté dans plus de 70 départements, du littoral méditerranéen aux franges nord de la Bretagne, y compris en Île-de-France. Contrairement au moustique commun (Culex pipiens) actif au crépuscule et à la nuit, Aedes albopictus pique en plein jour, notamment en matinée et en fin d’après-midi, et prolifère dans les points d’eau stagnante de taille minuscule (soucoupes de pots, bouchons, gouttières obstruées).
Ce moustique est potentiellement vecteur de plusieurs arboviroses humaines : dengue, chikungunya, Zika, fièvre jaune. La France métropolitaine enregistre chaque été des cas autochtones de dengue et de chikungunya, encore limités en nombre mais en progression régulière. Dans ce contexte, les méthodes de prévention domestique suscitent un intérêt renouvelé, avec un effet de mode marqué sur les « solutions naturelles » — dont les plantes répulsives constituent le symbole populaire par excellence.
Les composés actifs en jeu
L’effet répulsif attribué à la « citronnelle » repose sur une poignée de molécules volatiles, présentes à des concentrations très variables selon la plante et la forme de produit.
Le citronellal (ou citronnellal), aldéhyde monoterpénique, est le composé le plus étudié. Inscrit comme substance biocide répulsive par l’ANSES et l’EPA américaine, il agit en perturbant le système olfactif des moustiques et en masquant les signaux chimiques (acide lactique, dioxyde de carbone de l’expiration humaine) qui guident l’insecte vers sa cible. Il se concentre essentiellement dans l’huile essentielle de Cymbopogon winterianus (citronnelle de Java), où il peut représenter 30 à 40 % de la composition.
Le géraniol, également étudié, présente une activité répulsive documentée mais d’une durée plus courte que le citronellal en application cutanée. Il figure en tête de composition de l’huile de Cymbopogon nardus (citronnelle de Ceylan).
Le citronellol complète le cocktail actif des vraies citronnelles. Présent également dans les roses et les géraniums, il donne son odeur caractéristique au genre Pelargonium — expliquant pourquoi les feuilles froissées du géranium citronnelle sentent bien la citronnelle, malgré une teneur en composés répulsifs trop faible pour produire un effet significatif.
Les études d’entomologie médicale publiées dans le Journal of Medical Entomology et le Journal of the American Mosquito Control Association ont mesuré, en conditions contrôlées, les taux de répulsion respectifs de ces molécules. Les huiles essentielles de citronnelle pure offrent une protection d’environ 30 à 60 minutes par application, contre 4 à 6 heures pour le DEET à 30 % et 8 heures pour l’icaridine à 20 %. L’ordre de grandeur renseigne : les répulsifs végétaux ne rivalisent pas avec les molécules de synthèse en intensité ni en durée, même dans leurs formes les plus concentrées.
Efficacité réelle des différentes formes
L’efficacité de la « citronnelle » varie radicalement selon la forme sous laquelle elle est utilisée. Les études disponibles permettent d’établir quelques repères solides.
La plante vivante en pot
Les plantes vivantes de Pelargonium citrosum, de Cymbopogon ou de mélisse libèrent une quantité négligeable de composés volatils tant que leurs feuilles ne sont pas froissées. Une plante placée à quelques mètres d’une table de jardin n’a aucun effet mesurable sur la fréquentation des moustiques, comme l’ont confirmé plusieurs études canadiennes et européennes menées depuis les années 1990. Tout au plus peut-on espérer un micro-effet au contact immédiat, lorsque quelques feuilles écrasées libèrent leurs composés aromatiques directement sur la peau — protection fugace et très localisée.
L’huile essentielle de citronnelle
L’huile essentielle de citronnelle (de Java ou de Ceylan), en application cutanée à 5 à 10 %, fournit une protection mesurable mais brève : 30 minutes à 2 heures selon les études, contre plusieurs heures pour les répulsifs chimiques de référence. Plusieurs pays européens, dont la France, ont restreint son usage comme produit biocide faute de dossier d’évaluation complet dans le cadre réglementaire européen (règlement UE 528/2012). L’application pure de l’huile essentielle est par ailleurs fortement déconseillée : risque d’irritation cutanée, de photosensibilisation, contre-indication chez la femme enceinte et le jeune enfant.
Les bougies et diffuseurs à la citronnelle
Les bougies à la citronnelle se présentent comme un symbole populaire de la lutte anti-moustique estivale. Les évaluations publiées en conditions contrôlées (plusieurs études publiées entre 2000 et 2015, dont une référence du Journal of the American Mosquito Control Association) montrent une efficacité limitée : réduction modeste des piqûres à proximité immédiate de la bougie, effet concentré sur un rayon inférieur à un mètre, et performance inférieure à celle d’une simple bougie parfumée sans citronnelle dans certaines conditions. La chaleur de la flamme semble jouer un rôle aussi important que les composés volatils libérés par la cire. Le vent disperse très rapidement les molécules actives : en extérieur venté, l’effet devient négligeable.
Les spirales et diffuseurs électriques
Les spirales insecticides vendues dans les pays tropicaux, parfois à base de citronnelle mais plus souvent de pyréthrinoïdes de synthèse, agissent principalement par l’insecticide qu’elles contiennent, pas par leur parfum. Les diffuseurs électriques à plaquettes ou à liquide reposent également sur des insecticides (prallethrine, esbiothrine). Leur efficacité vient des molécules de synthèse, pas des arômes naturels.
Comparaison avec les répulsifs de référence
Pour apprécier la place réelle de la citronnelle dans une stratégie anti-moustique, la comparaison avec les répulsifs de synthèse dominants s’impose. Ces molécules, validées par l’ANSES, l’OMS et les CDC américains, restent la référence internationale pour la prévention des piqûres.
| Substance | Concentration usuelle | Durée de protection | Usage enfant / grossesse | Efficacité sur moustique tigre |
|---|---|---|---|---|
| DEET (N,N-diéthyl-méta-toluamide) | 20 à 50 % | 4 à 8 heures | Dès 2 mois (selon concentration) ; grossesse : oui | Très bonne |
| Icaridine (Picaridine, KBR 3023) | 20 à 30 % | 6 à 8 heures | Dès 6 mois ; grossesse : oui | Très bonne |
| IR3535 | 20 à 35 % | 4 à 6 heures | Dès 6 mois ; grossesse : oui | Bonne |
| PMD (Citriodiol, extrait d’eucalyptus citronné) | 20 à 30 % | 4 à 6 heures | Déconseillé < 3 ans ; grossesse : prudence | Bonne |
| Huile essentielle de citronnelle (Java) | 5 à 10 % | 30 min à 2 h | Déconseillé < 3 ans, grossesse, allaitement | Limitée |
Le verdict est net : si la priorité est l’efficacité prolongée contre un moustique tigre potentiellement vecteur, les répulsifs de synthèse (DEET, icaridine) restent la référence. La citronnelle, sous forme d’huile essentielle, constitue une alternative d’appoint pour des expositions courtes et dans des contextes où le risque sanitaire est faible. La plante vivante et les bougies, quant à elles, relèvent davantage du confort d’ambiance que de la lutte efficace.
Stratégie intégrée contre les moustiques
La prévention efficace des piqûres de moustiques ne repose jamais sur une seule méthode. Santé publique France et les centres de lutte antivectorielle recommandent une approche combinée en quatre volets.
Le premier volet, le plus structurant, consiste à éliminer les gîtes larvaires. Les moustiques, notamment le tigre, pondent dans le moindre point d’eau stagnante : soucoupes de pots de fleurs, gouttières obstruées, récupérateurs d’eau non couverts, bouchons et pneus abandonnés, abreuvoirs d’animaux domestiques, jouets d’enfants laissés dehors. Vider chaque semaine tous les contenants d’eau stagnante supprime à la source 80 à 90 % des populations locales. Cette mesure dépasse en efficacité toutes les autres réunies.
Le deuxième volet concerne la protection mécanique : moustiquaires aux fenêtres et au-dessus des lits, vêtements longs et clairs, port de manches et pantalons en soirée. Ces mesures, combinées à la lutte antilarvaire, forment la base de toute stratégie sérieuse. Les huiles essentielles de citronnelle peuvent accompagner ces précautions — en diffusion près d’une table de jardin, en application cutanée ponctuelle pour une sortie courte — sans jamais s’y substituer. L’huile essentielle de citronnelle de Java présente par ailleurs un certain intérêt comme répulsif d’appoint pour d’autres insectes nuisibles ; elle peut compléter les stratégies décrites dans notre article sur comment se débarrasser des fourmis.
Le troisième volet est le répulsif sur la peau, réservé aux expositions prolongées et aux zones à risque sanitaire. DEET et icaridine restent les références internationales. Lire attentivement la notice et respecter les restrictions d’âge est indispensable.
Le quatrième volet, plus lourd, concerne la lutte antivectorielle collective mise en œuvre par les autorités sanitaires (traitements insecticides ciblés dans les foyers d’arbovirose confirmés, pièges pondoirs, programmes de sensibilisation communaux). Ces dispositifs débordent le cadre individuel mais soutiennent toute la démarche domestique.
Cultiver les plantes répulsives : quelle utilité réelle ?
Planter un géranium citronnelle, un pied de citronnelle de Java, de la mélisse ou du basilic n’éloignera pas les moustiques de votre terrasse. Cela n’enlève pas tout intérêt horticole à ces plantes : les cymbopogons sont de belles graminées ornementales, le Pelargonium citrosum fleurit abondamment tout l’été, la mélisse et la verveine citronnée parfument agréablement les infusions. Considérées comme plantes d’agrément et aromatiques, elles gardent leur place au jardin. Présentées comme barrière anti-moustique, elles déçoivent presque toujours.
Les cymbopogons (vraies citronnelles) demandent un climat doux : ils ne tolèrent pas le gel et hivernent mal en pleine terre au nord de la Loire. La culture en pot, rentrée en serre ou en véranda fraîche l’hiver, reste la seule option viable dans la majorité de la France métropolitaine. Une exposition très ensoleillée, un substrat drainant, des arrosages réguliers en été et un apport d’engrais organique suffisent à obtenir de beaux pieds en deux à trois saisons. Le froissement régulier des feuilles lors du passage libère des composés aromatiques agréables, sans pour autant faire fuir durablement les moustiques.
FAQ — citronnelle et plantes anti-moustiques
Le géranium citronnelle repousse-t-il vraiment les moustiques ?
Non, pas de manière mesurable. Pelargonium citrosum est un géranium hybride dont les feuilles dégagent une odeur citronnée, mais la quantité de composés volatils libérés passivement par la plante vivante reste trop faible pour repousser les moustiques à distance. Plusieurs études d’entomologie médicale ont confirmé l’absence d’effet significatif de la plante en pot. L’effet peut être marginal si l’on froisse directement les feuilles sur la peau, pour une protection très brève.
Quelle est la différence entre la citronnelle et le géranium citronnelle ?
Les « vraies » citronnelles appartiennent au genre botanique Cymbopogon (famille des Poaceae) : Cymbopogon nardus (citronnelle de Ceylan), Cymbopogon winterianus (Java) et Cymbopogon citratus (Inde). Ce sont de grandes graminées tropicales. Le géranium citronnelle, Pelargonium citrosum, appartient à la famille des Geraniaceae et n’a aucune parenté botanique avec les cymbopogons. Il partage seulement l’odeur citronnée et quelques composés aromatiques en traces.
Les bougies à la citronnelle sont-elles efficaces ?
Leur efficacité est modeste et localisée. Les études montrent une réduction des piqûres à proximité immédiate de la bougie (rayon inférieur à un mètre), une efficacité parfois comparable à celle d’une bougie parfumée sans citronnelle, et un effet qui disparaît totalement en présence de vent. Les bougies à la citronnelle relèvent davantage du confort d’ambiance que d’une réelle protection contre les moustiques, en particulier contre le moustique tigre.
Quel répulsif choisir contre le moustique tigre ?
Pour une protection efficace et prolongée, les répulsifs de référence restent le DEET (20-50 %, 4 à 8 heures de protection), l’icaridine (20-30 %, 6 à 8 heures) et l’IR3535 (20-35 %, 4 à 6 heures). Ces molécules sont validées par l’ANSES, l’OMS et les CDC américains. Le PMD (extrait d’eucalyptus citronné) offre une alternative d’origine naturelle avec une efficacité comparable pour des durées courtes. Les huiles essentielles de citronnelle, moins efficaces, conviennent aux expositions brèves.
Comment se débarrasser des moustiques durablement ?
La priorité absolue est d’éliminer les gîtes larvaires domestiques : vider chaque semaine tous les contenants d’eau stagnante (soucoupes, gouttières, récupérateurs, bouchons). Cette mesure supprime 80 à 90 % des populations locales à la source. Elle se complète par une protection mécanique (moustiquaires, vêtements longs), par l’usage ponctuel de répulsifs cutanés lors des expositions prolongées, et par la vigilance collective lors des campagnes antivectorielles municipales.
