HyPrSpace et le ministère des Armées ont annoncé les 10 et 11 septembre 2026 que Baguette One, démonstrateur de 10 mètres conçu par la start-up bordelaise, doit décoller en 2027 du site DGA Essais de missiles de Biscarrosse, dans les Landes. La Direction générale de l’armement le présente comme le premier lancement d’un lanceur civil privé depuis la France métropolitaine. Le vol sera suborbital : l’engin montera puis retombera, sans rien placer en orbite. Son moteur brûle un bloc de polyéthylène solide avec de l’oxygène liquide, un principe dit hybride que ce vol doit mettre à l’épreuve hors du banc d’essai.

Dix mètres de fusée pour qualifier un moteur

Aujourd’hui, Baguette One n’est pas encore une fusée prête à partir. C’est un programme au stade des essais au sol, dont le prochain moteur doit encore passer sur banc avant le vol. Le texte de référence est la page de la DGA publiée le 16 septembre 2026, qui reprend l’annonce faite quelques jours plus tôt. Elle décrit un lanceur mono-étage de 10 mètres : un seul étage propulsif, sans étage supérieur.

Le ministère des Armées lui assigne une fonction précise, valider la pertinence des choix technologiques de HyPrSpace, ceux qui doivent servir au futur lanceur orbital de l’entreprise, OB-1. Le verbe compte. Valider n’est pas exploiter.

Le mot « lancement » prête à confusion, et la distinction mérite d’être posée avant tout le reste. Un vol orbital doit communiquer à sa charge une vitesse horizontale suffisante pour qu’elle retombe en permanence autour de la Terre sans jamais la toucher. Un vol suborbital se contente d’un saut balistique : l’engin monte, sa trajectoire s’infléchit, il retombe. Pendant la phase où il n’est plus propulsé, il offre quelques instants de microgravité ou des conditions de vol rapide. Aucune altitude ni aucune charge utile n’est publiée pour Baguette One dans les documents officiels.

C’est ce créneau que HyPrSpace compte aussi proposer comme service civil et de défense, selon le communiqué commun de HyPrSpace et du ministère des Armées du 10 septembre 2026 : expériences de microgravité, essais liés à l’hypersonique, simulation pour les armées. Mais le premier vol a d’abord un rôle de qualification. Il doit montrer qu’un moteur éprouvé au sol fonctionne en montée réelle.

Reste la « première ». Elle ne porte pas sur une fusée en général : le site de Biscarrosse, en service depuis 1967, tire des missiles et a lancé des fusées-sondes. Elle porte sur un lanceur civil, développé par une entreprise privée, depuis la métropole. Le communiqué commun de HyPrSpace et du ministère des Armées comme la page de la DGA la limitent à l’Hexagone ; la Guyane reste hors du champ. Seul le titre du communiqué parle plus largement d’une première dans l’histoire spatiale française. Quant à la date, seule l’année 2027 est donnée. Aucun mois n’est publié.

Un plastique qui brûle au contact de l’oxygène liquide

La propulsion de Baguette One associe deux ingrédients d’apparence banale. Le comburant est de l’oxygène liquide. Le carburant est un bloc solide de polyéthylène haute densité (PEHD), un plastique industriel courant. Pris isolément, ce bloc ne brûle pas de lui-même dans la chambre : il lui manque l’oxygène.

Le fonctionnement se suit pas à pas. Le bloc de PEHD tapisse la chambre de combustion, percé d’un ou plusieurs canaux. L’oxygène liquide est injecté en tête de chambre et se vaporise. Une fois le moteur allumé, la chaleur décompose la surface du plastique, qui libère des gaz combustibles. Ces gaz montent de la paroi et rencontrent l’oxygène qui s’écoule dans le canal. Ils brûlent là où les deux se mélangent : dans une mince zone de flamme située au-dessus de la paroi, à l’intérieur de ce que les physiciens appellent la couche limite, cette pellicule de gaz ralentie au contact de la surface.

La flamme ne touche donc pas le plastique. Elle le chauffe à distance. Cette nuance explique presque tout le comportement du moteur, ses qualités comme ses défauts. On parle de flamme de diffusion : le combustible et le comburant ne sont pas mélangés à l’avance, ils se rejoignent par diffusion et brûlent au point de rencontre. À mesure que la surface se décompose, la paroi recule. Le canal s’élargit au fil du tir. C’est ce qu’on appelle la régression du carburant.

Pour situer ce principe, il faut le placer entre les deux familles de moteurs que le grand public connaît. Un moteur à poudre contient déjà dans son bloc solide le carburant et le comburant mélangés : une fois allumé, il brûle jusqu’au bout. Un moteur liquide stocke deux liquides dans deux réservoirs, qu’il doit pomper puis mélanger dans la chambre, souvent à l’aide de turbopompes et de deux circuits complets.

L’hybride sépare les deux phases. Le carburant est solide et reste dans la chambre ; le comburant est liquide et circule. Il n’y a qu’un seul circuit liquide à gérer. Cette grille de lecture suffit à déduire ce que l’hybride gagne et ce qu’il perd, plutôt que de le croire sur parole.

Couper la poussée d’un tour de vanne

Premier gain : la sécurité, qui n’est pas ici un argument commercial vague mais une conséquence physique de la séparation. Tant que l’oxygène n’est pas injecté, le bloc de PEHD est un solide inerte. Le carburant d’un moteur hybride ne peut pas brûler de façon explosive à lui seul, contrairement au bloc d’un moteur à poudre, qui porte déjà son comburant.

La même séparation donne la maîtrise de la poussée. Réduire le débit d’oxygène réduit la combustion ; fermer la vanne l’arrête. Un moteur à poudre allumé ne s’éteint pas sur commande. Pour un tir depuis la métropole, cette propriété pèse dans la gestion du risque : un moteur qu’on peut couper et un carburant qui ne détone pas au sol changent la nature de ce qu’il faut surveiller.

Second gain revendiqué : la simplicité, et le coût qui en découlerait. Selon la DGA et l’entreprise, le moteur fonctionne sans turbopompe et compte 30 fois moins de pièces mécaniques qu’un moteur classique. La turbopompe est l’un des organes les plus complexes d’un moteur liquide : une turbine qui tourne très vite pour entraîner des pompes chargées de débiter les ergols à haute pression. S’en passer supprime une large part des pièces mobiles. Un seul circuit liquide réduit aussi la tuyauterie et le nombre de vannes. Le carburant, lui, est un plastique industriel courant.

Le facteur 30 doit toutefois être lu pour ce qu’il est. C’est une donnée de HyPrSpace reprise par la DGA, pas une mesure indépendante, et le moteur de référence auquel il se compare n’est pas précisé. Il indique une intention de conception. Aucun coût au kilo en orbite n’est publié. Les documents ne décrivent pas non plus la manière dont l’oxygène est amené jusqu’à la chambre en l’absence de turbopompe : ils s’en tiennent à cette absence.

La lenteur du polyéthylène, contrepartie de sa docilité

Ce qui rend le moteur hybride sûr le rend aussi plus difficile à pousser fort. Puisque la flamme brûle à distance de la paroi, la chaleur qui atteint le plastique est limitée. Le PEHD se consume lentement. Sa vitesse de régression est plus faible que celle d’un bloc de poudre, où la combustion se fait directement à la surface d’un mélange qui contient son propre comburant.

Or la poussée dépend de la quantité de gaz produite chaque seconde. Avec un carburant qui recule lentement, la seule façon d’en brûler davantage est d’augmenter la surface exposée à la flamme. D’où des blocs percés de plusieurs canaux, dont la géométrie devient un enjeu de conception à part entière.

Deuxième contrainte : le mélange ne reste pas constant. À mesure que le canal s’élargit, la surface de plastique change et l’écoulement d’oxygène s’y répartit autrement. Le rapport entre comburant et carburant dérive au fil de la combustion, et le rendement du moteur varie pendant le vol. Un moteur liquide règle ce rapport en dosant ses deux débits ; l’hybride n’en pilote qu’un seul.

Enfin, l’impulsion spécifique, qui mesure la poussée obtenue par quantité d’ergols consommée, se situe en général entre celle des moteurs à poudre et celle des moteurs liquides. L’hybride n’est pas supérieur en tout. Il échange une part de rendement contre de la sûreté et de la simplicité.

Aucune de ces contraintes n’est nouvelle. La France a développé dès les années 1960 une fusée-sonde hybride, LEX. Ce qui reste à établir est plus étroit : si la conception de HyPrSpace maîtrise ces limites à l’échelle d’un lanceur, et pas seulement d’une fusée-sonde. C’est l’une des questions auxquelles le vol de Baguette One doit répondre.

Une navette spatiale sur la rampe de lancement avec ses moteurs principaux et ses propulseurs

Du banc de Saint-Médard-en-Jalles au moteur Toaster

Les essais moteurs de HyPrSpace se déroulent depuis 2022 sur le site DGA de Saint-Médard-en-Jalles, en Gironde, avec des démonstrateurs successifs : Joker d’abord, puis le prototype Terminator. Le premier tir à feu de Terminator, démonstrateur d’étage de 8 tonnes, a eu lieu le 11 juillet 2024 et a duré une vingtaine de secondes, selon European Spaceflight le 16 juillet 2024. En janvier 2025, l’entreprise annonçait avoir bouclé deux campagnes d’essais à pleine échelle. Les dates 2022 et 2024 ne se contredisent pas : elles correspondent à deux engins différents.

Ce que ces tirs établissent est précis. Un étage de 8 tonnes qui brûle quelques dizaines de secondes sur banc prouve que le moteur s’allume, que la combustion reste stable et qu’il s’éteint comme prévu. C’est le socle de tout le reste. Ce n’est pas un vol.

Un banc tient le moteur immobile, au sol, sans accélération ni vibrations de montée. Les tirs de Terminator ne valident donc ni le pilotage de la direction de poussée, ni le comportement du moteur sous l’accélération et les vibrations d’un vol, ni l’intégration d’un réservoir d’oxygène liquide embarqué. La liste des étapes restantes publiée par HyPrSpace en janvier 2025 recoupe ces trois manques : intégrer le réservoir d’oxygène liquide, ajouter un pilotage de la poussée (TVC, pour thrust vector control, qui oriente la poussée pour diriger l’engin) et réaliser des tirs en conditions de vol simulées.

L’étape suivante porte un nom, Toaster. Ce moteur, représentatif de celui qui équipera Baguette One, doit être testé au sol avant le vol sur un nouveau banc de la DGA à Saint-Jean-d’Illac, toujours en Gironde. La logique est celle de tout vol d’essai, que l’on retrouve par exemple dans un vol de ballon stratosphérique qui sert de banc d’essai : chaque étape ne qualifie que ce qu’elle a réellement exposé aux conditions visées. Le passage du banc au vol est le jalon de 2027. Une démonstration orbitale n’en fait pas partie.

Biscarrosse, champ de tir tourné vers l’Atlantique

La question vient naturellement : comment peut-on lancer une fusée depuis les Landes ? La réponse tient à la nature du site. DGA Essais de missiles est situé entre Biscarrosse et l’océan Atlantique. Il est en service depuis 1967, année où il a pris la suite des champs de tir sahariens, le CIEES et Hammaguir. Il sert aux essais de missiles balistiques, dont le M51, et a lancé des fusées-sondes.

Cette géographie fait l’essentiel du travail. Un champ de tir ouvert sur l’océan permet qu’un engin retombe en mer, loin des zones habitées. Pour un vol suborbital, c’est décisif. Tout ce qui monte redescend. Le devenir d’un engin après sa phase propulsée est d’ailleurs une question que l’on retrouve à toutes les échelles, comme le montre ce que devient un étage de lanceur après son lancement.

Le site apporte aussi des moyens déjà rodés. Selon la DGA, le tir sera coordonné par DGA Essais de missiles, avec DGA Maîtrise de l’information, DGA Techniques aérospatiales et le CNES. Ces organismes fourniront les moyens de mesure, de suivi du vol et de sauvegarde. La sauvegarde désigne la capacité à suivre la trajectoire en temps réel et, si l’engin sort de son couloir, à neutraliser le vol. Ces moyens servent déjà aux missiles et aux fusées-sondes. L’entreprise n’a pas à construire son propre pas de tir.

Cette mise à disposition fait partie du montage. Selon le communiqué commun de HyPrSpace et du ministère des Armées du 10 septembre 2026, le financement du programme combine des fonds privés, des financements publics et l’accès aux infrastructures et à l’expertise de la DGA. La montée en maturité de la technologie de propulsion de HyPrSpace, engagée en 2019, l’année de création de la start-up, s’est accélérée en 2022 avec l’accompagnement de l’Agence de l’innovation de défense (AID) et de la DGA.

Calendrier : une cible repoussée de 2026 à 2027

Le vol de Baguette One a déjà changé de date. Le communiqué annonçant le financement du consortium PADA1 le visait au premier trimestre 2026. En juillet 2024, au moment du premier tir de Terminator, puis en janvier 2025, l’échéance restait 2026 sans précision de trimestre. L’annonce de septembre 2026 la place en 2027.

Ce glissement d’un an environ est l’ordre de grandeur habituel d’un développement de lanceur, où chaque campagne d’essais peut révéler un point à reprendre. Il ne disqualifie pas l’annonce. Il en fixe la nature : 2027 est une cible, pas une date ferme, d’autant qu’aucun mois n’est publié et que le moteur Toaster doit encore passer au banc.

Le programme s’inscrit dans France 2030. Le consortium PADA1, qui réunit HyPrSpace, Telespazio France, CT Ingénierie et Space Dreams, a obtenu 35 millions d’euros dans le cadre de l’appel à projets consacré aux mini et micro-lanceurs de France 2030. Ce montant finance un consortium, pas le seul vol de Baguette One. Il donne l’ordre de grandeur de l’engagement public, auquel s’ajoutent les fonds privés et les moyens de la DGA, dont la valeur n’est pas chiffrée.

Après le saut, 250 kilos à placer en orbite avec OB-1

Baguette One ne mettra aucun satellite en orbite. Ce n’est pas sa fonction, et son architecture mono-étage ne le prévoit pas. Ce rôle revient à OB-1, le lanceur orbital que le démonstrateur doit préparer, qui vise la mise en orbite basse de petits satellites jusqu’à 250 kilos.

L’échelle situe le projet. 250 kilos en orbite basse, c’est la catégorie des micro-lanceurs, destinés aux petits satellites : éléments de constellations, démonstrateurs technologiques. On est loin des gros lanceurs institutionnels.

Entre le banc de Saint-Médard-en-Jalles et cette cible, Baguette One est la marche intermédiaire. Il doit montrer en vol ce que les tirs au sol ne pouvaient pas montrer : pilotage de la poussée, réservoir embarqué, tenue sous accélération. S’il y parvient, les choix de propulsion d’OB-1 reposeront sur une expérience de vol. Le passage à l’orbite, avec la vitesse qu’il exige, restera un autre problème.

Les trois engins du programme HyPrSpace : chiffres publiés par la DGA (16 septembre 2026), par HyPrSpace (janvier 2025) et par European Spaceflight (16 juillet 2024)
EnginNatureChiffres publiésStatut
TerminatorDémonstrateur d’étage, essais au sol8 t ; premier tir à feu d’environ 20 s le 11 juillet 2024Deux campagnes pleine échelle bouclées début 2025
Baguette OneLanceur suborbital mono-étage, oxygène liquide et PEHD10 m ; aucune altitude ni charge utile publiéePremier vol visé en 2027 depuis Biscarrosse
OB-1Lanceur orbital en projetJusqu’à 250 kg en orbite basseCible du programme, sans date publiée

FAQ — fusée Baguette One

Qu’est-ce que Baguette One ?

C’est un démonstrateur suborbital mono-étage de 10 mètres, conçu par HyPrSpace, start-up bordelaise fondée en 2019. Il doit valider les choix technologiques du futur lanceur orbital OB-1 et servir de base à des services suborbitaux civils et de défense.

Quand et d’où Baguette One doit-il décoller ?

Le premier lancement est prévu en 2027 depuis le site DGA Essais de missiles de Biscarrosse, dans les Landes. Aucun mois ni jour n’est publié, et la date a déjà glissé depuis un objectif initial au premier trimestre 2026.

Comment fonctionne la propulsion hybride ?

Le moteur contient un bloc solide de polyéthylène haute densité et reçoit de l’oxygène liquide. La chaleur décompose la surface du plastique, et les gaz produits brûlent avec l’oxygène dans une mince zone de flamme située juste au-dessus de la paroi, qui recule au fil du tir.

Une fusée hybride est-elle plus sûre ?

Le carburant solide ne peut pas brûler de façon explosive seul, et couper l’arrivée d’oxygène éteint le moteur, ce qu’un moteur à poudre ne permet pas. La réduction du nombre de pièces, annoncée d’un facteur 30, est en revanche une donnée de l’entreprise reprise par la DGA, non mesurée de façon indépendante.

Baguette One ira-t-il dans l’espace ou en orbite ?

Baguette One ne mettra rien en orbite : il effectuera un saut balistique, montera puis retombera. Aucune altitude visée n’est publiée dans les documents officiels. La mise en orbite de petits satellites est l’objectif du futur lanceur OB-1.

Pourquoi lancer depuis Biscarrosse ?

Le site, ouvert sur l’Atlantique et en service depuis 1967, permet de faire retomber un engin en mer, loin des zones habitées. Il dispose déjà de moyens de mesure, de suivi de vol et de sauvegarde, déjà utilisés pour les missiles et les fusées-sondes ; la DGA les mobilise en collaboration avec le CNES.

Qui finance le programme ?

Le financement associe des fonds privés, des financements publics et la mise à disposition des infrastructures et de l’expertise de la DGA. Le consortium PADA1, mené par HyPrSpace, a obtenu 35 millions d’euros dans le cadre de France 2030.