Chaque été, les plages bretonnes révèlent un tapis vert inhabituel qui étouffe le littoral, menace la santé humaine et coûte des dizaines de millions d’euros aux collectivités. Les marées vertes, phénomène d’accumulation massive de macroalgues du genre Ulva (la laitue de mer), sont devenues en cinq décennies l’un des problèmes environnementaux les plus emblématiques de France. Contrairement à une idée répandue, il ne s’agit pas d’organismes microscopiques mais de véritables macroalgues, visibles à l’œil nu, dont les thalles foliacés peuvent atteindre plusieurs dizaines de centimètres. Leur prolifération est causée par l’enrichissement excessif des eaux côtières en azote, essentiellement d’origine agricole, associé à des conditions hydrodynamiques et climatiques favorables. Selon le chercheur Alain Ménesguen de l’Ifremer, référence française sur le sujet, 139 sites bretons sont aujourd’hui touchés, pour une surface équivalente à 611 terrains de football. En se décomposant, ces ulves libèrent un gaz mortel, l’hydrogène sulfuré, qui a déjà causé plusieurs décès humains et animaux en Bretagne depuis les années 2000. Cet article explique la biologie des algues vertes, leurs causes profondes, le drame sanitaire breton, les méthodes de lutte déployées et les enjeux à l’échelle mondiale.
Qu’est-ce qu’une marée verte ?
La biologie des ulves
Les algues vertes responsables des marées vertes appartiennent principalement au genre Ulva, famille des Ulvacées. Deux espèces dominent en Bretagne : Ulva armoricana (omniprésente sur l’ensemble du littoral breton) et Ulva rotundata. Ces macroalgues présentent des caractéristiques biologiques qui expliquent leur capacité à envahir rapidement les baies :
- Thalle foliacé : lame verte de 1 à 2 cellules d’épaisseur seulement, mais pouvant atteindre plusieurs dizaines de centimètres. Sa finesse maximise la surface photosynthétique par rapport à la biomasse.
- Croissance explosive : une ulve peut doubler sa biomasse en 3 à 5 jours dans des conditions optimales (lumière, température, azote abondant).
- Multiplication végétative par fragmentation : les lames se déchirent facilement, chaque fragment reconstituant une nouvelle plante. C’est le principal mode de propagation en été.
- Photophilie extrême : elles exigent une forte lumière pour se développer, d’où leur concentration en surface et leur disparition sous les couches trop épaisses (auto-ombrage).
- Flottaison : les ulves libérées de leur substrat restent en suspension dans la colonne d’eau, permettant une croissance illimitée tant que les conditions le permettent.
Contrairement aux idées reçues véhiculées par certaines vulgarisations, les algues vertes responsables des marées vertes ne sont pas des microalgues. Elles sont à distinguer des efflorescences de phytoplancton (cyanobactéries, diatomées), qui relèvent d’un mécanisme voisin mais concernent des organismes microscopiques unicellulaires, et qu’on observe par exemple dans les eaux douces (lacs, étangs) ou en mer sous forme d’« eaux colorées ».
Les Ulves comestibles et la nuance importante
Les ulves elles-mêmes ne sont pas toxiques par consommation directe. Elles sont même commercialisées comme aliment (« salade de mer ») et sont traditionnellement consommées dans plusieurs cuisines asiatiques. Le danger vient exclusivement de leur accumulation massive et décomposition anaérobie, qui libère des composés toxiques volatils. La toxicité est donc un phénomène émergent, lié à la biomasse et à l’environnement de décomposition, non à l’espèce elle-même.
La cause : l’eutrophisation par les nitrates
Contrairement à une autre idée reçue fréquente, l’eutrophisation n’est pas la conséquence des marées vertes, elle en est la cause. Ce point mérite d’être clarifié scientifiquement.
Qu’est-ce que l’eutrophisation ?
L’eutrophisation est l’enrichissement anormal d’un milieu aquatique en éléments nutritifs, principalement l’azote (sous forme de nitrates NO₃⁻) et le phosphore (phosphates PO₄³⁻). Ces nutriments, essentiels à la croissance végétale, deviennent problématiques quand leur concentration dépasse les seuils naturels : les algues à croissance rapide explosent en nombre, étouffant l’écosystème.
Le rôle clé des nitrates agricoles
Les études de l’Ifremer, menées notamment par Alain Ménesguen dès la fin des années 1980, ont démontré de façon quantitative que l’azote est le facteur limitant principal de la prolifération des ulves en Bretagne, et que sa source dominante est agricole. La géographie particulière de la Bretagne cumule plusieurs facteurs :
- Agriculture intensive : élevage porcin, bovin et avicole concentré, grandes cultures fortement fertilisées, génèrent un excédent d’azote répandu sur les sols.
- Sols perméables et pentus : drainent rapidement les eaux vers les cours d’eau, sans temps de rétention pour la dénitrification.
- Réseau hydrographique dense : les nitrates arrivent massivement aux estuaires par les rivières (Gouët, Gouessant, Léguer, etc.).
- Baies confinées peu profondes : accumulation des nutriments sans brassage efficace.
La concentration des rivières bretonnes en nitrates, qui dépassait fréquemment 50 mg/L dans les années 1990-2000, reste supérieure à la norme de 10 mg/L recommandée par l’OMS pour l’eau potable et à la norme européenne de potabilité (50 mg/L, directive 98/83/CE). Les modèles biogéochimiques d’Ifremer ont établi que seule une réduction drastique des apports azotés peut durablement faire régresser les marées vertes.
Les conditions d’apparition des marées vertes
Outre l’excédent d’azote, plusieurs conditions doivent être réunies pour qu’un site développe des marées vertes :
- Baies peu profondes et confinées : Saint-Brieuc, Lannion, Douarnenez, Brest, Concarneau — renouvellement lent des eaux.
- Lumière suffisante : les ulves ne se développent qu’au printemps-été quand l’ensoleillement est adéquat.
- Température de l’eau > 10-12 °C : activation de la photosynthèse.
- Substrat grossier (galets, sable) : permet l’ancrage initial avant fragmentation.
- Hydrodynamique favorable : marées et courants qui concentrent plutôt qu’ils ne dispersent.
Les baies bretonnes touchées et les chiffres
La Bretagne concentre l’essentiel du phénomène français, avec des différences notables entre les sites :
| Baie ou site | Département | Caractéristiques | Intensité marée verte |
|---|---|---|---|
| Baie de Saint-Brieuc | Côtes-d’Armor | Grande baie peu profonde, bassin versant agricole | Très forte, historique |
| Baie de Lannion | Côtes-d’Armor | Vallée côtière étroite, Léguer | Forte, drame 2016 |
| Baie de Douarnenez | Finistère | Baie semi-fermée, enclaves sablonneuses | Forte |
| Baie de Concarneau | Finistère | Côte rocheuse, anses multiples | Modérée à forte |
| Baie de Morlaix | Finistère | Estuaire profond | Modérée |
| Rade de Brest | Finistère | Grand écosystème fermé | Modérée à forte |
| Baie du Mont-Saint-Michel | Ille-et-Vilaine/Manche | Marée à fort marnage | Ponctuelle, drame chevaux 2009 |
| Côte nord (Paimpol, Pléneuf) | Côtes-d’Armor | Petites anses multiples | Variable |
Le total selon Ifremer atteint 139 sites touchés en Bretagne, pour une surface cumulée d’environ 611 hectares (soit 611 terrains de football). Les tonnages varient fortement d’une année à l’autre selon les conditions météorologiques : de 50 000 à 100 000 tonnes ramassées en moyenne chaque année en Bretagne, avec des pics supérieurs.
« Les modèles mathématiques montrent que la seule façon de réduire la biomasse d’ulves sur les plages est de diminuer les apports de nitrates des rivières. »
— Alain Ménesguen, chercheur en modélisation des écosystèmes côtiers, Ifremer Bretagne, auteur de Les marées vertes : 40 clés pour comprendre (Quae, 2018)
Le danger réel : l’hydrogène sulfuré (H₂S)
Les ulves vivantes et flottantes sur l’eau ne présentent pas de risque sanitaire particulier. Le danger apparaît lors de leur décomposition anaérobie, quand les tas d’algues échouées sur les plages s’entassent, se densifient et fermentent sous une croûte sèche qui piège les gaz. La putréfaction libère alors plusieurs composés toxiques, dont le principal est l’hydrogène sulfuré (H₂S) — et non l’« hydrogène sulfureux » comme on l’entend parfois.
Pourquoi l’H₂S est-il si dangereux ?
L’hydrogène sulfuré est un gaz incolore, d’odeur caractéristique d’œuf pourri à faibles concentrations. Ses effets sur l’organisme humain dépendent de la concentration :
- 0,02 ppm : odeur perceptible.
- 10 ppm : seuil de tolérance professionnelle (Valeur Limite d’Exposition Professionnelle, VLEP-8h en France).
- 50-100 ppm : irritations oculaires, respiratoires, toux.
- 150-200 ppm : anosmie olfactive — la victime ne sent plus le gaz, fausse impression de sécurité.
- 500-700 ppm : perte de connaissance rapide, œdème pulmonaire.
- 1 000 ppm et plus : mort foudroyante en quelques secondes par paralysie respiratoire.
Sous une croûte d’algues en décomposition, les concentrations peuvent atteindre plusieurs milliers de ppm. Un promeneur qui s’enfonce accidentellement dans un tas d’algues peut perdre connaissance et mourir avant d’avoir pu réagir. Le gaz s’accumule aussi dans les zones creuses (estuaires, vasières) où il stagne au-dessus des amas.
Le drame sanitaire breton
Plusieurs décès ont été imputés à l’H₂S dégagé par les marées vertes en Bretagne, même si le lien de causalité est parfois resté juridiquement contesté :
- Juillet 2009, baie de Saint-Michel-en-Grève : mort de 36 sangliers et du cheval d’un cavalier, Vincent Petit, sauvé in extremis. Le vétérinaire ayant confirmé la mort du cheval par H₂S suscite une prise de conscience nationale.
- Juillet 2009, même plage : mort de Thierry Morfoisse, chauffeur transportant des algues vertes au centre de compostage. Reconnaissance en 2018 par la justice en maladie professionnelle.
- Septembre 2016, baie de Morlaix : décès de Jean-René Auffray, joggeur retrouvé sans vie près d’une vasière chargée d’algues. Décès relié à l’H₂S par plusieurs expertises.
- Nombreux malaises documentés depuis 1989 (mort d’un joggeur à Saint-Michel-en-Grève non officiellement relié), agents techniques hospitalisés après ramassage, chiens affectés.
Ces événements ont conduit à la mise en place de protocoles stricts pour le ramassage (masques à gaz, capteurs d’H₂S, ramassage dans les 48 h avant décomposition) et à la reconnaissance progressive du phénomène comme un enjeu de santé publique.
Les autres impacts : biodiversité et économie
Impact sur les écosystèmes marins
- Désoxygénation (hypoxie/anoxie) : la décomposition des algues consomme tout l’oxygène dissous, asphyxiant les organismes benthiques (vers, mollusques, crustacés, petits poissons). Une « zone morte » peut s’installer.
- Acidification locale : les processus anaérobies libèrent du CO₂ et des acides organiques.
- Ammoniac (NH₃) : toxique pour les poissons et les invertébrés à faibles concentrations.
- Perturbation des nurseries : de nombreuses baies touchées sont des zones de reproduction pour les poissons plats (soles, plies) et de juvéniles.
- Disparition des herbiers de zostère : concurrence directe pour la lumière et le substrat.
- Conséquences sur l’ostréiculture et la mytiliculture : en plus de l’eutrophisation générale, les coquillages consommateurs de phytoplancton peuvent accumuler des toxines.
Coût économique
Le coût des marées vertes est considérable, même si difficile à chiffrer précisément. Les principales composantes :
- Ramassage et transport : les communes bretonnes et département des Côtes-d’Armor dépensent 5 à 10 millions d’euros par an rien que pour le ramassage.
- Traitement et valorisation : compostage, méthanisation — plusieurs millions supplémentaires.
- Manque à gagner touristique : estimations allant de 10 à plusieurs dizaines de millions d’euros annuels pour les plages touchées.
- Santé publique : frais médicaux, arrêts de travail, indemnisations.
- Coût total estimé : plusieurs centaines de millions d’euros cumulés depuis 2000 rien qu’en Bretagne.
Les plans de lutte en France
Face à la gravité du phénomène, l’État français a lancé trois plans successifs spécifiquement dédiés aux marées vertes :
Plan algues vertes 1 (PAV 1, 2010-2015)
Lancé après le drame de Saint-Michel-en-Grève, ce plan pionnier avait un budget de 134 millions d’euros et concernait 8 baies « algues vertes » identifiées comme prioritaires. Objectifs :
- Réduction des apports de nitrates à la source (conversion à l’agriculture biologique, mesures agroenvironnementales).
- Amélioration du ramassage et du traitement des algues échouées.
- Développement de la recherche scientifique et de la surveillance.
Les résultats ont été mitigés : baisse modérée des nitrates dans certaines rivières, mais marées vertes toujours présentes.
Plan algues vertes 2 (PAV 2, 2017-2021)
Reconduction avec un budget de 55 millions d’euros et un élargissement à 15 baies. Objectifs plus quantifiés : réduction de 30 à 40 % des flux d’azote dans les rivières cibles. Les progrès ont été globalement insuffisants au regard des ambitions.
Plan algues vertes 3 (PAV 3, 2022-2027)
Plan en cours, dopé par une ordonnance du Conseil d’État de juin 2021 qui ordonne à l’État de prendre des mesures réglementaires supplémentaires dans un délai strict. Ce plan renforce les obligations sur les exploitations agricoles situées dans les bassins versants classés, avec pour objectif une réduction drastique et pérenne des apports azotés. Il prévoit également le développement de filières de valorisation (méthanisation, cosmétique, alimentation animale).
Les outils réglementaires européens
- Directive Nitrates (91/676/CEE, 1991) : zones vulnérables, plafonds d’épandage, couverture hivernale des sols.
- Directive Cadre sur l’Eau (2000/60/CE) : objectifs de bon état écologique des eaux.
- Règlement européen sur les fertilisants : encadre les apports.
Un phénomène mondial en expansion
La Bretagne n’est pas seule. Les marées vertes touchent de nombreux littoraux dans le monde :
- Chine (Qingdao, mer Jaune) : plus grande marée verte jamais enregistrée en 2008, juste avant les Jeux Olympiques. 1 million de tonnes d’ulves accumulées sur 400 km de côte. Opérations militaires de ramassage, phénomène désormais annuel depuis 2007.
- Italie (lagune de Venise, Adriatique) : proliférations chroniques depuis les années 1980, amélioration partielle après plans de lutte.
- Baltique : eutrophisation majeure, floraisons de cyanobactéries plus que marées vertes stricto sensu.
- Chili, Japon, Corée : épisodes ponctuels.
- Caraïbes et Atlantique tropical (Antilles françaises) : les sargasses (Sargassum, algues brunes) ne sont pas des « algues vertes » mais relèvent d’un phénomène voisin d’enrichissement des eaux et de transport par les courants. Problème sanitaire et économique massif depuis 2011.
Changement climatique et aggravation
Le réchauffement climatique est un facteur aggravant documenté des marées vertes :
- Hausse des températures de l’eau : accélère la croissance des ulves et prolonge la saison propice.
- Événements pluvieux intenses : lessivent davantage les sols agricoles, injectant des pics de nitrates dans les rivières.
- Étiages prolongés : réduisent la dilution des apports azotés dans les estuaires.
- Élévation du niveau de la mer : modifie les échanges estuaires/océan.
Les modèles climatiques prévoient une intensification des marées vertes en Europe du Nord-Ouest si les émissions de gaz à effet de serre ne sont pas maîtrisées, et si la réduction des apports azotés n’est pas drastique.
La valorisation des algues ramassées
Face aux volumes considérables ramassés, plusieurs filières de valorisation se développent :
- Compostage agricole : majoritaire historiquement, nécessite des précautions (teneur en sel, présence de sable, risque H₂S dans les centres de traitement).
- Méthanisation : production de biogaz, filière en développement, notamment en Bretagne.
- Valorisation alimentaire : quand les ulves sont récoltées vivantes (avant échouage massif), elles peuvent être commercialisées comme algue alimentaire (attention, pas confondre avec le nori japonais qui est Pyropia, algue rouge).
- Cosmétique : extraits d’ulves pour crèmes, masques, produits anti-âge.
- Biomatériaux : bioplastiques, emballages, isolation.
- Pharmacie : recherche sur des composés bioactifs.
La valorisation industrielle reste toutefois limitée comparée aux quantités ramassées, et n’est pas une solution en soi — elle ne remplace pas la réduction des causes.
Conclusion : un défi scientifique, agricole et politique
Les marées vertes ne sont pas une fatalité naturelle : elles sont l’expression tangible d’un déséquilibre environnemental causé par l’activité humaine, principalement l’agriculture intensive, dans des territoires à la géographie particulièrement sensible. Les travaux scientifiques rigoureux d’Ifremer, notamment ceux d’Alain Ménesguen accumulés sur plus de trois décennies, ont établi sans ambiguïté la responsabilité de l’azote agricole et la nécessité d’une réduction drastique des apports pour inverser la tendance. Le drame sanitaire breton, avec plusieurs décès humains et animaux attribués à l’hydrogène sulfuré libéré par la décomposition des ulves, a fait émerger la question comme un enjeu de santé publique majeur au-delà du seul enjeu environnemental. Les trois plans Algues Vertes successifs montrent toutefois que la réponse politique française peine encore à répondre à l’urgence, tiraillée entre intérêts agricoles, contraintes économiques et exigences environnementales. Le changement climatique, en accélérant la croissance des ulves et en intensifiant les épisodes de lessivage, menace d’amplifier le phénomène dans les décennies à venir. La sortie des marées vertes passe par un changement de modèle agricole, une réduction structurelle des apports azotés et une gestion intégrée des bassins versants — des solutions connues, techniquement possibles, mais qui restent politiquement complexes à mettre en œuvre.
FAQ — Questions fréquentes sur les algues vertes
Qu’est-ce qu’une marée verte et comment se forme-t-elle ?
Une marée verte est un phénomène d’accumulation massive de macroalgues vertes du genre Ulva (principalement Ulva armoricana en Bretagne), communément appelées laitues de mer, sur les littoraux. Contrairement à une idée reçue, ces algues ne sont pas microscopiques mais visibles à l’œil nu, avec des thalles foliacés pouvant atteindre plusieurs dizaines de centimètres. Elles se développent dans des baies peu profondes et confinées où plusieurs conditions se combinent : un apport excessif en nitrates d’origine agricole amené par les rivières, une lumière abondante au printemps et en été, une température de l’eau supérieure à 10-12 °C, et une hydrodynamique favorable à la concentration plutôt qu’à la dispersion. Les ulves ont une croissance explosive pouvant doubler leur biomasse en 3 à 5 jours, et se multiplient essentiellement par fragmentation végétative. Les marées vertes constituent donc la manifestation la plus visible de l’eutrophisation des eaux côtières, c’est-à-dire leur enrichissement excessif en éléments nutritifs. Elles concernent en France principalement la Bretagne (139 sites touchés selon l’Ifremer) mais aussi d’autres régions côtières dans le monde, notamment la Chine (Qingdao) et l’Italie (Venise).
Les algues vertes sont-elles toxiques en soi ?
Non, les ulves vivantes ne sont pas toxiques. Elles sont même commercialisées comme aliment sous le nom de laitue de mer ou salade de mer dans plusieurs cuisines, notamment asiatiques. Le danger apparaît uniquement lors de leur décomposition anaérobie, quand les tas d’algues échouées s’accumulent sur les plages, se densifient, et fermentent sous une croûte sèche qui emprisonne les gaz. Cette putréfaction libère plusieurs composés toxiques, dont le principal est l’hydrogène sulfuré (H₂S), ainsi que de l’ammoniac (NH₃). Les concentrations sous une croûte d’algues peuvent atteindre plusieurs milliers de ppm, suffisantes pour provoquer perte de connaissance et mort en quelques secondes. Plusieurs décès humains et animaux ont été attribués à l’H₂S dégagé par les marées vertes en Bretagne depuis 2009 : mort de 36 sangliers et d’un cheval à Saint-Michel-en-Grève en 2009, mort du chauffeur Thierry Morfoisse la même année (reconnue maladie professionnelle en 2018), et mort du joggeur Jean-René Auffray en baie de Morlaix en 2016. La toxicité est donc un phénomène émergent lié à la biomasse accumulée et à l’environnement de décomposition, pas à l’espèce elle-même.
Pourquoi la Bretagne est-elle particulièrement touchée ?
La Bretagne cumule plusieurs facteurs qui en font l’épicentre français des marées vertes. D’abord, une agriculture intensive historique avec une forte concentration d’élevages porcin, bovin et avicole, combinée à de grandes cultures très fertilisées, qui génère un excédent d’azote épandu sur les sols. Ensuite, des sols granitiques souvent peu profonds et pentus qui drainent rapidement les eaux vers les cours d’eau, sans temps de rétention pour la dénitrification naturelle. Puis un réseau hydrographique dense qui amène massivement les nitrates aux estuaires par les rivières Gouët, Gouessant, Léguer, Laïta, Jaudy, Aven, et de nombreuses autres. Enfin, une géographie de baies peu profondes et confinées (Saint-Brieuc, Lannion, Douarnenez, Concarneau, rade de Brest) où les eaux se renouvellent lentement et où les nutriments s’accumulent. Les concentrations en nitrates des rivières bretonnes ont dépassé 50 mg/L dans les années 1990-2000, bien au-delà des 10 mg/L recommandés par l’OMS. Selon Alain Ménesguen de l’Ifremer, 139 sites bretons sont touchés pour une surface cumulée de 611 hectares, soit l’équivalent de 611 terrains de football. Les trois plans Algues Vertes successifs (2010-2015, 2017-2021, 2022-2027) ont mobilisé plusieurs centaines de millions d’euros mais n’ont pas encore permis de réduire durablement le phénomène.
Quels sont les dangers pour la santé humaine ?
Le principal danger est l’hydrogène sulfuré (H₂S), gaz incolore d’odeur caractéristique d’œuf pourri à faibles concentrations, qui se dégage des tas d’algues en décomposition. Ses effets sont proportionnels à la concentration : odeur perceptible à 0,02 ppm, seuil de tolérance professionnelle à 10 ppm, irritations oculaires et respiratoires entre 50 et 100 ppm, anosmie olfactive (perte de l’odorat rendant le danger indétectable) à partir de 150-200 ppm, perte de connaissance à 500-700 ppm, mort foudroyante au-dessus de 1 000 ppm. Sous une croûte d’algues en décomposition, les concentrations peuvent atteindre plusieurs milliers de ppm. Une personne s’enfonçant accidentellement dans un tas d’algues peut perdre connaissance et mourir en quelques secondes. Les autres dangers incluent les risques de chute sur les nappes d’algues glissantes, des irritations respiratoires chez les personnes exposées de manière prolongée à des faibles concentrations, et un risque professionnel accru pour les agents de ramassage. Des protocoles stricts existent désormais pour le ramassage : port de masques à gaz, capteurs d’H₂S portatifs, ramassage dans les 48 heures avant décomposition, interdiction d’accès aux zones à risque en cas d’alerte.
Quelle est la cause principale des marées vertes ?
La cause principale, scientifiquement établie par les travaux de l’Ifremer menés notamment par Alain Ménesguen sur plus de trois décennies, est l’enrichissement excessif des eaux côtières en azote, principalement sous forme de nitrates d’origine agricole. Les modèles biogéochimiques construits par l’Ifremer ont démontré que l’azote est le facteur limitant principal de la prolifération des ulves en Bretagne, et que la seule façon de réduire durablement la biomasse d’algues sur les plages est de diminuer drastiquement les apports azotés des rivières. Les sources d’azote sont principalement les effluents d’élevage intensif, les engrais minéraux azotés épandus sur les grandes cultures, et secondairement les rejets urbains et industriels mal traités. Les autres conditions favorables (baies peu profondes, lumière, température, hydrodynamique) sont naturelles et non modifiables. La lutte contre les marées vertes passe donc nécessairement par un changement du modèle agricole des bassins versants concernés : couverture hivernale des sols, zones tampon enherbées le long des cours d’eau, réduction des cheptels dans les zones les plus sensibles, conversion à l’agriculture biologique ou de moindre intensité, diversification des cultures. Ces changements, techniquement connus, restent politiquement complexes à imposer.
Les marées vertes sont-elles un phénomène uniquement français ?
Non, les marées vertes touchent de nombreux littoraux dans le monde, même si la Bretagne en est l’exemple le plus médiatisé en Europe. La plus importante marée verte jamais enregistrée s’est produite en Chine, en mer Jaune, au large de Qingdao en 2008 : environ 1 million de tonnes d’ulves ont recouvert 400 km de côte, juste avant les Jeux Olympiques, nécessitant des opérations militaires de ramassage. Le phénomène est désormais annuel dans cette région depuis 2007. La lagune de Venise et plus largement l’Adriatique italienne ont été confrontées à des proliférations chroniques d’ulves depuis les années 1980, avec une amélioration partielle après la mise en œuvre de plans de lutte. La mer Baltique subit une eutrophisation majeure, même si les floraisons y sont plus souvent dues à des cyanobactéries qu’à des macroalgues. Le Chili, le Japon et la Corée connaissent des épisodes ponctuels. Dans les Caraïbes et l’Atlantique tropical, les Antilles françaises sont massivement affectées depuis 2011 par les sargasses, qui sont des algues brunes et non vertes, mais qui relèvent d’un phénomène voisin d’enrichissement et de transport par les courants océaniques. Le changement climatique et l’intensification agricole mondiale menacent d’amplifier ces phénomènes dans les décennies à venir.
Peut-on valoriser les algues vertes ramassées ?
Oui, plusieurs filières de valorisation existent, même si elles restent limitées comparées aux volumes ramassés (50 000 à 100 000 tonnes par an en moyenne en Bretagne). La voie principale historiquement est le compostage agricole, qui nécessite cependant des précautions en raison de la teneur en sel et en sable et du risque d’émission d’H₂S dans les centres de traitement. La méthanisation se développe rapidement : les ulves sont transformées en biogaz, valorisé en chaleur ou électricité. La valorisation alimentaire est possible quand les ulves sont récoltées vivantes, avant l’échouage massif : elles sont commercialisées comme salade de mer dans certaines cuisines. Attention toutefois à ne pas confondre avec le nori japonais, qui est en réalité une algue rouge du genre Pyropia, et non une ulve. La cosmétique utilise des extraits d’ulves dans des crèmes, masques et produits anti-âge. Les biomatériaux à base d’algues (bioplastiques, emballages biodégradables, isolants) sont en développement. Enfin, la recherche pharmaceutique explore des composés bioactifs des ulves. Il faut souligner que la valorisation ne remplace pas la réduction des causes : sans diminution des apports azotés à la source, aucune filière industrielle ne peut absorber les volumes produits par les marées vertes.
