Les pollinisateurs, abeilles en tête, assurent la reproduction de plus de 75 % des cultures alimentaires mondiales et génèrent une valeur écosystémique estimée à 153 milliards d’euros par an selon la FAO. Or leurs populations s’effondrent : en France, la mortalité hivernale des colonies d’abeilles atteint régulièrement 30 % depuis une vingtaine d’années, contre 3 à 5 % dans les années 1990 avant l’introduction des néonicotinoïdes. Face à cette crise, la recherche d’habitats et de sources alimentaires adaptés s’intensifie. Dans ce contexte, le chanvre industriel attire l’attention des entomologistes depuis quelques années, avec des résultats scientifiques intrigants : bien que la plante soit pollinisée par le vent et ne produise pas de nectar, ses fleurs mâles libèrent un pollen abondant et riche pendant une période — fin juillet à fin septembre — où la plupart des autres cultures ont fini de fleurir. Cet article fait le point sur les travaux scientifiques récents, les mécanismes en jeu, et l’apport réel (mais pas miraculeux) du chanvre à la préservation des abeilles.
La crise des pollinisateurs : un constat préoccupant
En France et dans le monde
Les chiffres convergent pour décrire un phénomène massif :
- Mortalité hivernale : 30 % en moyenne en France depuis 2007, avec des pics à 60-90 % certaines années dans des zones particulièrement touchées (enquêtes annuelles INRAE/Plateforme ESA).
- Production de miel française : passée de 33 000 tonnes en 1995 à environ 15 000 tonnes aujourd’hui, soit une chute de plus de 50 %.
- Apiculteurs : 15 000 professionnels ont cessé leur activité en France en dix ans.
- Espèces : sur près de 1 000 espèces d’apoïdes (abeilles sauvages) recensées en France, plusieurs sont en voie de raréfaction ou de disparition locale.
Les causes identifiées
Le CNRS et l’INRAE convergent sur un diagnostic multifactoriel que les spécialistes qualifient de « stress multiple » :
- Pesticides : néonicotinoïdes en tête (interdits en France depuis 2018, sujets à des tentatives de réautorisation), sulfoxaflor, glyphosate.
- Perte d’habitat : élimination des haies, des bandes fleuries, des friches ; monocultures intensives.
- Pénurie alimentaire : carences en pollen et nectar, en particulier en milieu et fin d’été, quand la plupart des cultures (colza, tournesol) ont fini de fleurir.
- Parasites et pathogènes : le varroa (Varroa destructor), Nosema, virus diverses.
- Changement climatique : décalage entre floraisons et cycles des pollinisateurs, événements extrêmes.
C’est précisément dans la brèche alimentaire de fin d’été que le chanvre trouve un rôle à jouer.
Le chanvre : une plante à rebours des attendus
À première vue, le chanvre présente un profil inattendu pour attirer les abeilles. Examinons ses caractéristiques botaniques.
Une plante anémophile et dioïque
- Anémophile : le chanvre est pollinisé par le vent, pas par les insectes. Il n’a donc pas développé les traits classiques des plantes entomophiles (couleurs vives, parfums sucrés, formes attractives).
- Dioïque : les plantes mâles et femelles sont séparées. Seules les plantes mâles (dites aussi staminates) produisent le pollen — les femelles, qui portent les fleurs productives pour l’industrie, sont inconspicuées visuellement.
- Aucun nectar : la plante ne produit pas le liquide sucré qui attire ordinairement les abeilles.
- Pollen abondant : en compensation, les cinq étamines de chaque fleur mâle libèrent d’importantes quantités de pollen jaune, souvent décrit par les observateurs comme une véritable « neige pollinique » qui saupoudre le champ.
Une floraison tardive stratégique
Le chanvre fleurit de la fin juillet à la fin septembre sous climat tempéré — pleinement dans la « soudure estivale » qui pose problème aux apiculteurs. À cette période, la plupart des grandes cultures françaises ont achevé leur floraison : le colza en avril-mai, le tournesol en juillet, les arbres fruitiers au printemps. Les haies et jachères fleuries, lorsqu’elles existent encore, ne suffisent pas toujours à combler le déficit. Le chanvre, avec son cycle de croissance de 100 à 120 jours et sa floraison tardive, arrive donc à un moment charnière.
Les études scientifiques de référence
Colorado State University (2019) : 23 genres d’abeilles recensés
La première étude d’envergure sur le sujet a été menée par Colton O’Brien, étudiant en entomologie à la Colorado State University, sous la direction de la professeure Arathi Seshadri. Ses résultats, d’abord présentés à la conférence Entomology 18 de la société américaine d’entomologie le 11 novembre 2018, ont été publiés en 2019 dans la revue Biomass and Bioenergy.
Le protocole était simple : installer des pièges à abeilles dans deux parcelles expérimentales de chanvre industriel pendant un mois complet, et inventorier toutes les abeilles collectées. Les résultats ont dépassé les attentes :
- 23 genres d’abeilles différents recensés sur les 66 genres connus au Colorado, soit 35 % de la diversité locale.
- Environ 2 000 abeilles collectées sur la période de l’étude.
- Trois genres dominants représentent à eux seuls près de 80 % des abeilles capturées :
- Apis mellifera (abeille domestique européenne) : 38 %
- Melissodes bimaculata (abeille à longues cornes) : 25 %
- Peponapis pruinosa (abeille des cucurbitacées) : 16 %
« Le chanvre industriel peut jouer un rôle important en fournissant des options nutritionnelles durables aux abeilles pendant la saison de culture. On peut marcher dans les champs et entendre un bourdonnement partout. »
— Colton O’Brien, entomologiste, Colorado State University, présentation Entomology 18 (novembre 2018) et publication Biomass and Bioenergy (2019)
Université Cornell (2020) : les plantes de plus de 2 mètres multiplient l’activité par 17
Une deuxième étude, menée par l’équipe du Dr Heather Grab à l’Université Cornell (État de New York) et publiée en 2020 dans Environmental Entomology, a apporté des résultats complémentaires. En observant des parcelles de chanvre de différentes hauteurs, les chercheurs ont mis en évidence une corrélation forte entre la taille des plantes et l’activité des abeilles :
- Les plantes de plus de deux mètres voient l’activité des pollinisateurs multipliée par 17 par rapport aux plantes plus petites.
- 16 espèces d’abeilles ont été identifiées sur les parcelles étudiées dans l’État de New York.
- Les variétés cultivées pour la fibre ou la graine (qui poussent haut) sont donc plus favorables aux pollinisateurs que les variétés de CBD (cultivées plus basses, souvent uniquement femelles).
Étude Colorado 2016 : composition du pollen de chanvre
Une étude antérieure, « Industrial Hemp as Forage for Honey Bees » (Colorado, 2016), avait déjà analysé le profil cannabinoïde du pollen récolté par les abeilles sur chanvre industriel :
- Profil total : 0,94 mg/g (soit 0,09 % en poids), profil typique d’un chanvre industriel aux normes américaines (< 0,3 % THC).
- Détail : THCA 0,31 mg/g, CBDA 0,33 mg/g, CBG 0,20 mg/g, CBGA 0,11 mg/g. Notons l’absence de THC psychoactif libre dans le pollen brut — seulement sa forme acide précurseur (THCA), qui nécessite une décarboxylation thermique pour devenir psychoactive.
Un tableau comparatif : le chanvre face aux autres cultures pour pollinisateurs
| Culture | Période de floraison | Nectar | Pollen | Attrait pour abeilles |
|---|---|---|---|---|
| Colza | Avril-mai | Oui, abondant | Abondant | Très élevé (printemps) |
| Tournesol | Juin-juillet | Oui, riche | Abondant | Très élevé (été précoce) |
| Luzerne | Mai-septembre | Oui | Modéré | Élevé, sur longue période |
| Phacélie | Juin-août | Oui, très riche | Abondant | Très élevé (plante mellifère dédiée) |
| Chanvre industriel | Fin juillet-fin septembre | Non | Abondant (fleurs mâles) | Élevé pendant la soudure |
| Maïs | Juillet-août | Non | Oui, mais pollinisation éolienne | Modéré |
| Blé / orge | Mai-juin | Non | Très limité | Très faible |
Le chanvre présente donc un créneau unique : c’est l’une des rares grandes cultures à offrir une ressource significative (pollen) en fin d’été, lorsque la plupart des alternatives ont cessé de fleurir. Il ne remplace pas les plantes mellifères classiques, qui restent supérieures pour le nectar et la production de miel, mais il complète utilement le calendrier alimentaire des abeilles.
Le pollen de chanvre : un aliment nutritif
Au-delà de sa disponibilité temporelle, le pollen de chanvre présente un intérêt nutritionnel réel. Il est riche en protéines, acides aminés essentiels, acides gras et minéraux — des composants vitaux pour le développement du couvain (les larves) dans la ruche. Une étude publiée par la British Royal Society en février 2019 a par ailleurs montré qu’une diversité polyfloraux ou des sources monofloraux de haute qualité (trèfle, colza, poirier, amandier — et potentiellement le chanvre) renforcent significativement l’immunité des colonies face aux stress environnementaux, aux maladies et aux résidus de pesticides.

La question des cannabinoïdes : un non-sujet scientifiquement
Une question revient régulièrement : les abeilles peuvent-elles être « affectées » par les cannabinoïdes présents dans le pollen ? La réponse scientifique est claire et documentée : non. Contrairement aux mammifères, les insectes — et les abeilles en particulier — ne possèdent pas de système endocannabinoïde. Ils n’ont ni récepteur CB1, ni récepteur CB2, les sites moléculaires par lesquels THC et CBD exercent leurs effets chez l’humain. En conséquence :
- Les abeilles ne peuvent pas être intoxiquées ou rendues psychoactives par le pollen de chanvre.
- Le miel produit à proximité de champs de chanvre ne contient pas de THC psychoactif (le THC libre n’existe pas dans le pollen brut, seulement sous forme de précurseur THCA qui nécessite une décarboxylation).
- Le « miel de cannabis » évoqué par certaines expériences isolées d’apiculteurs (l’apiculteur français Nicolas « Trainerbees », ou le projet Colorado Hemp Honey) relève davantage de la curiosité médiatique que d’une voie viable industriellement.
Cette distinction est importante car certains médias ont pu laisser entendre que les abeilles étaient « attirées par les effets » du cannabis — ce qui est scientifiquement incorrect. Elles sont attirées par le pollen, tout simplement, comme elles le sont par celui de nombreuses autres plantes anémophiles en cas de besoin.
Le contexte agricole : un refuge sans pesticides
Un autre atout du chanvre tient à son mode de culture. La plante se cultive presque toujours sans pesticides ni herbicides :
- Sa densité de peuplement élevée (250 à 350 plants/m²) étouffe naturellement les adventices.
- Sa résistance aux parasites est remarquable : peu d’insectes ravageurs s’attaquent au chanvre, ce qui rend les traitements phytosanitaires inutiles.
- Son cycle rapide (100-120 jours) limite l’exposition aux maladies fongiques et aux ravageurs.
Cette absence d’intrants chimiques fait des parcelles de chanvre un refuge chimiquement sain pour les abeilles, à l’inverse de cultures pourtant mellifères comme le colza conventionnel — dont les néonicotinoïdes autrefois utilisés contaminaient pollen et nectar, et demeurent un point dur du débat agricole français malgré leur interdiction de 2018.
Nuances et limites : éviter le raccourci
Avant de présenter le chanvre comme une solution miracle, quelques mises en perspective s’imposent :
Le chanvre ne remplace pas les plantes mellifères
Pour la production de miel, le chanvre est d’un intérêt très limité : sans nectar, il ne contribue pas directement à la fabrication du miel par les abeilles. Les plantes mellifères classiques (tilleul, acacia, châtaignier, lavande, thym, luzerne, phacélie) restent irremplaçables pour ce service écosystémique. Le chanvre complète, il ne substitue pas.
Le chanvre CBD est moins favorable
Les cultures de chanvre destinées au CBD sont généralement composées uniquement de plantes femelles (pour éviter la pollinisation qui réduirait le taux de CBD dans les fleurs commercialisables). Or ce sont les plantes mâles qui produisent le pollen — les cultures CBD sont donc sans intérêt direct pour les abeilles. L’apport aux pollinisateurs concerne essentiellement les cultures pour la fibre ou la graine (chènevis).
Un outil parmi d’autres pour la biodiversité
Le chanvre ne sauvera pas à lui seul les abeilles. La protection des pollinisateurs implique :
- La réduction drastique des pesticides (néonicotinoïdes, sulfoxaflor, glyphosate et autres).
- La restauration d’habitats : haies, bandes fleuries, jachères, prairies permanentes.
- La diversification des rotations agricoles pour étaler les floraisons sur la saison entière.
- Le soutien aux apiculteurs professionnels et aux programmes de sauvegarde des abeilles sauvages.
Le chanvre s’inscrit naturellement dans cette panoplie, en offrant un débouché agricole rentable qui coïncide avec les besoins des abeilles en fin d’été.
Perspectives : un levier pour l’apiculture française ?
Avec ses 25 000 hectares cultivés en 2024 (soit 3e producteur mondial derrière la Chine et le Canada), la filière française du chanvre pourrait jouer un rôle significatif dans la diversification des ressources pour pollinisateurs. Plusieurs dynamiques convergent :
- Expansion des surfaces : InterChanvre vise 80 000 hectares à l’horizon 2030, soit plus du triple des surfaces actuelles.
- Plans Écophyto : engagement français à réduire l’usage des pesticides.
- Plans Pollinisateurs : stratégie française 2021-2026 de protection des insectes pollinisateurs.
- Label apicole : démarches de certification pour identifier les cultures favorables aux abeilles.
L’intégration du chanvre dans les rotations céréalières — pratique déjà encouragée par les agronomes pour ses effets structurants sur les sols (voir notre article sur les multiples applications du chanvre) — pourrait ainsi faire d’une pierre deux coups : revenus pour les agriculteurs, ressources pour les abeilles.
Conclusion : un allié utile, pas un remède miracle
Les études scientifiques récentes confirment que le chanvre industriel joue un rôle réel et documenté dans le soutien aux populations d’abeilles, en offrant un pollen abondant pendant la période critique de fin d’été où les ressources alimentaires se raréfient. 23 genres d’abeilles identifiés au Colorado, 17 fois plus d’activité pour les grandes plantes selon Cornell, absence de pesticides dans les champs de chanvre : les arguments sont solides et sourcés. Pour autant, il faut garder en tête que le chanvre n’est qu’une pièce du puzzle complexe de la conservation des pollinisateurs. Il ne remplace pas les plantes mellifères classiques pour la production de miel, il ne bénéficie qu’aux cultures de fibre (pas au CBD), et surtout il ne se substitue pas aux mesures structurelles indispensables : réduction des pesticides, restauration d’habitats, diversification des paysages agricoles. Pour les agriculteurs français, intégrer du chanvre dans la rotation représente un choix pertinent qui combine intérêts économiques, agronomiques et écologiques. Pour les apiculteurs, c’est une ressource complémentaire bienvenue dans un paysage alimentaire trop souvent désertique en milieu d’été. À cette aune — celle d’un outil parmi d’autres, mobilisé à sa juste mesure — le chanvre mérite pleinement sa place dans la stratégie collective de protection des abeilles.
FAQ — Questions fréquentes sur le chanvre et les abeilles
Pourquoi les abeilles sont-elles attirées par le chanvre alors qu’il ne produit pas de nectar ?
Les abeilles ne visitent pas les fleurs uniquement pour le nectar. Elles collectent aussi le pollen, indispensable à l’alimentation des larves dans la ruche (protéines, acides gras, minéraux). Les fleurs mâles du chanvre produisent un pollen particulièrement abondant — cinq étamines par fleur libérant d’importantes quantités de pollen jaune — et ce pendant une période de fin juillet à fin septembre où la plupart des autres cultures ont fini de fleurir. Le chanvre compense donc son absence de nectar et de couleurs attractives par une générosité pollinique remarquable, qui coïncide avec la soudure estivale où les abeilles peinent à trouver des ressources suffisantes. Le Dr Colton O’Brien de la Colorado State University a été l’un des premiers à documenter scientifiquement ce phénomène, en collectant 23 genres d’abeilles différents dans des champs de chanvre au Colorado entre juillet et septembre.
Les abeilles sont-elles affectées par les cannabinoïdes du chanvre ?
Non, et c’est un point scientifiquement établi. Contrairement aux mammifères, les insectes — abeilles comprises — ne possèdent pas de système endocannabinoïde. Ils n’ont pas de récepteurs CB1 ni CB2, les sites par lesquels THC et CBD exercent leurs effets chez l’humain. Les abeilles ne peuvent donc pas être intoxiquées, rendues psychoactives ou bénéficier thérapeutiquement des cannabinoïdes présents dans le pollen. Par ailleurs, le pollen de chanvre industriel (au seuil légal de 0,3 % de THC) contient essentiellement du THCA, précurseur acide du THC qui nécessite une décarboxylation thermique pour devenir psychoactif. Une étude de 2016 au Colorado a mesuré le profil cannabinoïde du pollen butiné par les abeilles : 0,94 mg/g de cannabinoïdes totaux, avec notamment du CBDA, CBG et CBGA. Ces composés, biologiquement inactifs pour les abeilles, ne les affectent pas.
Quelle est la différence entre les cultures de chanvre fibre et les cultures de CBD pour les abeilles ?
La différence est majeure. Le chanvre cultivé pour la fibre ou la graine (chènevis) comprend à la fois des plantes mâles et femelles, puisque la plante est dioïque. Les plantes mâles (staminates) produisent le pollen qui attire les abeilles, avec cinq étamines par fleur libérant d’importantes quantités de pollen jaune. En revanche, les cultures de chanvre destinées au CBD sont généralement composées uniquement de plantes femelles, pour éviter la pollinisation qui ferait baisser le taux de CBD dans les fleurs commercialisables. Ces cultures CBD, sans plantes mâles, sont donc sans intérêt direct pour les pollinisateurs. L’étude de l’Université Cornell (2020) a confirmé ce constat : les grandes variétés cultivées pour la fibre (souvent 2-4 mètres de haut) attirent jusqu’à 17 fois plus d’abeilles que les variétés plus courtes, majoritairement femelles.
Combien d’espèces d’abeilles fréquentent les champs de chanvre ?
Les études publiées sur le sujet convergent autour de 16 à 23 genres selon les régions. L’étude fondatrice de Colton O’Brien à la Colorado State University, publiée en 2019 dans Biomass and Bioenergy, a recensé 23 genres d’abeilles dans deux parcelles expérimentales de chanvre, sur les 66 genres connus au Colorado. Trois genres dominants représentent à eux seuls près de 80 % des abeilles capturées : Apis mellifera (abeille domestique européenne, 38 %), Melissodes bimaculata (abeille à longues cornes, 25 %) et Peponapis pruinosa (abeille des cucurbitacées, 16 %). L’étude de l’Université Cornell en 2020 a identifié 16 espèces d’abeilles dans des parcelles de l’État de New York. Il n’existe pas encore d’étude française équivalente, mais on peut raisonnablement supposer des résultats similaires étant donné que la France compte environ 1 000 espèces d’abeilles sauvages.
Le chanvre va-t-il sauver les abeilles de l’extinction ?
Non, il serait imprudent de présenter le chanvre comme une solution miracle. La crise des pollinisateurs est multifactorielle : pesticides (néonicotinoïdes, sulfoxaflor, glyphosate), perte d’habitat, monocultures, parasites (varroa), changement climatique, pathogènes. Aucune culture à elle seule ne peut compenser la convergence de ces facteurs. Le chanvre apporte cependant une contribution réelle : il fournit une ressource de pollen abondante pendant la période de soudure estivale (juillet-septembre), il se cultive sans pesticides ni herbicides (créant un refuge chimiquement sain), et il s’intègre bien dans les rotations agricoles. Il est donc un outil utile parmi d’autres, aux côtés de mesures structurelles bien plus importantes : réduction drastique des pesticides, restauration des haies et bandes fleuries, diversification des cultures, soutien aux apiculteurs. Le vrai enjeu est systémique, pas monobotanique.
Peut-on faire du miel de chanvre ?
Au sens strict, non, car le chanvre ne produit pas de nectar — or c’est le nectar, récolté par les abeilles et transformé dans la ruche, qui donne le miel. Le chanvre fournit du pollen mais pas de nectar. Les abeilles qui butinent le chanvre produisent donc leur miel à partir d’autres sources florales présentes aux alentours, tandis qu’elles ramènent le pollen de chanvre sous forme de petites pelotes colorées qui serviront de nourriture aux larves. Certaines expériences médiatiques (comme celles de l’apiculteur français Nicolas « Trainerbees » ou de la société américaine Colorado Hemp Honey) revendiquent un « miel de cannabis » obtenu en approchant les ruches de plantes de cannabis, mais ces expériences relèvent davantage de la curiosité expérimentale que d’une voie industrielle viable. Si vous cherchez un miel avec des arômes herbacés, les miels de châtaignier ou de sarrasin offrent des profils gustatifs intéressants dans cette direction.
Les agriculteurs français peuvent-ils cultiver du chanvre pour aider les abeilles ?
Oui, la culture du chanvre industriel est parfaitement légale en France depuis 1990, avec 138 variétés homologuées et un seuil légal de THC inférieur à 0,3 %. La France est même le premier producteur européen avec 25 000 hectares cultivés en 2024 (3e rang mondial). Les agriculteurs qui intègrent le chanvre dans leur rotation bénéficient de plusieurs avantages : rendement compétitif (environ 2 500 € par hectare, soit 8 fois celui du blé), amélioration de la structure des sols et du rendement des cultures suivantes (+8 à 10 % sur les céréales), absence de besoin en pesticides ou herbicides, et contribution à la biodiversité locale notamment pour les pollinisateurs. Pour maximiser l’apport aux abeilles, il convient de choisir des variétés cultivées pour la fibre ou la graine (pas pour le CBD) et de privilégier les plantes qui atteignent 2 mètres ou plus. L’interprofession InterChanvre accompagne les agriculteurs intéressés par la filière.