Le 2 août 2026 à 1 h 30, le dernier turbo-alternateur de la centrale hongroise de Paks était déconnecté du réseau, en raison du bas niveau du Danube : un arrêt complet inédit en quarante-quatre ans (AFP, Euronews, franceinfo). En Roumanie, l’un des deux réacteurs de Cernavodă avait été arrêté fin juillet ; en France, EDF a stoppé Chooz 1, Chooz 2 et un réacteur de Cattenom. La sécheresse ne frappe pas que les centrales nucléaires : Ford et Dacia ont suspendu leur production roumaine du 3 au 19 août, et le Rhin est descendu à son plus bas niveau depuis le début des relevés, en 1880.

Ce qui s’est passé : Paks à l’arrêt, Cernavodă réduite, le Rhin au plus bas

La centrale de Paks a baissé sa puissance par paliers. Selon CEENERGYNEWS, l’unité 1 a d’abord été amputée de 254 MW le 27 juillet 2026, l’unité 3 (480 MW) arrêtée le 29 juillet, puis l’unité 2 ramenée à environ 230 MW le 30 juillet : les quatre tranches ne totalisaient plus qu’environ 945 MW, la moitié de la puissance du site. Le même jour, MVM Paksi Atomerőmű Zrt. prévenait : « En raison du bas niveau du Danube, l’arrêt complet de la centrale nucléaire de Paks, et donc la fin de la production d’électricité, devient inévitable dans les 24 à 72 heures qui viennent. » Le 2 août à 1 h 30, le dernier turbo-alternateur du bloc 4 était déconnecté, la capacité disponible tombant à 240 MW selon l’AFP ; le 3 août, l’exploitant annonçait avoir repoussé la fermeture totale. Paks pèse environ 2 000 MW et « près de la moitié » de la production d’électricité hongroise, selon MVM.

En Roumanie, l’un des deux réacteurs de Cernavodă a été arrêté le 28 juillet, selon l’agence AGERPRES ; l’arrêt du second a été annoncé, puis suspendu. Les deux tranches pèsent environ 20 % de l’électricité roumaine. Plus au nord, le Rhin mesurait encore 23,0 cm à la station de Kaub le 5 août 2026 à 5 h 45 (PEGELONLINE / WSV) : le précédent record y était de 25 cm, le 22 octobre 2018.

Pour comprendre : à quoi sert le fleuve dans une centrale nucléaire ?

De la chaleur à l’électricité : trois circuits d’eau

Une centrale nucléaire ne transforme pas l’atome en électricité : elle fabrique de la chaleur, puis de la vapeur, puis du courant. Le circuit primaire, chauffé par le combustible, cède son énergie à des générateurs de vapeur ; le circuit secondaire se vaporise et fait tourner une turbine couplée à un alternateur. Reste à recondenser cette vapeur : c’est le rôle du troisième circuit, dit de refroidissement, qui « prélève de l’eau dans un cours d’eau ou dans la mer », selon l’ASNR. Le fleuve joue le rôle du radiateur d’une voiture : il évacue la chaleur non convertie en électricité.

Circuit ouvert, circuit fermé : deux façons d’évacuer la chaleur

Cette eau est restituée au milieu naturel plus chaude qu’au prélèvement, « soit directement (réacteur dit en circuit ouvert), soit après refroidissement dans des tours aéroréfrigérantes (réacteur dit en circuit fermé) », précise l’ASNR. Les ordres de grandeur diffèrent radicalement : le circuit ouvert prélève 40 à 60 m³/s, restitués intégralement, pour un échauffement de quelques degrés en aval — ce que l’on appelle la pollution thermique ; le circuit fermé se contente d’environ 2 m³/s, dont 0,6 à 0,8 m³/s s’évaporent.

À l’échelle du pays, ces prélèvements pèsent lourd sans constituer pour autant une consommation. Selon franceinfo, près de la moitié de l’eau douce prélevée en France sert à refroidir les réacteurs — pour l’essentiel par les trois sites fluviaux fonctionnant en circuit ouvert, qui concentrent 84 % de ces prélèvements — mais 97 % de cette eau est restituée au milieu, selon EDF. Le secteur de l’énergie reste le troisième consommateur d’eau douce (12 %), derrière l’agriculture (58 %) et l’eau potable (26 %).

Température, débit : ce que la réglementation impose aux centrales nucléaires en période de sécheresse

Le déclencheur d’un arrêt n’est pas seulement la quantité d’eau : en France, une limite de température peut suffire. Fortes chaleurs et sécheresses réchauffent les cours d’eau et réduisent leur débit, note l’ASNR, et « ces conditions rendent ainsi plus difficile la dilution, dans le cours d’eau, de l’eau échauffée par les circuits de la centrale nucléaire ». Depuis les canicules de 2003 et 2006, plusieurs centrales de bord de rivière sont soumises en permanence à deux niveaux de limites.

Le premier fixe, en conditions normales, un échauffement maximal entre l’amont et l’aval et une température maximale à l’aval : « Lorsque ces limites sont susceptibles de ne pas être respectées, la puissance des réacteurs est abaissée, et peut aller jusqu’à leur arrêt complet », indique le régulateur. Le second, plus permissif, n’est mobilisable que si RTE exprime le besoin de maintenir une puissance minimale pour la sécurité du réseau ; il s’applique alors sans intervention de l’ASN, mais sous surveillance renforcée de l’environnement.

Seuils de rejet thermique des centrales nucléaires françaises de bord de rivière (décisions ASN en vigueur)
Centrale Été, conditions normales Conditions exceptionnelles
Bugey ΔT 5 °C · 26 °C max (1ᵉʳ mai – 15 sept.) ΔT 1 °C · 27 °C max
Tricastin ΔT 4 °C si le débit dépasse 480 m³/s, sinon 6 °C · 28 °C max ΔT 3 °C · 29 °C max
Saint-Alban ΔT 3 °C · 28 °C max (16 mai – 30 sept.) 29 °C max
Golfech ΔT 1,25 °C · 28 °C max (1ᵉʳ juin – 30 sept.) ΔT 1,25 °C · 30 °C max

ΔT : écart entre la température à l’amont de la centrale et celle à l’aval après mélange des rejets ; la valeur en degrés indique la température maximale admise en aval. Seuils issus des décisions ASN, repris dans la note technique de l’ASNR.

Le débit est le second déclencheur : trop faible, il impose de ralentir ou d’arrêter les réacteurs « afin de garantir une quantité d’eau suffisante pour l’environnement et les autres usagers », rappelle franceinfo.

Bon à savoir — ce que l’été 2022 a montré. Quatre centrales ont eu recours aux dérogations thermiques cet été-là, pour 24 jours cumulés. À Golfech et Tricastin, « aucune mortalité piscicole ou altération de l’état de santé du milieu » n’a été identifiée entre l’amont et l’aval, selon l’ASNR ; au Bugey, une « légère eutrophisation » a été observée, suivie d’« un retour à des peuplements habituels » à l’automne ; à Saint-Alban, une différence persistait sur les plus jeunes poissons, sans que l’on puisse encore « distinguer l’impact de la centrale de celui lié à d’autres paramètres écologiques ».

À Paks, l’eau ne manquait pas : ce sont les pompes qui ne l’atteignaient plus

C’est ici que le raccourci « la sécheresse a arrêté la centrale » se fissure. Le communiqué de MVM Paksi Atomerőmű Zrt. du 30 juillet 2026 est sans ambiguïté.

« Bien qu’au niveau et au débit actuels, extrêmement bas, la quantité d’eau serait suffisante pour refroidir les tranches, le niveau des crépines d’aspiration des pompes nécessaires se situe plus haut que le niveau d’eau actuel — appelé à baisser encore — de sorte qu’elles ne peuvent plus remplir leur fonction. »
— MVM Paksi Atomerőmű Zrt., 30 juillet 2026 (traduit du hongrois).

Une crépine d’aspiration est l’ouverture par laquelle la pompe puise l’eau. Si le plan d’eau descend sous cette ouverture, la pompe désamorce : il y a de l’eau dans le fleuve, mais plus dans le tuyau. La prise d’eau est gérée selon une échelle à quatre degrés d’alerte « basses eaux », le degré 4 imposant l’arrêt de toutes les tranches ; l’exploitant a engagé des travaux pour abaisser ses tuyaux d’aspiration.

Le communiqué livre aussi le chiffre le plus parlant : « Le refroidissement des tranches à l’arrêt — pour les 4 tranches — demande au maximum 2,5 mètres cubes d’eau par seconde, contre 100 mètres cubes par seconde pour les tranches en fonctionnement. » Un réacteur arrêté continue donc d’avoir besoin d’eau, à cause de la chaleur résiduelle du combustible ; et puisque l’arrêt divise par quarante ce besoin, il constitue en lui-même une mesure de protection de l’installation. MVM concluait en demandant à la population « un usage responsable et économe de l’électricité ».

Une cause en partie non climatique : l’enfoncement du lit du Danube

L’exploitant chiffre l’anomalie : « Le niveau du Danube est actuellement 28 cm sous le précédent record, celui de 2018 », lui-même inférieur de plus d’un mètre au minimum centennal retenu à la conception de la centrale — un écart que quarante ans d’améliorations absorbent en partie, l’exploitant indiquant pouvoir produire jusqu’à 120 cm sous ce niveau et redémarrer en quelques jours si le fleuve remontait. Surtout, il met en avant deux causes. La première n’a rien de climatique : l’enfoncement du lit du fleuve, les barrages en amont retenant les sédiments tandis que les dragages se sont prolongés ; à débit égal, le niveau est donc plus bas qu’autrefois. La seconde tient aux extrêmes liés au réchauffement climatique, aucune « crue verte » n’étant venue recharger le fleuve cette année. Le climat est un facteur, il n’est pas le seul.

La logique roumaine est comparable : selon AGERPRES, le ministère de l’Énergie a présenté l’arrêt de la tranche 1 de Cernavodă comme préventif, pour ne pas endommager les pompes — une avarie pouvant immobiliser une tranche jusqu’à un an. Le sujet n’est pas neuf, mais la réponse l’est : Nuclearelectrica avait déjà communiqué sur la baisse du Danube en 2011 et en 2015, en faisant alors état d’un « fonctionnement à paramètres normaux ». La nouveauté de 2026 est qu’il a fallu arrêter.

Vue de la centrale nucléaire avec des tours à vapeur

De la centrale à l’usine : pourquoi Ford et Dacia ont arrêté leurs chaînes

Moins d’électricité disponible, c’est un réseau à rééquilibrer. Ford a suspendu la production de son usine de Craiova et Dacia celle de Mioveni, près de Pitești, du 3 au 19 août 2026. « Ford a arrêté la production de son usine d’assemblage de Craiova jusqu’au 19 août, alors que la Roumanie fait face à de graves pénuries d’électricité », écrit Ford Authority le 4 août, citant Automotive News (traduit de l’anglais). Selon Romania Insider, le Premier ministre par intérim Ilie Bolojan a chiffré l’économie ainsi réalisée à environ 200 MW.

La Roumanie a par ailleurs décrété un état d’alerte national pour le mois d’août et, selon Romania Insider citant le ministère de la Défense, engagé plus de 100 militaires pour dévier le cours du Danube vers Cernavodă. Le fleuve entrait dans le pays à 1 600 m³/s le 29 juillet, contre une moyenne de juillet de 4 700 m³/s, selon Le Grand Continent.

La Hongrie a joué une autre carte : le gouvernement a demandé d’utiliser les appareils énergivores en journée, quand la part croissante du solaire dans l’électricité européenne produit le plus. Sans cette capacité solaire, la situation serait bien plus grave, estime András Perger (Energiaklub), cité par Euronews.

Le Rhin, l’autre maillon : quand 23 centimètres bloquent le fret européen

Le second front est logistique, mais il découle de la même cause. Encore faut-il comprendre ce que mesure le « niveau de Kaub » : « ces valeurs ne représentent pas la profondeur totale du Rhin, mais la hauteur de l’eau au-dessus d’un point de repère fixe appelé le zéro d’échelle », rappelle la RTS — un zéro situé à 67,669 m NHN. Un Rhin à 23 cm n’est donc pas un Rhin de 23 cm de fond.

Pourquoi cette station ? « À Kaub, en Allemagne, le point le plus étroit et le moins profond des 850 kilomètres de cette autoroute fluviale, 77 centimètres sont nécessaires pour naviguer à pleine charge », précise la RTS le 3 août 2026 — chiffre qui correspond au niveau de référence des basses eaux (GlW) de la WSV. Le niveau moyen à Kaub sur 2010-2020 était, lui, de 208 cm.

Les navires ne chargent plus qu’à environ 20 % de leur capacité, selon la WSV citée par Reuters, et le fret pétrolier de Rotterdam à Karlsruhe est passé de 45 €/t fin juin à 150-160 €/t le 4 août. En Suisse, où près d’un quart des carburants importés transite par le Rhin, la RTS chiffre la hausse à près de 16 centimes par litre à la pompe. Olivier Fantino, d’Avenergy Suisse, tempère : « La situation est très tendue, c’est clair, mais elle n’est pas critique en regard de la sécurité de notre approvisionnement. »

En France : trois réacteurs à l’arrêt et des canaux fermés aux plaisanciers

Le contexte est sans équivalent récent : selon le bilan climatique de Météo-France publié le 4 août 2026, juillet 2026 a été le mois de juillet le plus chaud jamais enregistré en France depuis 1900 (24,9 °C, soit +3,8 °C au-dessus de la normale), avec un déficit de précipitations d’environ 70 %.

Côté production, franceinfo faisait état le 4 août, sur la base des données EDF au 3 août, de Chooz 1 et Chooz 2 à l’arrêt ainsi que d’un réacteur de Cattenom, et de baisses de puissance à Bugey, Tricastin et Saint-Alban. Le parc français compte une cinquantaine de réacteurs. Selon EDF, « depuis 2000, les pertes de production pour cause de température élevée et de faible débit des fleuves ont représenté en moyenne 0,3 % de la production annuelle du parc ». Un épisode ponctuel peut toutefois peser lourd : lors de la canicule de juin 2026, l’électricien annonçait une production du parc en baisse de 8,7 %.

Le volet le moins commenté est fluvial. Voies navigables de France ferme le canal de Bourgogne par sections depuis fin mai, et un quart seulement en reste ouvert depuis le 23 juillet. « On atteint un paroxysme et une situation très exceptionnelle en 2026, à la fois dans son intensité et dans sa durée », déclare à franceinfo Lionel Vuittenez, directeur territorial de VNF Centre-Bourgogne. Un risque plus discret l’inquiète : « les digues des canaux sont en terre et en argile », si bien que « des avaries sur nos voies d’eau vont probablement se multiplier ».

Attention — ne pas confondre les deux volets français. Les canaux concernés « ne sont pas dédiés au transport de marchandises, mais uniquement à la navigation de plaisance », précise franceinfo : l’enjeu y est touristique, tandis que l’enjeu logistique se joue sur le Rhin, la Moselle et le Danube.

Un épisode précurseur ? Ce que disent les hydrologues

Pour Yves Tramblay, hydrologue et directeur de recherche à l’IRD, interrogé par franceinfo le 4 août 2026, « si on ne peut plus faire naviguer les péniches, on voit bien que ça coupe quelque part un robinet qui sert à notre économie ». L’épisode « est précurseur de ce qu’on va avoir de plus en plus fréquemment dans de nombreuses régions européennes dans le futur », ajoute-t-il. La Cour des comptes écrivait déjà en 2023 : « Pour les sites [nucléaires] en bord de fleuve, à réglementation inchangée et sans adaptation des installations existantes, les risques d’indisponibilité des tranches augmenteront. »

Les pistes d’adaptation identifiées par l’Inrae associent refroidissement hybride, centrales plus petites à circuit fermé, sobriété énergétique et « accélération des énergies renouvelables » — dont il vaut la peine de connaître les atouts et les limites. Le régulateur, lui, ferme une porte : « La modification de l’encadrement réglementaire ne peut constituer une réponse à elle seule », souligne l’ASNR. L’été 2026 raconte au fond une chose physique : une centrale nucléaire et une péniche dépendent du même fleuve, et ce fleuve est devenu variable.

FAQ — Sécheresse, fleuves et centrales nucléaires

Pourquoi une centrale nucléaire a-t-elle besoin d’un fleuve ?

Pour recondenser la vapeur du circuit secondaire après son passage dans la turbine. Un troisième circuit, dit de refroidissement, prélève de l’eau dans un cours d’eau ou dans la mer, puis la restitue plus chaude. Selon l’ASNR, un réacteur en circuit ouvert prélève 40 à 60 m³/s, contre environ 2 m³/s en circuit fermé.

Que se passe-t-il quand le niveau d’un fleuve descend trop bas ?

La puissance du réacteur est d’abord abaissée, puis l’arrêt est prononcé si nécessaire. Deux causes distinctes existent : en France, la dilution de l’eau échauffée devient insuffisante au regard des limites de l’ASNR ; à Paks, MVM a expliqué le 30 juillet 2026 que les crépines des pompes se trouvaient au-dessus du plan d’eau.

L’arrêt d’un réacteur pour cause de sécheresse est-il dangereux ?

Il s’agit d’un arrêt contrôlé, une procédure de routine. Une tranche arrêtée continue toutefois d’être refroidie, à cause de la chaleur résiduelle du combustible : selon MVM, les quatre tranches de Paks à l’arrêt demandent au maximum 2,5 m³/s, contre 100 m³/s en fonctionnement.

Combien de réacteurs français sont à l’arrêt en août 2026 ?

Au 3 août 2026, selon les données EDF reprises par franceinfo, trois réacteurs étaient à l’arrêt : Chooz 1, Chooz 2 et un réacteur de Cattenom, en raison des débits de la Meuse et de la Moselle. Bugey, Tricastin et Saint-Alban fonctionnaient à puissance réduite.

Pourquoi le niveau du Rhin à Kaub est-il si important ?

Kaub est, selon la RTS, le point le plus étroit et le moins profond des 850 kilomètres de cet axe fluvial : 77 centimètres y sont nécessaires pour naviguer à pleine charge. Le 5 août 2026 à 5 h 45, la WSV y mesurait 23,0 cm, et les navires ne chargent plus qu’à environ 20 % de leur capacité.