Annoncée en janvier 2021 par le prince héritier Mohammed bin Salman, The Line devait incarner la ville du futur : une structure miroitante de 170 kilomètres de long, 500 mètres de haut et 200 mètres de large, accueillant 9 millions d’habitants dans un environnement entièrement sans voitures, alimenté à 100 % en énergies renouvelables. Cinq ans plus tard, la réalité est considérablement plus modeste. En avril 2024, Bloomberg révèle que la phase initiale prévue pour 2030 ne fera que 2,4 kilomètres (au lieu de 170) et hébergera moins de 300 000 résidents (au lieu de 1,5 million). En septembre 2025, le fonds souverain saoudien PIF suspend officiellement la construction du projet. Un audit interne, rapporté par le Wall Street Journal en 2025, évalue le coût total d’une réalisation complète à 8 800 milliards de dollars et une échéance jusqu’en 2080. En parallèle, les violations des droits humains documentées — expulsion forcée de la tribu Howeitat, mort d’Abdul Rahim al-Huwaiti en 2020, condamnations à mort de trois de ses membres — ont provoqué un tollé international. Cet article propose un état des lieux factuel et critique de The Line, au-delà des discours promotionnels.
Genèse du projet : Vision 2030 et la diversification saoudienne
Le cadre : Vision 2030
The Line s’inscrit dans la stratégie Vision 2030 lancée par le prince héritier Mohammed bin Salman en 2016, qui vise à diversifier l’économie saoudienne au-delà du pétrole. Parmi les chantiers phares : tourisme, divertissement, nouvelles technologies, entertainment, énergies renouvelables — et surtout plusieurs mégaprojets urbains dits « gigaprojets », dont NEOM est le plus emblématique.
Annoncé en octobre 2017, NEOM (néologisme combinant « neo » et « mustaqbal », futur en arabe) est un projet de 26 500 km² dans la province de Tabuk, au nord-ouest du royaume, sur la mer Rouge. Il regroupe plusieurs sous-projets : The Line (ville linéaire), Trojena (station de montagne), Sindalah (île touristique de luxe), Oxagon (pôle industriel flottant). Le budget initial annoncé était de 500 milliards de dollars — chiffre largement dépassé depuis, avec des estimations allant jusqu’à 1 500 milliards pour l’ensemble NEOM.
La présentation télévisée de janvier 2021
The Line est dévoilée le 10 janvier 2021 lors d’une présentation télévisée depuis Riyad. Les rendus 3D diffusés mondialement montrent deux murs miroitants parallèles traversant le désert sur 170 kilomètres, une vidéo promotionnelle de juillet 2021 ajoute les détails : zéro voiture, zéro route, zéro émission, transports souterrains à 512 km/h permettant de traverser la ville en 20 minutes, 9 millions d’habitants, « 3D urbanism » empilant logement, travail et loisirs sur différents niveaux. La communication insiste sur un modèle radicalement nouveau de l’urbanisme contemporain.
Les architectes sélectionnés initialement — Zaha Hadid Architects, Foster + Partners, Morphosis, Mecanoo, David Adjaye, UN Studios, OMA de Rem Koolhaas, Coop Himmelb(l)au — sont pour certains des noms de premier plan de l’architecture mondiale. Tous ont signé des accords de confidentialité qui expliquent l’absence de références au projet sur leurs sites officiels.
Le revirement massif de 2024-2026 : de 170 km à 2,4 km
Les révélations de Bloomberg (avril 2024)
Le 5 avril 2024, Bloomberg publie une enquête révélant que Riyad a discrètement réduit ses ambitions à moyen terme pour NEOM. Les sources citées, proches du dossier, indiquent que :
- La première phase prévue pour 2030 ne fera que 2,4 km de long (au lieu des 16 km puis 170 km annoncés initialement).
- Le nombre d’habitants attendu à 2030 est revu de 1,5 million à moins de 300 000 (réduction de 80 %).
- Les 20 modules résidentiels initialement prévus sont réduits à 3.
- Le budget NEOM 2024 n’a alors pas encore été approuvé par le fonds souverain PIF.
Les autorités saoudiennes réagissent en démentant catégoriquement : le ministre saoudien de l’Économie Faisal Al-Ibrahim affirme lors du Forum économique mondial à Riyad 2024 : « Il n’y a aucun changement d’échelle. » En octobre 2024, Riyad ajuste néanmoins officiellement sa communication : le segment central de 5 km serait achevé d’ici 2030, et la totalité du projet de 170 km repoussée à 2045.
La suspension de septembre 2025
Le 16 septembre 2025, le gouverneur du PIF, Yasir Al-Rumayyan, suspend officiellement la construction de The Line « jusqu’à nouvel ordre », dans l’attente d’une revue stratégique. Auparavant, en août 2025, le PIF avait déjà acté une dépréciation de 8 milliards de dollars sur NEOM. Les contrats prévus pour NEOM ont cessé d’être attribués, et aucune mention du projet ne figure dans la déclaration pré-budgétaire saoudienne 2026.
L’audit interne révélé par le Wall Street Journal
En 2025, le Wall Street Journal publie les conclusions d’un audit interne du mégaprojet, qui documente des problèmes étendus, dont des « preuves de manipulations délibérées » par certains dirigeants. Le même audit estime que la réalisation complète du projet coûterait 8 800 milliards de dollars, sur une période s’étendant jusqu’à 2080 — soit cent fois le PIB annuel de l’Arabie saoudite. À date de mars 2026, seules les fondations de 2,4 kilomètres ont été réalisées, sans aucune superstructure au-dessus du sol.
Le contexte financier : dépréciation des priorités pétrolières
Ce revirement a des causes financières claires. La chute des cours du pétrole sous les niveaux requis pour le budget saoudien, combinée à la sous-performance du portefeuille d’investissement du PIF et au coût cumulé des multiples gigaprojets (NEOM, Red Sea, Qiddiya, Diriyah Gate), a obligé Riyad à prioriser. En 2024, les investissements dans les gigaprojets ont reculé de 12,4 % en glissement annuel à 211 milliards de riyals saoudiens (56 milliards $). Aramco, compagnie pétrolière nationale et principale pourvoyeuse de revenus du PIF, a par ailleurs annoncé une réduction de dividendes d’environ 40 milliards de dollars pour 2025, selon Bloomberg — ce qui a réduit directement la capacité du fonds à soutenir des projets à forte intensité capitalistique sans revenus à court terme.
Les controverses sur les droits humains : la tribu Howeitat
Expulsions forcées et mort d’Abdul Rahim al-Huwaiti (avril 2020)
La région de Tabuk, où doit s’élever The Line, n’est pas un désert vide. Elle abrite depuis des siècles la tribu Howeitat, estimée à environ 20 000 personnes, principalement dans les villages d’Al-Khuraiba, Sharma et Gayal. En janvier 2020, les autorités saoudiennes annoncent leur déplacement pour permettre la construction de NEOM. Beaucoup ont été expulsés sans compensation adéquate, leurs maisons démolies.
Le 13 avril 2020, Abdul Rahim bin Ahmed Mahmoud al-Huwaiti, employé du ministère des Finances, refuse de laisser le comité foncier entrer dans sa maison d’Al-Khuraiba. Il publie plusieurs vidéos sur YouTube dénonçant l’expulsion forcée et prévient que les autorités pourraient planter des armes chez lui pour l’incriminer. Il est abattu par les forces spéciales saoudiennes dans sa propre maison le lendemain, après un raid armé. Les autorités affirment qu’il avait ouvert le feu — version contestée par plusieurs témoins et par les vidéos postées par al-Huwaiti lui-même annonçant l’imminence du raid. Le Haut-Commissariat aux droits de l’homme de l’ONU a qualifié cette action d’« exécution extrajudiciaire probable ».

Les condamnations à mort et peines de prison
La répression s’est ensuite étendue aux proches et autres opposants au projet. Le 2 octobre 2022, la Cour pénale spécialisée (SCC, juridiction antiterroriste) condamne à mort trois membres de la tribu :
- Shadli al-Huwaiti, frère d’Abdul Rahim al-Huwaiti
- Ibrahim Saleh al-Huwaiti, membre d’une délégation officielle sur le projet
- Ataullah Moussa al-Huwaiti, auteur de vidéos sur les difficultés des déplacés
Ces condamnations sont confirmées en appel le 23 janvier 2023. Trois autres membres écopent de peines extraordinaires : 27 ans pour Abdelnasser al-Huwaiti, 35 ans pour Mahmoud al-Huwaiti, 50 ans pour Abdullah Dakhilallah al-Huwaiti. Au total, l’organisation ALQST a documenté environ 150 arrestations dans la communauté Howeitat.
Les accusations portées reposent sur la loi antiterroriste saoudienne et incluent « formation d’une cellule terroriste », « sape de la cohésion nationale » et « atteinte à l’allégeance envers le Prince héritier ». Les preuves retenues se résument essentiellement à des publications sur les réseaux sociaux critiquant le projet.
Mobilisation internationale
En mai 2023, un groupe d’experts indépendants de l’ONU (Rapporteurs spéciaux) publie une déclaration commune « alarmée par les exécutions imminentes liées au projet NEOM » et appelle Riyad à annuler les condamnations. Human Rights Watch, Amnesty International, ALQST (organisation saoudienne des droits humains en exil) et MENA Rights Group ont lancé des campagnes internationales. En décembre 2024, Human Rights Watch publie un rapport de 79 pages sur les conditions des travailleurs migrants de NEOM : frais de recrutement exorbitants, vol de salaires, journées de 16 heures, protections inadéquates contre la chaleur, décès non investigués.
« C’est une idée farfelue, comme en conviendrait tous ceux qui travaillent dans la planification urbaine, de penser que vous allez construire quelque chose d’une telle ampleur en quelques années. »
— Professeur Mike Cook, Imperial College London, interview dans New Civil Engineer, octobre 2024
Les critiques techniques et scientifiques
Un défi physique considérable
Au-delà des questions financières et humaines, plusieurs experts ont soulevé des objections techniques majeures. Mike Cook, professeur invité à la faculté d’ingénierie de l’Imperial College London, a qualifié le projet de « farfelu » dans New Civil Engineer en octobre 2024. Parmi les critiques récurrentes :
- Effet thermique : un mur de 500 mètres de haut orienté est-ouest crée une ombre gigantesque, des vents descendants, des effets de parois qui compliquent la ventilation naturelle d’une zone désertique déjà torride.
- Tempêtes de sable : la région est régulièrement balayée par des tempêtes qui abîmeraient les façades miroitantes et les panneaux solaires.
- Évacuations : une ville linéaire sur 170 km pose des problèmes uniques d’évacuation d’urgence en cas d’incendie, de séisme ou d’attaque.
- Transports : le train à grande vitesse annoncé (512 km/h, trajet complet en 20 minutes) est techniquement au-dessus de tout ce qui existe actuellement (le maglev de Shanghai plafonne à 460 km/h en service commercial).
- Approvisionnement en eau : dessalement intensif nécessaire, coûteux en énergie même avec des énergies renouvelables.
Les départs d’architectes
Deux noms majeurs ont quitté le projet pour des raisons éthiques et écologiques révélées par le Süddeutsche Zeitung : Norman Foster (Foster + Partners) et Francine Houben (Mecanoo). Le quotidien allemand a également critiqué les « double standards » des architectes restés sur le projet malgré les violations documentées. En novembre 2024, Delugan Meissl et Gensler ont été nommés comme architectes de la phase 1.
L’impact sur la biodiversité
Un aspect particulièrement préoccupant concerne les routes migratoires. Un article de 2024 dans Trends in Ecology & Evolution a classé The Line parmi les 15 préoccupations de conservation les plus pressantes de l’année. La structure miroitée orientée est-ouest, située à l’entrée de la mer Rouge, se trouve sur l’une des grandes routes migratoires du monde : environ 2,1 milliards d’oiseaux de plus de 100 espèces y passent chaque automne. Les parois réfléchissantes risquent de provoquer des collisions massives, les oiseaux percevant les miroirs comme du ciel ouvert. Aucune évaluation environnementale publique indépendante n’avait été publiée au moment de l’annonce du projet — contradiction frontale avec le discours officiel de « symbiose avec le paysage ».
Ce qui a été réellement construit (2021-2026)
| Élément | Prévu (2021) | Réalité 2026 |
|---|---|---|
| Longueur de The Line | 170 km (total) / 16 km (phase 1) | 2,4 km de fondations |
| Population 2030 | 1,5 million | < 300 000 (prévision révisée) |
| Population finale visée | 9 millions | Non précisée (en revue) |
| Hauteur | 500 mètres | 0 m (aucune superstructure) |
| Coût initial annoncé | 500 milliards $ (NEOM total) | 8 800 milliards $ (audit WSJ 2025) |
| Coût dépensé 2025 | — | 50 milliards $ (Davos 2025) |
| Travailleurs sur site 2024 | — | 100 000 (en pic) |
| Construction | Phase 1 livrée 2030 | Suspendue depuis septembre 2025 |
| Projet Trojena (Jeux asiatiques hiver 2029) | Oui | Annulé (déplacé à Almaty, févr. 2026) |
| Sindalah (île de luxe) | Ouverture 2024 | Événement VIP oct. 2024, pas d’ouverture publique |
Les éléments réellement livrés à ce jour relèvent plutôt des infrastructures préparatoires : un aéroport opérationnel (NEOM Bay Airport), des routes, des logements de travailleurs, des installations portuaires, et une usine d’hydrogène vert près de son achèvement. Les 2,4 kilomètres de fondations de The Line témoignent d’une réalité physique — des piles, des travaux de terrassement — mais pas encore d’une ville.
Perspectives : que reste-t-il du projet ?
En mars 2026, l’avenir de The Line demeure incertain. Plusieurs scénarios sont évoqués par les analystes :
- Abandon effectif : maintien du label NEOM pour les sous-projets viables (Sindalah, Trojena, Oxagon), mais renoncement de fait à The Line sous sa forme initiale.
- Réduction drastique pérennisée : livraison éventuelle d’un segment urbain de 2 à 5 km à l’horizon 2035-2040, abandon du reste de la ligne.
- Relance conditionnelle : reprise si les conditions pétrolières et budgétaires s’améliorent significativement.
Le silence communicationnel est lui-même révélateur : NEOM a publié 47 communiqués en 2022, 52 en 2023, 31 en 2024, mais seulement 18 jusqu’à décembre 2025 — aucun ne mentionnant de nouveau jalon de construction après août 2025.
Ce que nous enseigne The Line
Au-delà du sort du projet lui-même, The Line soulève plusieurs questions de fond pour l’urbanisme et la transition écologique.
Sur le fond urbanistique : certaines des idées portées par The Line ne sont pas dénuées de pertinence théorique. La critique de l’étalement urbain, la défense de la marchabilité, la réflexion sur la densité tridimensionnelle, la priorité donnée aux transports collectifs plutôt qu’à l’automobile — ces thèmes font l’objet de débats sérieux dans la recherche urbaine depuis des décennies. The Line a catalysé ces discussions à une échelle médiatique inédite. Mais l’enseignement inverse est tout aussi clair : les enjeux d’acceptabilité démocratique, d’échelle humaine et de compatibilité avec la biosphère ne peuvent être résolus par la seule volonté d’un pouvoir concentré, fût-il immensément riche.
Sur le rôle des énergies renouvelables : le projet illustre les limites du « greenwashing » à grande échelle. Promettre une ville à « zéro émission » tout en la construisant avec des millions de tonnes de béton et d’acier dans un désert de chaleur extrême relève d’un pari technique discutable. Les enjeux de lutte contre le réchauffement climatique passent davantage par la transformation des villes existantes que par la création ex nihilo de mégaprojets consommateurs de ressources.
Sur les droits humains : la crise des Howeitat rappelle que l’« innovation urbaine » n’est jamais neutre. Expulser une population autochtone, condamner à mort ceux qui refusent, réprimer toute parole critique — cela disqualifie politiquement tout discours sur la « qualité de vie ». La question du consentement libre et éclairé des populations affectées doit rester centrale dans toute politique urbaine légitime.
Conclusion : entre rêve futuriste et réveil des réalités
Le cas de The Line est révélateur d’une époque où des visions urbaines spectaculaires ont été vendues à une opinion mondiale avide de solutions techniques aux crises environnementales. Cinq ans après son annonce, le projet ne présente qu’environ 1,4 % de sa longueur prévue, sa construction est suspendue, et la dimension de son ambition initiale apparaît rétrospectivement disproportionnée face aux contraintes économiques, physiques et humaines du monde réel. Les morts et condamnations parmi les Howeitat, les doutes des architectes ayant quitté le projet, les analyses critiques des urbanistes et des écologues convergent vers un enseignement salutaire : les vraies transformations urbaines durables se construisent lentement, par l’intelligence collective, le respect des habitants et le dialogue avec les limites du vivant. Il serait néanmoins imprudent d’enterrer définitivement The Line : une version considérablement réduite pourrait encore voir le jour. Quelle que soit son issue, ce projet aura marqué l’histoire récente de l’urbanisme — moins comme le modèle qu’il se prétendait, que comme un avertissement sur les limites des utopies technologiques imposées d’en haut.
FAQ — Questions fréquentes sur The Line
Qu’est-ce que The Line et où se trouve-t-elle ?
The Line est un projet de ville linéaire annoncé en janvier 2021 par le prince héritier saoudien Mohammed bin Salman. Initialement conçue comme une structure miroitée de 170 kilomètres de long, 500 mètres de haut et 200 mètres de large, elle devait accueillir 9 millions d’habitants dans un environnement sans voitures, alimenté à 100 % en énergies renouvelables. Le projet se situe dans la province de Tabuk, au nord-ouest de l’Arabie saoudite, près de la mer Rouge. Il fait partie du mégaprojet plus vaste NEOM (26 500 km²), lui-même sous-ensemble de la stratégie Vision 2030 de diversification économique du royaume. En avril 2024, Bloomberg a révélé que le projet avait été drastiquement revu à la baisse : la phase 1 prévue pour 2030 ne ferait que 2,4 km et hébergerait moins de 300 000 résidents. En septembre 2025, le fonds souverain saoudien PIF a officiellement suspendu la construction, qui n’a livré à ce jour que des fondations sur 2,4 km sans aucune superstructure.
Pourquoi The Line a-t-elle été revue à la baisse ?
Plusieurs facteurs ont conduit à la réduction drastique du projet. Sur le plan financier, la chute des cours du pétrole sous les niveaux requis pour le budget saoudien, combinée à la sous-performance du portefeuille d’investissement du fonds souverain PIF et au coût cumulé des multiples gigaprojets saoudiens (NEOM, Red Sea, Qiddiya, Diriyah Gate), a obligé Riyad à prioriser ses engagements. En août 2025, le PIF a acté une dépréciation de 8 milliards de dollars sur NEOM. En septembre 2025, la construction a été officiellement suspendue. Un audit interne, révélé par le Wall Street Journal en 2025, a évalué le coût total d’une réalisation complète à 8 800 milliards de dollars, sur un horizon s’étendant jusqu’en 2080 — soit plusieurs fois le PIB annuel de l’Arabie saoudite. Les révélations incluaient également des preuves de manipulations délibérées par certains dirigeants. Sur le plan technique, des experts comme Mike Cook de l’Imperial College London ont qualifié le calendrier initial de farfelu et souligné l’impossibilité pratique de construire une telle structure dans les délais annoncés.
Qui sont les Howeitat et pourquoi parle-t-on de violations des droits humains ?
Les Howeitat sont une tribu bédouine présente depuis des siècles dans la région de Tabuk, au nord-ouest de l’Arabie saoudite, estimée à environ 20 000 personnes réparties notamment dans les villages d’Al-Khuraiba, Sharma et Gayal — terres visées par le projet NEOM. À partir de janvier 2020, les autorités saoudiennes ont entrepris des expulsions forcées, souvent sans compensation adéquate. Le 13 avril 2020, Abdul Rahim al-Huwaiti, membre de la tribu qui avait publié des vidéos YouTube dénonçant les expulsions, a été abattu par les forces spéciales saoudiennes dans sa propre maison. Le Haut-Commissariat aux droits de l’homme de l’ONU a qualifié cet acte d’exécution extrajudiciaire probable. Par la suite, la Cour pénale spécialisée a condamné à mort trois autres membres de la tribu — Shadli (frère d’Abdul Rahim), Ibrahim et Ataullah al-Huwaiti — pour des publications sur les réseaux sociaux critiquant le projet. Trois autres ont écopé de peines de 27, 35 et 50 ans de prison. Au total, environ 150 membres de la tribu ont été arrêtés. Des experts de l’ONU, Human Rights Watch, Amnesty International et l’organisation saoudienne ALQST ont dénoncé ces peines comme disproportionnées et contraires au droit international.
The Line sera-t-elle finalement construite ?
L’avenir du projet reste incertain en mars 2026. Officiellement, les autorités saoudiennes maintiennent que The Line sera livrée, dans une version réduite à 5 km pour 2030 puis 170 km pour 2045. Dans les faits, la construction est suspendue depuis le 16 septembre 2025 par décision du fonds souverain PIF, et aucun nouveau contrat n’a été attribué depuis août 2025. Aucune mention du projet n’apparaît dans la déclaration pré-budgétaire saoudienne 2026. Trois scénarios sont envisagés par les analystes : abandon effectif du projet avec conservation du label NEOM pour des sous-projets viables (Sindalah, Oxagon, usine d’hydrogène vert) ; réduction drastique pérennisée avec livraison d’un segment de 2 à 5 km à l’horizon 2035-2040 ; relance conditionnelle si les conditions pétrolières et budgétaires s’améliorent significativement. À date, seules les fondations de 2,4 km ont été réalisées, et environ 50 milliards de dollars ont été dépensés selon les déclarations officielles au Forum économique mondial de Davos en février 2025.
Quels sont les impacts environnementaux prévisibles de The Line ?
Malgré le discours officiel de ville à zéro émission, plusieurs préoccupations environnementales majeures ont été soulevées par les scientifiques. Premièrement, la structure miroitée de 500 mètres orientée est-ouest à l’entrée de la mer Rouge se trouve sur l’une des grandes routes migratoires du monde : environ 2,1 milliards d’oiseaux de plus de 100 espèces y passent chaque automne. Les parois réfléchissantes risquent de provoquer des collisions massives, les oiseaux percevant les miroirs comme du ciel ouvert. Un article publié en 2024 dans Trends in Ecology & Evolution a classé The Line parmi les 15 préoccupations de conservation les plus pressantes de l’année. Deuxièmement, la construction elle-même mobilise des millions de tonnes de béton et d’acier, dont l’empreinte carbone est considérable même avec une alimentation renouvelable à l’usage. Troisièmement, un mur de 500 mètres de haut crée des effets physiques notables sur l’écosystème local : ombres portées massives, vents descendants, barrière pour la faune terrestre. Enfin, l’approvisionnement en eau repose sur le dessalement, coûteux en énergie. Aucune évaluation environnementale publique indépendante n’a été publiée par NEOM, contrairement aux pratiques internationales usuelles pour un projet de cette ampleur.
Quels architectes travaillent ou ont travaillé sur The Line ?
Le projet a attiré plusieurs cabinets d’architecture parmi les plus reconnus au monde, tous tenus par des accords de confidentialité qui expliquent l’absence de référence au projet sur leurs sites. La liste initialement divulguée par le quotidien allemand Süddeutsche Zeitung incluait Zaha Hadid Architects, Foster + Partners, Morphosis, Mecanoo, David Adjaye, UN Studios de Ben van Berkel, OMA de Rem Koolhaas, Massimiliano Fuksas, LAVA (Laboratory for Visionary Architecture), Delugan Meissl, et Coop Himmelb(l)au de Wolf D. Prix. Deux cabinets majeurs ont ensuite quitté le projet pour des raisons éthiques et écologiques rapportées par le Süddeutsche Zeitung : Norman Foster et Francine Houben de Mecanoo. En novembre 2024, Delugan Meissl et Gensler ont été nommés comme architectes de la phase 1. Cette situation pose la question de la responsabilité éthique des architectes qui continuent de travailler sur un projet associé à des violations documentées des droits humains. Le Süddeutsche Zeitung a ouvertement critiqué les double standards des professionnels restés à bord.
Qu’est-ce que Vision 2030 et NEOM, dans lesquels s’inscrit The Line ?
Vision 2030 est le plan stratégique de diversification économique lancé en 2016 par le prince héritier Mohammed bin Salman. Son objectif central est de réduire la dépendance de l’Arabie saoudite aux revenus pétroliers en développant le tourisme, le divertissement, les nouvelles technologies et les énergies renouvelables. NEOM est l’un des projets phares de cette stratégie, annoncé en octobre 2017. C’est un mégaprojet de 26 500 km² situé dans la province de Tabuk au nord-ouest du pays, sur la mer Rouge. NEOM regroupe plusieurs sous-projets distincts : The Line (ville linéaire), Trojena (station de ski de montagne), Sindalah (île touristique de luxe, type Monaco), Oxagon (pôle industriel flottant), et une usine d’hydrogène vert. Le budget initial annoncé était de 500 milliards de dollars, mais les estimations actuelles dépassent 1 500 milliards, certains audits internes évoquant 8 800 milliards pour la réalisation complète de The Line seule. NEOM est financé par le fonds souverain Public Investment Fund (PIF), lui-même dépendant en grande partie des dividendes d’Aramco, la compagnie pétrolière nationale. En août 2025, le PIF a acté une dépréciation de 8 milliards de dollars sur les projets NEOM, signe des difficultés financières et stratégiques rencontrées.
