L’AMOC, ce courant qui chauffe l’Europe : comment il fonctionne et pourquoi les scientifiques s’inquiètent ?

Une étude parue le 4 juillet 2026 dans la revue Nature Communications, menée par une équipe de l’université de Californie à Davis (UC Davis), a été largement relayée le 13 juillet 2026. Elle montre qu’une source d’eau douce lointaine — la fonte d’icebergs du Pacifique nord-est — a pu affaiblir l’AMOC, ce grand courant atlantique qui adoucit le climat européen. Attention toutefois : il s’agit d’une étude de paléoclimat, portant sur un événement survenu il y a environ 19 000 ans, et non d’une prévision pour les prochaines décennies. Les scientifiques décrivent d’ailleurs un affaiblissement progressif, pas un effondrement brutal. Voici de quoi comprendre ce courant et faire le tri entre l’alarme et la mesure.

Le fait, en détail : ce que montre l’étude de UC Davis

L’étude, mise en ligne le 4 juillet 2026 dans Nature Communications, s’intitule « North Pacific meltwater weakens the Atlantic Meridional Overturning Circulation and preconditions Heinrich Stadial 1 ». Elle est signée par Chijun Sun, Jiang Zhu, Bette L. Otto-Bliesner, Esther C. Brady et Sophia I. Macarewich. C’est sa reprise par plusieurs médias scientifiques le 13 juillet 2026 (Phys.org, Mirage News, à partir du communiqué de UC Davis) qui l’a fait connaître d’un plus large public. Ces deux dates ne se confondent pas : l’une est celle de la publication scientifique, l’autre celle de la vague médiatique.

Pour parvenir à ce résultat, les chercheurs ont réalisé des « expériences d’injection d’eau douce » (freshwater hosing experiments) dans un modèle climatique, en s’appuyant sur des données de paléoclimat et sur des simulations menées sur supercalculateur. Le principe : reconstituer par le calcul ce qui a pu se produire lors du Heinrich Stadial 1, une période froide de la dernière déglaciation, il y a environ 19 000 ans.

Leur conclusion : l’eau douce libérée par la débâcle d’icebergs du Pacifique nord-est — des décharges baptisées « Siku events », par analogie avec les « Heinrich events » de l’Atlantique — a voyagé jusqu’aux zones de l’Atlantique nord où se forment les eaux profondes. Là, elle a dilué l’eau de surface, provoqué un réchauffement en profondeur, puis un affaiblissement de l’AMOC. La nouveauté tient à l’origine du déclencheur. Jusqu’ici, on reliait surtout cet affaiblissement aux décharges d’icebergs de l’Atlantique lui-même ; or cet affaiblissement précède ces décharges. Les auteurs proposent donc de chercher le déclencheur en amont, dans le Pacifique. L’affaiblissement initial aurait ensuite été amplifié par la fonte des calottes britannique et laurentidienne.

Comme le résume Chijun Sun, cité par Phys.org le 13 juillet 2026 (traduction française de la citation d’origine, en anglais) :

« Ce qui est nouveau et surprenant ici, c’est que l’eau de fonte du Pacifique nord pourrait, à elle seule, affaiblir l’AMOC — un nouveau paradigme pour expliquer le déclenchement des Heinrich stadials. »

Le décor de cette époque était très différent du nôtre. Selon le communiqué de UC Davis relayé le 13 juillet 2026, le niveau des mers était alors environ 119 mètres plus bas qu’aujourd’hui, les calottes glaciaires nord-américaines atteignaient de 3 000 à 4 900 mètres d’épaisseur, et la concentration de CO₂ dans l’atmosphère avoisinait 180 ppm, contre environ 430 ppm aujourd’hui.

Pour comprendre : l’AMOC, comment ça marche

AMOC ou Gulf Stream : levons la confusion

On confond souvent l’AMOC et le Gulf Stream. Le Gulf Stream est un courant de surface, poussé principalement par le vent, qui peut atteindre 2 à 2,5 mètres par seconde selon l’explication de référence de Carbon Brief. Mais il n’est qu’une composante de l’AMOC, pas l’AMOC tout entière.

L’AMOC (pour Atlantic Meridional Overturning Circulation, ou circulation méridienne de retournement atlantique) désigne un système bien plus vaste : la remontée d’eau chaude de surface vers le nord, et la plongée des eaux froides vers les profondeurs, qui repartent alors vers le sud. C’est cette boucle complète, verticale autant qu’horizontale, qui constitue l’AMOC.

Le « tapis roulant » océanique et la circulation thermohaline

Au cœur de ce courant se trouve la circulation thermohaline, pilotée par la densité de l’eau de mer. Cette densité dépend de deux facteurs : la température et la salinité — le mot « thermohaline » vient d’ailleurs de là (« thermo » pour la chaleur, « halin » pour le sel).

Le mécanisme est assez intuitif. Quand une eau chaude et salée remonte vers les régions subpolaires de l’Atlantique nord, elle se refroidit. En refroidissant, elle devient plus dense — donc plus lourde — et finit par plonger vers les profondeurs, avant de repartir lentement vers le sud. C’est ce mouvement de plongée que les océanographes appellent le « retournement » (overturning). Imaginez un immense tapis roulant : l’eau circule en surface vers le nord, plonge, puis revient en profondeur vers le sud, dans une boucle continue à l’échelle de siècles.

Pourquoi ce courant réchauffe l’Europe

Ce tapis roulant joue un rôle climatique majeur. D’après UC Davis, relayée par Phys.org le 13 juillet 2026, l’AMOC assure environ 70 % du transport de chaleur océanique à travers l’équateur. En clair, il achemine vers le nord d’énormes quantités de chaleur, ce qui contribue à adoucir le climat de la façade atlantique de l’Europe. C’est en partie grâce à lui que les hivers y sont plus cléments qu’à des latitudes comparables ailleurs sur le globe.

Le rôle décisif de l’eau douce et de la salinité

C’est ici que l’eau douce entre en jeu, et que l’étude de UC Davis rejoint le mécanisme général. Lorsque l’eau de surface se réchauffe et se dessale — par exemple sous l’effet d’un apport massif d’eau douce venue de la fonte des glaces — elle devient moins dense. Elle « plonge moins facilement », pour reprendre l’expression employée par Carbon Brief. Or, si l’eau plonge moins bien dans les zones de formation des eaux profondes, tout le tapis roulant ralentit : l’AMOC s’affaiblit.

Ce phénomène peut s’auto-entretenir, via ce que les spécialistes nomment la rétroaction sel/advection : un courant affaibli transporte moins de sel vers le nord, ce qui dessale encore la région et freine davantage la plongée. C’est précisément ce fil — l’apport d’eau douce, même lointaine — qui relie l’étude sur le passé au fonctionnement actuel du courant.

Ce que dit — et ne dit pas — cette étude

Ce que l’étude ne montre pas

Un point mérite d’être posé clairement. Cette étude ne prédit pas que des icebergs du Pacifique vont affaiblir l’AMOC demain. Il s’agit de la reconstitution d’un événement survenu il y a environ 19 000 ans, mobilisée pour éclairer les risques futurs par analogie, et non pour livrer une prévision.

De même, les chiffres d’impact parfois associés à ce type de sujet — comme des précipitations « quasiment divisées par deux » en Amazonie, en Amérique centrale et en Afrique de l’Ouest — proviennent, selon Phys.org (13 juillet 2026), de travaux antérieurs de Chijun Sun sur l’affaiblissement futur de l’AMOC, et non de la présente étude sur le Heinrich Stadial 1. Il faut donc les attribuer à ces travaux-là, et non à cette recherche-ci.

Ce que disent les projections du GIEC

Pour prendre la mesure du sujet, le référentiel reste le sixième rapport d’évaluation du GIEC (AR6, 2021). Le GIEC y juge « très probable » un affaiblissement de l’AMOC au cours du XXIe siècle, tous scénarios confondus. Selon la synthèse qu’en propose Carbon Brief, cet affaiblissement pourrait atteindre, à l’horizon 2100, environ 24 % (plage de 4 à 46 %) dans un scénario d’émissions basses, et environ 39 % (plage de 17 à 55 %) dans un scénario très élevé.

En revanche, un effondrement brutal avant 2100 est jugé improbable, avec une « confiance moyenne » (medium confidence). Cette confiance reste limitée par les biais des modèles et par une fonte du Groenland encore mal prise en compte. La distinction est essentielle : affaiblissement progressif et effondrement brutal ne sont pas la même chose.

Bon à savoir. La vision dominante parmi les scientifiques se résume ainsi : un affaiblissement de l’AMOC au XXIe siècle est probable ; un effondrement complet et soudain avant 2100 est jugé improbable.

Un signal déjà observé, et un débat non tranché

Au-delà du passé lointain, un signal a été relevé dans les observations récentes. Le 10 mai 2026, ScienceDaily rapportait des travaux de la Rosenstiel School (université de Miami) faisant état d’un affaiblissement observé sur environ 20 ans dans l’Atlantique, entre 16,5°N et 42,5°N environ et sous 1 000 mètres de profondeur. Shane Elipot, de la Rosenstiel School, y résumait ainsi les enjeux (citation traduite de l’anglais) :

« Un AMOC affaibli peut déplacer les régimes météorologiques, avec possiblement des tempêtes plus extrêmes, des changements de précipitations ou des hivers plus froids dans certaines régions. »

Le débat scientifique, lui, n’est pas clos. D’un côté, une étude du Met Office et de l’université d’Exeter (Baker et coll., 1er mars 2025) estime que l’AMOC résisterait en partie, notamment grâce aux vents de l’océan Austral. De l’autre, plusieurs travaux publiés entre 2023 et 2025 jugent le risque de basculement plus élevé que ne le retenait le GIEC en 2021 ; ces positions restent minoritaires et contestées. Sur ce sujet, il convient de rester prudent et de ne pas trancher à la place des chercheurs.

La citation la plus équilibrée revient sans doute à Geoff Vallis, de l’université d’Exeter, le 1er mars 2025 (traduction de l’anglais) :

« Un effondrement imminent de l’AMOC est improbable. Cela ne signifie en aucune manière que le réchauffement climatique ne soit pas un problème grave pour la société. »

Ce que cela changerait pour l’Europe et la France

Que se passerait-il, concrètement, si l’AMOC continuait de faiblir ? Comme l’indiquait Shane Elipot, un courant plus faible pourrait déplacer les régimes météorologiques : tempêtes plus extrêmes, modifications des précipitations, hivers plus froids par endroits. Ces effets seraient inégalement répartis, et leur ampleur dépendrait fortement du degré d’affaiblissement.

Attention aux chiffres extrêmes. On voit parfois circuler des baisses de température spectaculaires pour certaines villes européennes. Ces valeurs correspondent à un scénario d’effondrement complet et hypothétique de l’AMOC, et non à l’affaiblissement progressif jugé probable par le GIEC. Elles ne doivent donc pas être présentées comme une prévision : ce sont des hypothèses extrêmes, à manier avec la plus grande réserve.

Le message d’équilibre reste celui de Geoff Vallis : un effondrement imminent est improbable, ce qui ne minimise en rien la gravité du réchauffement climatique. Bien comprendre l’AMOC, c’est justement se donner les moyens de distinguer ce qui relève de la science établie, du débat en cours, et de l’hypothèse extrême. Pour replacer ce courant dans le tableau d’ensemble, vous pouvez consulter notre dossier pour comprendre le réchauffement climatique et les moyens de lutte, ainsi que notre article sur les origines et les impacts du changement climatique. Le passage sur le niveau des mers au dernier maximum glaciaire fait par ailleurs écho à notre guide sur la montée des eaux.

FAQ — L’AMOC et le climat de l’Europe

Quelle est la différence entre le Gulf Stream et l’AMOC ?

Le Gulf Stream est un courant de surface, poussé principalement par le vent, qui peut atteindre 2 à 2,5 m/s. Il n’est qu’une composante de l’AMOC, la circulation méridienne de retournement atlantique, laquelle désigne l’ensemble du système : eau chaude de surface remontant vers le nord et eaux froides profondes repartant vers le sud.

L’AMOC va-t-il s’effondrer bientôt ?

Le GIEC (AR6, 2021) juge un effondrement brutal avant 2100 improbable, avec une confiance moyenne. Il anticipe surtout un affaiblissement progressif au cours du XXIe siècle, de l’ordre de 24 % à 39 % selon les scénarios d’émissions. Affaiblissement graduel et effondrement soudain ne doivent pas être confondus.

Que montre l’étude de UC Davis publiée en 2026 ?

Publiée le 4 juillet 2026 dans Nature Communications, elle indique que la fonte d’icebergs du Pacifique nord-est a pu affaiblir l’AMOC il y a environ 19 000 ans, en apportant de l’eau douce aux zones de plongée de l’Atlantique nord. C’est un mécanisme reconstitué du passé, pas une prévision pour l’avenir.

Pourquoi l’eau douce affaiblit-elle ce courant ?

L’eau douce, issue de la fonte des glaces, dessale l’eau de surface. Cette eau devient alors moins dense et « plonge moins facilement » dans les régions subpolaires. Or, c’est cette plongée qui alimente la circulation profonde : quand elle ralentit, l’AMOC ralentit à son tour.

Quelles conséquences pour l’Europe ?

Un affaiblissement pourrait déplacer les régimes météorologiques : tempêtes plus extrêmes, changements de précipitations, hivers plus froids par endroits, selon Shane Elipot (mai 2026). Les baisses de température très spectaculaires parfois évoquées relèvent, elles, d’un scénario d’effondrement complet et hypothétique, à ne pas prendre pour une prévision.

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