Depuis que les humains brûlent des combustibles fossiles à grande échelle, plus de 2 500 gigatonnes de CO₂ ont été rejetées dans l’atmosphère selon les estimations du Global Carbon Project. Une partie reste dans l’air, une autre est absorbée par les océans et les écosystèmes terrestres. Pour maintenir le réchauffement planétaire sous les seuils de l’Accord de Paris, le 6ᵉ rapport d’évaluation du GIEC (AR6, 2022) juge désormais indispensable de compléter la réduction drastique des émissions par des technologies d’élimination active du CO₂ — dont le stockage géologique est le pilier le plus mature. Cette technologie, déployée à l’échelle industrielle depuis 1996 en Norvège, consiste à injecter du dioxyde de carbone capturé dans des formations rocheuses profondes où il reste piégé pendant des milliers d’années. Ce guide détaille le principe physique, les mécanismes de piégeage, les projets emblématiques, les enjeux de sécurité et les limites du stockage géologique, en corrigeant au passage plusieurs idées reçues sur le CO₂ et son cycle atmosphérique.
CCS, CCU, CDR : clarifier le vocabulaire
Trois acronymes structurent le champ de l’élimination du CO₂. Le CCS (Carbon Capture and Storage) capture le CO₂ directement à la sortie d’une installation industrielle émettrice (cimenterie, aciérie, centrale thermique) et le stocke de façon permanente, typiquement dans des formations géologiques profondes. Le CCU (Carbon Capture and Utilization) capture le CO₂ pour le valoriser dans des produits industriels (matériaux, carburants de synthèse, plastiques), sans nécessairement garantir une séquestration longue durée. Le CDR (Carbon Dioxide Removal) englobe l’ensemble des techniques qui retirent le CO₂ déjà présent dans l’atmosphère : reforestation, bioénergie avec capture et stockage (BECCS), capture directe de l’air couplée à un stockage (DAC+S), amélioration de l’altération minérale, fertilisation océanique.
Le stockage géologique, point d’arrivée d’une grande partie de ces filières, constitue le seul mode de séquestration dont la pérennité à l’échelle de plusieurs milliers d’années est scientifiquement documentée. Les forêts se consument, les matériaux se dégradent, les océans relarguent leur CO₂ à mesure qu’ils se réchauffent. Les formations géologiques profondes, bien choisies et bien surveillées, offrent un horizon de conservation comparable à celui des gisements de gaz naturel — dont certains retiennent leurs hydrocarbures depuis des dizaines de millions d’années.
Le principe physique et les formations géologiques utilisées
Le stockage géologique repose sur l’injection de CO₂ dans des formations rocheuses situées entre 800 et 3 000 mètres de profondeur. À cette profondeur, la pression (supérieure à 73,8 bars) et la température (au-dessus de 31,1 °C) maintiennent le CO₂ dans un état supercritique, à mi-chemin entre liquide et gaz. Cette phase présente deux avantages décisifs : une densité proche de celle d’un liquide (600 à 800 kg/m³), qui permet de stocker beaucoup de matière dans un volume réduit, et une viscosité faible comparable à celle d’un gaz, qui facilite sa migration dans les roches poreuses.
Quatre grands types de formations géologiques peuvent accueillir du CO₂ stocké.
Les aquifères salins profonds, roches poreuses saturées d’eau saline non exploitable, représentent la plus grande capacité théorique de stockage mondial. Ces nappes profondes, largement répandues sous les continents et les marges continentales, offrent selon les estimations du Global CCS Institute et de l’IEA entre 8 000 et 55 000 gigatonnes de capacité — plusieurs fois les émissions cumulées possibles sur un scénario de neutralité carbone au XXIᵉ siècle.
Les gisements d’hydrocarbures épuisés (réservoirs de pétrole et de gaz exploités puis abandonnés) offrent un réservoir déjà caractérisé géologiquement, avec une étanchéité démontrée par le fait qu’ils ont retenu leurs hydrocarbures pendant des millions d’années. Leur capacité mondiale est plus limitée (quelques centaines à quelques milliers de gigatonnes), mais leur connaissance détaillée simplifie les projets.
Les veines de charbon inexploitées constituent une troisième voie : le CO₂ injecté s’adsorbe sur le charbon en déplaçant le méthane qui s’y trouvait, double bénéfice — capture de CO₂ et récupération complémentaire de méthane (procédé ECBM, Enhanced Coal Bed Methane). Cette option reste techniquement complexe et peu déployée.
Les formations basaltiques, moins répandues mais très sûres, permettent une transformation chimique rapide du CO₂ en minéraux solides via le processus de minéralisation. Le projet islandais CarbFix, opérationnel depuis 2014, démontre qu’injecté dans des basaltes riches en calcium, magnésium et fer, le CO₂ dissous dans l’eau se transforme en carbonates minéraux stables (calcite, magnésite, sidérite) en moins de deux ans. Cette filière émerge comme l’option la plus sécurisée à long terme, au prix d’une capacité mondiale plus restreinte.
Les quatre mécanismes de piégeage souterrain
Une fois injecté dans une formation appropriée, le CO₂ est retenu par la combinaison de quatre mécanismes de piégeage, dont l’importance relative évolue dans le temps.
Le piégeage structurel agit dès le premier jour de l’injection. Le CO₂ supercritique, moins dense que l’eau saline, migre vers le haut de la formation poreuse et s’accumule sous une couche imperméable (cap rock) qui l’empêche de remonter en surface. Cette couche, généralement constituée d’argilites ou d’évaporites, doit présenter une étanchéité démontrée sur plusieurs millions d’années. C’est le même mécanisme qui a piégé les gisements naturels de gaz et de pétrole.
Le piégeage résiduel intervient à l’échelle de quelques années après l’injection. Lorsque le CO₂ supercritique migre à travers la roche poreuse, il est fragmenté en gouttelettes isolées dans les pores, retenues par les forces capillaires. Une fraction significative du CO₂ injecté devient ainsi immobile, indépendamment du piégeage structurel.
Le piégeage par solubilité s’installe sur plusieurs décennies à plusieurs siècles. Le CO₂ se dissout progressivement dans l’eau saline de l’aquifère, formant une eau plus dense que l’eau non carbonatée environnante. Cette eau enrichie en CO₂ descend au fond de la formation par gravité, stabilisant encore davantage le stockage : contrairement à une bulle gazeuse qui tendrait à remonter, la saumure carbonatée ne peut que descendre.
Le piégeage minéral, le plus lent et le plus sûr, s’étale sur plusieurs milliers à plusieurs dizaines de milliers d’années dans les formations sédimentaires classiques, mais se produit en quelques années dans les basaltes riches en cations divalents. Le CO₂ dissous réagit avec les minéraux de la roche hôte pour former des carbonates minéraux stables. À ce stade, le CO₂ n’est plus une matière injectée mais un composant de la roche elle-même — piégeage définitif.
Les grands projets opérationnels dans le monde
Le stockage géologique n’est pas une promesse future mais une réalité industrielle éprouvée depuis près de trente ans. Plusieurs projets jalonnent cette histoire.
| Projet | Pays | Type de formation | Démarrage | CO₂ injecté cumulé |
|---|---|---|---|---|
| Sleipner | Norvège | Aquifère salin offshore (mer du Nord) | 1996 | Plus de 20 Mt |
| Weyburn-Midale | Canada | Récupération assistée de pétrole (EOR) | 2000 | Plus de 35 Mt |
| In Salah | Algérie | Aquifère salin terrestre (suspendu 2011) | 2004 | 3,8 Mt avant suspension |
| Snøhvit | Norvège | Aquifère salin offshore | 2008 | Plus de 8 Mt |
| Gorgon | Australie | Aquifère salin offshore | 2019 | Plusieurs Mt |
| CarbFix (Hellisheiði) | Islande | Basaltes (minéralisation rapide) | 2014 | Plusieurs dizaines de kt (pilote) |
| Quest | Canada | Aquifère salin profond | 2015 | Plus de 6 Mt |
| Northern Lights | Norvège | Aquifère salin offshore (en service 2024) | 2024 | Démarrage progressif |
Sleipner, opéré par Equinor depuis 1996, constitue la référence historique. Le CO₂ séparé du gaz naturel extrait est réinjecté dans l’aquifère salin utsira, 1 000 mètres sous le fond marin. Près de trois décennies de surveillance sismique et géochimique confirment l’absence de toute fuite mesurable. Le projet Northern Lights, démarré en 2024, porte cette logique à l’échelle européenne en offrant un service commercial de transport et de stockage à des industriels émetteurs du continent. Il s’inscrit dans une dynamique plus large de projets européens (Porthos aux Pays-Bas, Greensand au Danemark, Bayou Bend aux États-Unis) qui visent à créer les premières infrastructures régionales de CCS.

La capture : point amont de la chaîne
Le stockage ne peut intervenir qu’après la capture du CO₂, étape souvent plus coûteuse et plus énergivore que l’injection elle-même. Trois familles de technologies coexistent selon la nature de la source.
La capture post-combustion extrait le CO₂ des fumées industrielles ou des centrales thermiques après combustion, par absorption dans des solvants aminés (MEA, MDEA) régénérés par chauffage. C’est la technologie la plus mature, applicable aux installations existantes, avec un coût typique de 40 à 100 $ par tonne de CO₂ capturé selon la concentration des fumées.
La capture pré-combustion, utilisée dans les procédés à gazéification, produit un gaz de synthèse riche en H₂ et en CO₂, séparés avant combustion. Plus efficace énergétiquement mais limitée à des installations spécifiques.
L’oxycombustion brûle le combustible dans l’oxygène pur plutôt que dans l’air, produisant des fumées concentrées en CO₂ (plus de 80 %) facilement compressibles. La consommation énergétique de la séparation préalable de l’oxygène reste élevée.
La capture directe de l’air (DAC, Direct Air Capture) extrait le CO₂ directement de l’atmosphère, où sa concentration n’est que de 421 ppm en 2023. Cette dilution impose des volumes d’air énormes et un coût énergétique élevé : 500 à 1 200 $ par tonne capturée dans les premières unités commerciales (Climeworks en Islande, Heirloom aux États-Unis, Carbon Engineering au Canada). Couplée à du stockage géologique et à une énergie bas carbone, la DAC+S représente la seule solution scalable pour compenser les émissions résiduelles des secteurs non décarbonables. Notre dossier sur les solutions d’élimination du dioxyde de carbone détaille l’état de l’art de ces technologies émergentes.
Sécurité, risques et surveillance
Le stockage géologique soulève légitimement des questions de sécurité à long terme. Quatre risques principaux font l’objet d’une surveillance scientifique rigoureuse.
Le risque de fuite vers la surface, préoccupation la plus intuitive, reste très faible sur les sites bien caractérisés. Les fuites documentées dans les projets historiques (Sleipner, Weyburn) sont nulles ou infimes. Les mécanismes de surveillance combinent imagerie sismique 4D (qui suit l’évolution du panache de CO₂), capteurs de pression en fond de puits, mesures géochimiques dans les aquifères superficiels, et contrôle atmosphérique de surface. Les autorisations réglementaires européennes (directive CCS 2009/31/CE) imposent ces surveillances sur des décennies.
Le risque de sismicité induite découle de l’injection de grands volumes sous pression dans la formation réceptrice. La surpression peut activer des failles préexistantes et déclencher des micro-séismes. Le projet In Salah, en Algérie, a été suspendu en 2011 après observation d’une sismicité induite modérée. Les projets récents intègrent cette contrainte dès la conception, avec une caractérisation préalable approfondie des failles et un pilotage de la pression d’injection.
Le risque de contamination des aquifères d’eau potable reste théorique dans les sites bien choisis : les aquifères de stockage sont salins et situés sous des formations imperméables isolant les nappes superficielles. Une fuite exceptionnelle pourrait cependant acidifier localement des aquifères intermédiaires.
Le risque d’acidification du milieu lorsque le CO₂ se dissout dans l’eau saline mobilise des mécanismes géochimiques documentés. Les études montrent que l’acidification locale, bien que réelle, reste cantonnée au voisinage immédiat du puits d’injection et ne présente pas de caractère propagatif.
Sur la base de ces évaluations, le GIEC estime dans son AR6 que les sites bien choisis et bien gérés conservent plus de 99 % du CO₂ injecté sur 1 000 ans — horizon pertinent pour la stabilisation climatique.
Capacité mondiale et limites
La capacité mondiale de stockage géologique est considérable : les estimations du GIEC et de l’AIE convergent autour de 10 000 à 50 000 gigatonnes de CO₂ techniquement stockables, plusieurs fois le cumul des émissions historiques depuis 1850. Les capacités économiquement accessibles à court terme (sites caractérisés, proches d’émetteurs industriels) sont bien plus restreintes mais dépassent largement les volumes planifiés sur la prochaine décennie.
Les limites du stockage géologique sont moins techniques qu’économiques, logistiques et réglementaires. L’investissement requis pour une infrastructure complète (capture, transport par pipeline ou bateau, stockage) atteint plusieurs milliards d’euros par chaîne intégrée. Le transport par pipeline CO₂ impose des normes de sécurité spécifiques (le CO₂ est un asphyxiant à forte concentration). La gouvernance à long terme pose la question de la responsabilité des opérateurs sur 50, 100, 500 ans après la fermeture d’un site.
Enfin, le stockage géologique soulève un débat stratégique sur sa place dans la transition climatique. Ses détracteurs craignent qu’il ne serve de prétexte à maintenir l’extraction et la combustion de combustibles fossiles, retardant la bascule vers les énergies renouvelables. Ses partisans soulignent qu’il reste indispensable pour compenser les émissions résiduelles des secteurs difficiles à décarboner (ciment, acier, industrie chimique, aviation long-courrier) et pour extraire activement le CO₂ déjà émis. Le GIEC, dans l’AR6, juge le CCS « indispensable mais non suffisant », à déployer en complément — et non en substitut — de la réduction rapide des émissions à la source.
Retrouver les bons ordres de grandeur sur les gaz à effet de serre
Une remarque factuelle s’impose ici pour clarifier une confusion fréquente. Contrairement à une affirmation erronée qui circule parfois, le méthane ne représente pas 80 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre. Selon le 6ᵉ rapport du GIEC et les inventaires mondiaux établis par Climate Watch, le dioxyde de carbone représente environ 75 % des émissions anthropiques de GES, le méthane environ 16 %, le protoxyde d’azote environ 6 % et les gaz fluorés environ 2 %. Les durées de vie atmosphériques diffèrent également : le méthane reste en moyenne 12 ans dans l’atmosphère avant d’être oxydé en CO₂ et eau ; le CO₂, lui, persiste plusieurs siècles à plusieurs milliers d’années, une fraction significative restant active plus de 100 000 ans. C’est précisément cette persistance qui justifie les efforts considérables de capture et de stockage géologique : le CO₂ émis aujourd’hui continuera d’influencer le climat bien au-delà de notre siècle. La réduction active de la concentration atmosphérique via le stockage géologique constitue donc un levier complémentaire à toute stratégie de réduction des émissions, comme l’explique également notre dossier sur les moyens de réduire votre empreinte carbone et à la question plus générale de l’empreinte carbone.
FAQ — stockage géologique du CO₂
Qu’est-ce que le stockage géologique du CO₂ ?
Le stockage géologique du CO₂ consiste à injecter du dioxyde de carbone capturé dans des formations rocheuses situées entre 800 et 3 000 mètres de profondeur, où il reste piégé pendant des milliers d’années. À cette profondeur, le CO₂ est maintenu en phase supercritique par la pression et la température ambiantes. Les formations utilisées sont principalement des aquifères salins profonds, des gisements d’hydrocarbures épuisés, des veines de charbon inexploitées et, plus récemment, des formations basaltiques.
Depuis combien de temps le stockage géologique du CO₂ est-il opérationnel ?
Le premier projet industriel de stockage géologique à grande échelle, Sleipner en mer du Nord norvégienne, fonctionne depuis 1996. Près de 30 ans de surveillance sismique et géochimique ont confirmé l’absence de toute fuite mesurable. Plusieurs autres projets emblématiques ont suivi : Weyburn au Canada (2000), Snøhvit en Norvège (2008), Quest au Canada (2015), Gorgon en Australie (2019), Northern Lights en Europe (2024).
Le CO₂ peut-il s’échapper du stockage géologique ?
Le risque de fuite est très faible sur les sites bien choisis. Quatre mécanismes de piégeage agissent simultanément : piégeage structurel sous une couche imperméable, piégeage résiduel par forces capillaires, piégeage par solubilité dans l’eau saline, et piégeage minéral par transformation en carbonates stables. Le GIEC estime que les sites bien gérés conservent plus de 99 % du CO₂ injecté sur 1 000 ans. Une surveillance continue (imagerie sismique 4D, capteurs de pression, mesures géochimiques) est imposée par la réglementation.
Combien coûte le stockage géologique du CO₂ ?
Le coût total dépend de la source d’émission et du site de stockage. La capture post-combustion coûte 40 à 100 $ par tonne de CO₂ sur des sources concentrées (cimenteries, aciéries, centrales thermiques). La capture directe de l’air atteint 500 à 1 200 $/t dans les premières unités commerciales. Le transport (pipeline ou navire) ajoute 5 à 30 $/t et le stockage lui-même 5 à 15 $/t. Le coût global se situe généralement entre 60 et 150 $/t pour les sources industrielles, et reste largement supérieur pour la capture directe de l’air.
Quelle est la capacité mondiale de stockage géologique du CO₂ ?
Les estimations du GIEC et de l’AIE convergent autour de 10 000 à 50 000 gigatonnes de CO₂ techniquement stockables à l’échelle mondiale, soit plusieurs fois le cumul des émissions anthropiques depuis 1850 (environ 2 500 Gt). Les capacités économiquement accessibles à court terme (sites déjà caractérisés, proches d’émetteurs) sont plus restreintes mais dépassent largement les volumes envisagés sur la prochaine décennie. La contrainte principale n’est pas la capacité physique mais l’investissement, la logistique et la gouvernance à long terme.