Le 3 août 2026, la préfète de la Gironde Sophie Brocas a signé l’autorisation environnementale d’une ferme de 10 000 tonnes de saumon par an au Verdon-sur-Mer ; le communiqué de la préfecture a suivi le 4 août, et cinq collectifs ont aussitôt annoncé un recours. Derrière la controverse se cache une technologie mal connue : l’aquaculture en circuit fermé, qui consiste à élever un poisson migrateur dans des bassins à terre en recyclant la même eau. Où va l’eau, où passe l’électricité, d’où vient la nourriture, et que change vraiment ce système face aux cages en mer ?

Qu’est-ce qu’une ferme à saumons en circuit fermé (RAS) ?

Le principe : purifier la même eau en continu

RAS est l’acronyme de recirculating aquaculture system : l’eau des bassins est captée, nettoyée par deux boucles, puis réinjectée. Le rapport de la commission d’enquête le formule ainsi : « Le principe fondamental du RAS repose sur la purification permanente et la réutilisation de l’eau d’élevage, avec un taux de recyclage atteignant 99 %. » Ce taux est une donnée du pétitionnaire, non une mesure indépendante.

L’analogie la plus juste est celle de la piscine : un RAS est à la pisciculture ce qu’un système de filtration est à un bassin domestique — à ceci près qu’il faut y ajouter des bactéries vivantes, de l’oxygène pur et un dégazage permanent. Ce sont ces trois ajouts qui font toute la difficulté du procédé.

Cinq processus, et un maillon faible

Cinq processus structurent un RAS : clarification, biofiltration, circulation, aération, dégazage. Une revue publiée dans Water par Kabir et ses collègues (2026) en tire une image parlante, traduite de l’anglais : « La capacité globale du système à maintenir la santé des poissons et la biomasse est dictée par son composant le plus faible. Parmi tous les composants, le biofiltre est le plus souvent le goulot d’étranglement critique, en raison de ses fragilités biologiques intrinsèques. » Ce maillon faible est vivant, donc lent à se rétablir.

Une technologie déjà répandue… pour la moitié du cycle seulement

L’élevage de saumon à terre n’a rien d’inédit : jusqu’à 70 % des post-smolts norvégiens sont déjà issus de RAS (Brown, Wilson et Tyler, 2025). La nouveauté est le cycle complet à terre, alors que 99 % du saumon atlantique mondial reste élevé en cages et que la production mondiale de saumon RAS terrestre n’atteint que 20 000 à 25 000 tonnes par an, soit 1 à 2 % du marché (The Fish Site, 2025).

Le circuit de l’eau, étape par étape

La boucle primaire : filtrer, dégazer, désinfecter, réoxygéner

L’eau sortant d’un bassin traverse des filtres à tambour, un tamis très fin qui retire les particules « pour éviter leur décomposition », puis le biofiltre MBBR (moving bed biofilm reactor), dont les supports colonisés par des bactéries transforment l’ammoniac en nitrate. Viennent enfin le dégazage du CO₂, une oxydation avancée aux UV et à l’ozone, puis une réoxygénation.

Un détail de conception compte autant que la liste des équipements : selon le rapport d’enquête, « chaque module de croissance dispose de sa propre boucle de traitement primaire, ce qui permet de limiter les contacts "eau-eau" entre les différents systèmes ». Cloisonner les boucles, c’est éviter qu’un incident sanitaire dans un bâtiment ne contamine tous les autres.

La nitrification : le cœur biologique, et sa fragilité

Tout repose sur une chaîne bactérienne : l’ammoniac (NH₃/NH₄⁺), très toxique, devient nitrite (NO₂⁻), puis nitrate (NO₃⁻). La formule scolaire « Nitrosomonas puis Nitrobacter » est datée : les Nitrospira dites « comammox » assurent seules la nitrification complète (ISME Communications, 2025).

Les marges sont minces. Le niveau de sécurité pour les salmonidés descend « aussi bas que 0,0125 mg/L de NH₃-N », et des nitrates au-delà de 100 mg/L dégradent la croissance et l’indice de conversion (Kabir et al., 2026). Une perturbation du pH, de la température, de l’oxygène dissous ou de la charge hydraulique « peut rapidement compromettre les bactéries nitrifiantes, entraînant une accumulation d’ammoniac et de nitrites qui provoque un stress aigu et une mortalité massive en quelques heures ». Nuance directement utile ici : « le développement des populations bactériennes dans les biofiltres nitrifiants peut être lent dans les RAS en eau de mer » (Brown et al., 2025) — or le site du Verdon travaille à 15-20 g/l de salinité dans ses bâtiments d’élevage.

La boucle secondaire : nitrates, phosphore et boues

Une seconde boucle prend le relais : la flottation par air dissous (DAF) sépare les solides fins et fait précipiter le phosphore, puis une dénitrification en bioréacteur à membranes ramène le nitrate « de 100 mg/L à moins de 10 mg/L » en le convertissant en diazote gazeux, à l’aide de méthanol comme source de carbone. Les boues, à 15 % de siccité, partent « quotidiennement vers une unité de méthanisation hors site » — le Parc naturel régional du Médoc s’étant interrogé, en avril 2025, sur le risque d’eutrophisation lié au phosphore du digestat.

Bon à savoir : ce que « 99 % de recyclage » veut dire — et ne veut pas dire. Ce taux décrit la part d’eau qui repart en boucle à chaque passage, pas la durée de vie de l’eau. En rapportant le prélèvement autorisé (5 940 m³/jour) au volume des bassins (111 680 m³), on obtient un renouvellement complet en une vingtaine de jours : calcul dérivé du dossier, non chiffre officiel.

Combien d’eau consomme réellement une ferme à saumons en circuit fermé ?

Ce que dit la littérature scientifique

La revue de Brown, Wilson et Tyler (2025) fait le calcul pour une ferme de 10 000 tonnes, le format du Verdon : « une telle installation nécessitera un volume d’eau total d’environ 120 000 m³ et, avec un renouvellement de 1 à 2 %, cela représentera 1 200 à 2 400 m³ par jour ». D’autres mesures donnent 1 862 litres par kilo de saumon (Song et al., 2019) : tout dépend du degré de recirculation.

Ce que le projet du Verdon annonce, et ce que l’arrêté autorise

Le dossier annonce 6 500 m³/jour en pointe. Fait peu relevé : l’arrêté a plafonné le prélèvement sous ce besoin, à 5 940 m³/jour. L’eau vient de six forages d’environ 40 mètres dans la nappe des graves plio-quaternaires et elle est saumâtre, à 7-8 g/l : ce n’est pas de l’eau potable, dont l’usage est limité à 15 m³/jour, « réservés aux usages sanitaires du personnel ». Un stock tampon de 13 000 m³ assure 48 heures d’autonomie.

Le désaccord chiffré, exposé sans être tranché

L’équipe technique du Parc naturel marin de l’estuaire de la Gironde et de la mer des Pertuis a produit un contre-calcul dans une note technique du 18 avril 2025 : en appliquant aux 30 tonnes d’aliment quotidiennes un ratio FranceAgriMer, elle aboutit à environ 24 000 m³/jour, un quart des prélèvements actuels sur la nappe. Nuance indispensable : cette note émane de l’équipe technique, quand le conseil de gestion du Parc a rendu un avis favorable après levée de ses réserves.

Trois estimations du besoin quotidien en eau neuve pour une ferme de 10 000 tonnes de saumon
Origine de l’estimation Besoin quotidien Base du calcul
Littérature scientifique (Brown et al., 2025) 1 200 à 2 400 m³/jour 1 à 2 % d’environ 120 000 m³
Dossier et arrêté du Verdon (2026) 5 940 m³/jour autorisés Process, 111 680 m³ en bassins
Équipe technique du Parc naturel marin (2025) ≈ 24 000 m³/jour 0,8 m³ par kg d’aliment × 30 t/jour

Un ordre de grandeur sépare les extrêmes : personne, à ce stade, ne sait précisément combien d’eau consommera cette usine. L’écart s’explique par des postes que chacun compte différemment : évaporation, purges, atelier de transformation, boucle secondaire, marges de sécurité. L’État, lui, retient une lecture favorable à la technologie, présentée comme telle dans le communiqué préfectoral : le RAS y est « reconnu comme étant le plus vertueux quant aux volumes d’eaux nécessaires au fonctionnement de ce type d’installation ».

Le phasage du pompage, imposé par l’arrêté

Faute de certitude, l’arrêté phase le prélèvement : « 0 % de pompage pendant 12 mois […] ; 50 % soit 3 000 m³/jour pendant la première année d’exploitation ; 100 % soit 5 940 m³/jour […] si celle-ci est concluante. » Le désaccord demeure : la commission locale de l’eau du SAGE « Nappes profondes » juge le projet « incompatible en l’état », quand la commission d’enquête écarte cet avis, la nappe de l’Éocène « étant déjà salée ».

L’électricité : le vrai coût du circuit fermé

Cent gigawattheures par an, et ce que cela représente

Le dossier annonce environ 25 MW et 100 GWh par an. Trois comparaisons circulent : une ville de 40 000 à 45 000 habitants selon le public ; « environ 22 000 foyers », soit 0,45 % de la production de la centrale du Blayais, selon la commission d’enquête ; « environ 0,1 % des exportations annuelles françaises » selon le porteur de projet. Ces 100 GWh donnent de l’ordre de 10 kWh par kilo de saumon, calcul dérivé cohérent avec les 7,5 kWh/kg mesurés par Song et ses collègues (2019) sur une ferme RAS commerciale — un cas documenté, pas une moyenne du secteur.

Où passe l’électricité : pomper et stériliser

La même étude livre la répartition la plus pédagogique du sujet : pompe de circulation 36,6 %, pompe d’appoint 22,1 %, lampes UV 16,5 %, soufflantes de biofiltre 9,1 %. Ce n’est donc pas la filtration qui coûte cher, mais le fait de faire bouger l’eau et de la stériliser. Une ferme RAS est avant tout une usine à pomper.

D’où vient le courant, et que se passe-t-il s’il s’arrête

Le projet annonce 8 MWc en toiture et une ferme solaire voisine de 30 MWc, censées couvrir 20 à 30 % des besoins, le reste étant acheté « via un contrat d’énergie certifiée verte » : un montage qui montre bien les intérêts et les limites des énergies renouvelables pour un process qui ne peut jamais s’arrêter. La fragilité est ailleurs : « une ligne unique alimente la pointe géographique concernée ». D’où cinq groupes électrogènes de 2 500 kVA, plus un de secours et 125 m³ de gazole enterrés, dimensionnés pour couvrir la moitié de la puissance — c’est-à-dire les seules fonctions vitales, circulation de l’eau et oxygénation.

L’analyse de cycle de vie la plus défavorable au RAS suppose un mix électrique à 65,2 % de charbon : avec une électricité décarbonée, l’empreinte serait meilleure — ce que l’on saisit en sachant comment se joue le réchauffement climatique. À l’inverse, Kabir et ses collègues énoncent un paradoxe : « Une meilleure efficacité de réutilisation de l’eau réduit l’impact environnemental mais augmente les dépenses d’électricité. »

Ce que mangent les saumons : l’angle mort du débat

Voici l’idée la plus contre-intuitive du dossier : le circuit fermé ne change rien à l’origine de l’aliment. Or l’aliment pèse environ 65 % de l’empreinte carbone des salmonidés (Budhathoki et al., 2025) et constitue « le premier contributeur aux émissions du cycle de vie » (Brown et al., 2025). Le débat « RAS contre cages » ne porte donc pas sur les deux tiers de l’impact climatique.

FIFO et FFDR : deux indicateurs, deux réponses

Le FIFO (fish in : fish out) mesure les kilos d’ingrédients marins par kilo de poisson produit, le FFDR (forage fish dependency ratio) la part issue de poissons pêchés pour la farine. Par lettre du 15 janvier 2026, Skretting France s’engage sur un FIFO « d’environ 1,45 : 1 » et précise que « l’intégralité de ces ingrédients marins est issue de parures […] et non de poissons pêchés spécifiquement à cette fin », d’où un FFDR annoncé de 0 : 1. La même lettre annonce environ 5 % de soja, européen sans déforestation ou sud-américain certifié ProTerra. C’est un engagement contractuel daté, pas un résultat mesuré.

Pourquoi les chiffres varient autant d’un camp à l’autre

La ministre de la Transition écologique Monique Barbut, au Sénat le 15 avril 2026, affirmait qu’« un saumon a besoin de manger 2,7 kilos de poisson, et ce poisson va être pêché sur les côtes ouest de l’Afrique ». Cette affirmation et l’engagement de Skretting sont incompatibles : mieux vaut les donner côte à côte, datées et attribuées. En revanche, les « 440 poissons sauvages » par saumon, que la commission juge « difficilement crédible », ne doivent pas être repris.

L’argumentaire critique le plus solide est publié : Aquaculture (2025) propose un nFIFO de 2,17, la rétention des oméga-3 n’étant que de 37,4 %. Nofima mesure 25 % des protéines et 32 % des EPA+DHA retenus dans le filet. Honnêteté sur les sources : les chiffres les plus favorables au secteur viennent d’auteurs liés à l’industrie des ingrédients marins, et le végétal n’est pas neutre — l’aliment norvégien est aujourd’hui végétal à 73,1 % et marin à 22,4 %, le soja brésilien causant « une déforestation massive ».

Circuit fermé ou cages en mer : ce que dit le bilan comparé

Ce que le RAS fait mieux, ce qu’il fait moins bien

L’analyse de cycle de vie de référence, publiée par Philis et ses collègues (2019), conclut que « les demandes énergétiques cumulées de la production de saumon atlantique en RAS terrestre sont en moyenne plus de trois fois supérieures à celles des cages marines, et le potentiel de réchauffement global est plus de deux fois supérieur ». En sens inverse, sur l’eutrophisation, « les systèmes fermés sont les plus performants ». Reste à savoir ce que mesure une empreinte carbone.

Saumon d’élevage : circuit fermé à terre (RAS) et cages en mer comparés, par tonne de poisson vif (Philis et al., 2019)
Indicateur RAS terrestre Cages en mer Lecture
Énergie primaire 133 220 MJ/t 37 913 MJ/t RAS ≈ 3,5 fois plus
Empreinte carbone 6 414 kg CO₂-eq/t 2 933 kg CO₂-eq/t RAS ≈ 2,2 fois plus
Eutrophisation 17,3 kg PO₄-eq/t 47,3 kg PO₄-eq/t RAS ≈ 2,7 fois moins
Conversion (FCR) 1,125 1,264 RAS ≈ 11 % plus efficace

Ces données « du berceau au portail » datent de 2019 et n’intègrent ni le mix électrique local, ni, comme le soulignent Brown et ses collègues, « la réduction des kilomètres alimentaires » et le carburant dépensé à livrer du saumon frais depuis la Norvège ou le Chili. La phrase à retenir : le RAS ne supprime pas les impacts, il les déplace. Il échange un problème diffus — pollution sous les cages, poux du saumon, échappées, transport aérien — contre un problème concentré : électricité, empreinte carbone, rejet ponctuel.

Les gains structurels du confinement

Trois avantages ne sont pas sérieusement contestés. Le confinement supprime les échappées et « la pollution génétique des stocks sauvages » (Kabir et al., 2026), ainsi que le pou du saumon, alors que le traitement biologique de référence en cage a échoué : sur 24 693 lompes étudiées en Norvège, « seulement 3,1 % […] contenaient des poux dans leur estomac », pour une mortalité de ces poissons nettoyeurs « de 80 % ou plus » (The Fish Site, 2026). Enfin, les effluents y sont 10 à 100 fois plus concentrés qu’en système ouvert, donc traitables.

Pêche au saumon d'élevage en Norvège

Et ce que le circuit fermé ne fait pas disparaître

Song et ses collègues mesurent toutefois 65,1 kg d’azote et 10,2 kg de phosphore par tonne de saumon. Le RAS concentre et rend traitable ; il ne fait pas disparaître les nutriments, dont l’excès nourrit l’eutrophisation et la prolifération d’algues vertes.

Au Verdon, le rejet annoncé est de moins de 8 mg/l de nitrates et 0,5 mg/l de phosphore : données déclaratives. Le Conseil scientifique de l’estuaire de la Gironde calcule pour sa part 87,6 tonnes de DCO par an, « ce qui est considérable ». La modélisation du dossier conclut à un écart thermique inférieur à 0,3 °C à 20 mètres du rejet, ce qui renvoie à la pollution thermique d’un rejet industriel.

Attention : la nuance que presque personne ne cite. La méta-analyse la plus récente (Budhathoki et al., 2025) conclut que « les différences de potentiel de réchauffement global et d’eutrophisation entre systèmes de production n’étaient pas statistiquement significatives ». Sur 355 analyses de cycle de vie publiées, moins de 7 % permettaient de comparer élevages fermés et ouverts (Brown et al., 2025). Toute affirmation catégorique excède donc ce que la science permet d’établir.

Les fragilités connues du circuit fermé

Quand une panne de quelques heures tue tout le cheptel

Fait remarquable et parfaitement neutre : c’est le porteur de projet lui-même qui a répertorié 17 défaillances survenues dans des fermes RAS à travers le monde — 13 concernent effectivement un RAS, 14 le saumon —, et c’est sur cette base que la commission d’enquête a imposé le phasage. Convergence rare entre les deux camps : des opposants avancent de leur côté 16 événements de mortalité de masse depuis 2014. Les causes sont toujours les mêmes :

  • sulfure d’hydrogène (H₂S) ;
  • excès d’azote ou d’ammoniac ;
  • panne d’oxygénation ;
  • coupure électrique ;
  • erreur humaine ;
  • incendie ;
  • effondrement de cuve.

Les exemples documentés ne manquent pas : Lerøy (1,9 million de smolts perdus), SalMar (pH monté à 10,9 après une erreur humaine), Proximar (arrêt des pompes suivi d’une asphyxie). Une défaillance de quelques heures peut donc tuer tout le cheptel : c’est la contrepartie exacte du contrôle total. Un éleveur cité par The Fish Site le résumait crûment en novembre 2024 : « Il faut tuer un million de poissons pour arriver à en élever un million. »

Le goût de vase, et pourquoi les saumons cessent d’être nourris

Autre difficulté : l’accumulation dans la chair de géosmine et de 2-méthylisobornéol, produits par des micro-organismes qui prolifèrent dans les biofilms des biofiltres. Le remède est une purge de plusieurs jours à plusieurs semaines avant l’abattage, poissons à jeun, les pertes « pouvant sinon atteindre environ 15 % ». C’est la fonction du bâtiment E du projet, où le dossier indique « 0 tonne de nourriture par mois ».

Maturation précoce et densité : deux sujets peu médiatisés

La maturation sexuelle précoce touche, en RAS mené jusqu’au poids marchand, « jusqu’à 39 % des mâles et 67 % des femelles » diploïdes (Brown et al., 2025) ; une cause suspectée est propre au circuit fermé : l’accumulation d’hormones stéroïdiennes dans l’eau recirculée.

La densité demande la plus grande prudence. Le dossier annonce 65 kg/m³ au bâtiment B, Brown et ses collègues 85 kg/m³ en moyenne pour le grossissement final, Song et ses collègues observaient 25 kg/m³ en cages, et Welfarm avançait en janvier 2026 une fourchette de 10-20 kg/m³. Aucun seuil réglementaire chiffré n’a pu être vérifié : ces valeurs ne sont pas homogènes.

Ce que dit précisément l’arrêté préfectoral du 3 août 2026

Ce qui est autorisé, et dans quelles limites

L’arrêté est délivré à la société Saumon du Médoc, ex-Pure Salmon France Fishfarm, adossée au fonds singapourien 8F Asset Management ; « Pure Salmon » désigne le groupe, pas le bénéficiaire de l’acte. La capacité autorisée est de 10 000 tonnes par an au titre de la rubrique ICPE 2130-1, sur une emprise d’environ 15 hectares dans une parcelle portuaire de 93 hectares, pour un investissement annoncé de 375 millions d’euros dont 281,4 millions de dépenses d’équipement. L’autorisation devient caduque faute de mise en service sous trois ans.

La montée en charge par paliers, prescription la plus structurante

Le « poids vif simultané » est phasé à 5 000 tonnes pendant les 18 premiers mois, 7 500 tonnes à 24 mois et 10 000 tonnes à 36 mois — soit la biomasse présente en même temps dans les bassins, et non la production annuelle. À chaque palier, l’arrêté impose un audit « par un bureau d’études extérieur spécialisé en aquaculture RAS, et en bien-être animal ». Le verrou est répété trois fois : « Ces éléments sont communiqués à l’inspection de l’environnement qui analyse la pertinence des données […] avant tout passage au palier supérieur. »

La genèse de cette prescription dit à quoi sert une enquête publique : le pétitionnaire proposait des jalons à 10 %, 50 % et 100 % de mise en service ; la commission d’enquête a exigé en réserve des paliers à 50 %, 75 % et 100 % des capacités ; l’arrêté les a retenus, en y ajoutant des échéances et le verrou de l’inspection.

« Tout est indicatif » : l’arbitrage par le texte

Esther Dufaure, cofondatrice du collectif Seastemik, déclarait à franceinfo le 4 août 2026 : « Tout est indicatif, on est dans de l’auto-évaluation. » Le texte lui donne partiellement raison : le mot « indicatives » y figure, mais il ne vise que les échéances de calendrier, pas les seuils ni les contrôles ; et le comité de suivi se réunit bien « à l’initiative du bénéficiaire ». En revanche, l’auto-évaluation ne correspond pas au texte, qui impose transmission mensuelle des données de pompage, audit extérieur et verrou de l’inspection.

La préfète, elle, résume sa décision ainsi : « Ce projet présente un grand intérêt économique et industriel pour le territoire. Il est encadré par des prescriptions environnementales particulièrement exigeantes, que les services de l’État veilleront à faire respecter. » Point souvent mal rapporté : un recours relève non du tribunal administratif mais de la cour administrative d’appel de Bordeaux (article R. 311-5 du code de justice administrative), dans un délai de deux mois.

Un projet contesté : ce que disent les instances et les opposants

Une enquête publique hors norme

Menée du 15 décembre 2025 au 19 janvier 2026, l’enquête a recueilli 22 980 contributions numériques, quand les plus gros projets nationaux en recueillent « entre 5 000 et 10 000 ». Sur l’ensemble, « 63 % d’avis sont négatifs, 30 % positifs », la part de défavorables atteignant 90 % au Verdon-sur-Mer. La commission relève aussi que sur environ 506 contributions déclarées locales, 106 seulement venaient d’une adresse IP du secteur.

Des avis institutionnels très partagés

Le clivage se lit mieux dans les votes que dans les adjectifs. La commission d’enquête a rendu un avis favorable assorti de deux réserves — le phasage 50/75/100 % et la limitation de l’eau potable à 15 m³/jour —, toutes deux reprises dans l’arrêté ; le CODERST a suivi le 2 juillet 2026. À l’inverse, la commission locale de l’eau du SAGE « Nappes profondes de Gironde » a jugé le projet « incompatible en l’état », et celle du SAGE « Estuaire de la Gironde » a rendu un avis réservé.

Un avis mérite une mention particulière : le Conseil scientifique de l’estuaire de la Gironde a rendu, le 19 janvier 2026, un avis défavorable à l’unanimité — auto-saisine et avis consultatif, mais émanant de l’instance scientifique officielle de l’estuaire (universités, Ifremer, INRAE, BRGM) et absent du communiqué préfectoral. Il estime que « le projet s’inscrit […] dans une perspective "d’expérimentation" » et cite une expertise du BRGM selon laquelle « les pompages d’essai et suivis n’ont pas été réalisés dans les règles de l’art ».

Les arguments des opposants, et ceux des soutiens

Le 4 août 2026, cinq collectifs — Seastemik, La Fraie sauvage, Estuaire 2050, Pays royannais environnement et Usines de Saumons Non merci — ont publié un communiqué commun jugeant la décision « irresponsable », Esther Dufaure y voyant « des garde-fous en trompe-l’œil ». Les conchyliculteurs de Charente-Maritime, non parties au recours, sont plus nuancés : « Pour 1 000 tonnes, j’aurais dit oui. Mais 10 000 tonnes, c’est non », déclarait leur président Philippe Morandeau à France 3. Le gouvernement était divisé : Monique Barbut s’est déclarée défavorable au Sénat, à titre de « position personnelle », le ministre délégué à l’Industrie favorable.

Deux éléments d’équilibre méritent d’être restitués. Dans son procès-verbal de synthèse, la commission d’enquête écrivait que le pétitionnaire n’avait « pas su répondre aux inquiétudes » ; dans ses conclusions du 23 mars 2026, elle rendait un avis favorable. À l’inverse, elle estime que les aspects techniques « s’appuient sur des données objectives », alors que plusieurs instances officielles ont formulé des objections précisément techniques.

Un dernier fait joue dans les deux sens : la masse d’eau « Estuaire Gironde aval » est classée en état chimique mauvais et écologique médiocre au titre de la directive-cadre sur l’eau (2021). Les opposants y voient un motif de ne pas ajouter de pression sur un milieu déjà dégradé et exposé, comme tout le littoral, à la montée du niveau des mers ; les porteurs de projet, un contexte où leur rejet traité serait marginal.

Dix mille tonnes : beaucoup ou peu ?

Énorme à l’échelle de la filière française

La consommation apparente française de saumon atteignait 205 381 tonnes équivalent poids vif en 2023, dont 98 % d’élevage (FranceAgriMer). La production nationale reste marginale : environ 250 tonnes en 2024 selon l’Ifremer. Les 10 000 tonnes autorisées représenteraient donc environ 1,5 fois toute la pisciculture marine française (6 619 tonnes en 2024) et près du quart de la pisciculture française totale.

Marginal à l’échelle du marché

Rapportées à la consommation, ces mêmes 10 000 tonnes changent d’apparence : 2 % selon le CSEG, 4 à 5 % selon l’Ifremer. Ce dernier estimait le 1er mars 2026 que ce tonnage n’est « pas de nature à modifier structurellement la dépendance aux importations » et que les systèmes de recirculation « déplacent la nature des risques ». L’État met en avant la production nationale « du poisson le plus consommé par les Français, et actuellement importé à 99 % » — un chiffre qui émane du communiqué préfectoral, sans source primaire citée — et 250 emplois directs.

Une échelle jamais atteinte nulle part

Un fait ne relève pas de l’opinion : aucune ferme RAS au monde ne produit aujourd’hui 10 000 tonnes de saumon par an en cycle complet. La démonstration vient du porteur de projet : son benchmark indique Proximar à 1 500 tonnes pour 5 300 de capacité et Salmon Evolution à 5 000 pour 8 500 ; son site vitrine japonais, de même format que Le Verdon, n’attend sa production qu’en 2028. À pleine capacité, le site girondin pèserait 40 à 50 % de la production mondiale de saumon RAS terrestre (calcul dérivé). Le CSEG y voit une « perspective d’expérimentation », l’État la justification du phasage.

Le secteur est aussi fragile économiquement, comme le documente The Fish Site : Atlantic Sapphire a perdu 191,2 millions de dollars en 2025 pour 5 096 tonnes récoltées, sans faire faillite ni cesser de produire. En France, le projet de Boulogne-sur-Mer, autorisé en février 2024, fait l’objet d’un recours, et celui de Plouisy a été abandonné faute d’eau en octobre 2024. Le Verdon doit d’ailleurs son existence à un échec du même ordre : Pure Salmon avait renoncé en mars 2022 à son site de Landacres, dans le Pas-de-Calais, faute d’accès à l’eau salée — d’où le choix d’un site portuaire posé sur une nappe saumâtre. Une proposition de loi n° 1136 instaurant un moratoire, déposée le 18 mars 2025 et cosignée par une centaine de députés, n’a jamais été examinée.

Ce que ça change (ou pas) dans votre assiette

Le saumon est la première espèce de poisson achetée par les ménages français : 27 899 tonnes de saumon frais en 2024, à 20,2 €/kg. Selon les engagements du dossier — comme engagements, pas comme résultats —, ce saumon serait produit « sans antibiotiques, sans hormones et sans pesticides », livré sous 24 heures après abattage, sans poux ni risque d’échappée.

Ce qui ne changerait pas tient en trois points : l’aliment, qui pèse environ 65 % de l’empreinte carbone et repose sur les mêmes ingrédients qu’en cage ; la part de soja ; et l’importation des œufs fécondés depuis l’Islande, pour un cycle de deux ans — incubation, tacons, smoltification vers 150 g, grossissement jusqu’à 5,5 kg, purge. Le calendrier annoncé évite bien des malentendus : chantier fin 2026, premiers œufs en 2028, commercialisation à l’automne 2030.

Ce qu’il faut retenir

Le circuit fermé fait ce qu’il promet : il supprime les échappées, le pou du saumon et la pollution diffuse, et il capte des déchets bien plus concentrés, donc traitables. Il le paie en électricité et en empreinte carbone, et une panne de quelques heures peut y tuer tout un cheptel. Surtout, les deux tiers de l’impact climatique se jouent dans le sac d’aliment, identique dans les deux systèmes : le RAS ne supprime pas les impacts, il les déplace. Les auteurs de la revue de référence concluent que « les jugements portés sur l’efficacité et la durabilité des RAS […] doivent être évalués de manière plus globale, en adoptant des approches à l’échelle du système entier ».

FAQ — Aquaculture en circuit fermé : vos questions

Qu’est-ce qu’une ferme à saumons en circuit fermé (RAS) ?

Un élevage à terre où l’eau des bassins est filtrée, traitée par des bactéries dans un biofiltre MBBR, dégazée, désinfectée aux UV et à l’ozone, puis réoxygénée avant d’être réinjectée. Le dossier du Verdon annonce un recyclage de 99 %. Le procédé est déjà la norme pour les juvéniles ; la nouveauté est le cycle complet à terre.

Combien d’eau consomme une ferme à saumons en circuit fermé ?

Les estimations divergent d’un ordre de grandeur : 1 200 à 2 400 m³ par jour pour une ferme de 10 000 tonnes selon la littérature (Brown et al., 2025), 5 940 m³ autorisés par l’arrêté, environ 24 000 m³ selon l’équipe technique du Parc naturel marin. Aucun n’a été vérifié en exploitation.

Pourquoi une ferme RAS consomme-t-elle autant d’électricité ?

Parce qu’il faut faire circuler l’eau en permanence. Dans un cas mesuré (Song et al., 2019), les deux pompes pèsent près de 60 % de la consommation et les lampes UV 16,5 %. Le projet du Verdon annonce 25 MW et environ 100 GWh par an, soit de l’ordre de 10 kWh par kilo de saumon.

Le saumon élevé à terre est-il plus écologique que le saumon élevé en mer ?

Cela dépend du critère. Une analyse de cycle de vie de référence (Philis et al., 2019) donne au circuit fermé une empreinte carbone 2,2 fois supérieure aux cages marines, mais une eutrophisation 2,7 fois inférieure. La méta-analyse la plus récente conclut que ces écarts ne sont pas statistiquement significatifs.

De quoi sont nourris les saumons d’élevage ?

D’un mélange d’ingrédients marins et végétaux, identique en circuit fermé et en cage. Pour le Verdon, Skretting s’engage par écrit sur 1,45 kg d’ingrédients marins par kilo de saumon, entièrement issus de coproduits, et environ 5 % de soja certifié. L’aliment pèse environ 65 % de l’empreinte carbone.

Le saumon d’élevage en circuit fermé reçoit-il des antibiotiques ?

Le dossier et le communiqué préfectoral annoncent une production sans antibiotiques, sans hormones et sans pesticides, rendue possible par le confinement et la biosécurité. C’est un engagement du projet, qui figure parmi les points que la commission de suivi devra contrôler, et non un résultat déjà constaté sur une production existante.

Pourquoi le projet du Verdon-sur-Mer fait-il débat ?

Sur l’eau, avec l’avis d’incompatibilité de la commission locale du SAGE « Nappes profondes de Gironde » ; sur les rejets dans un estuaire déjà classé en mauvais état chimique ; sur l’électricité ; et sur l’échelle, puisque aucune ferme au monde ne produit 10 000 tonnes en cycle complet. L’enquête publique a recueilli près de 23 000 contributions, dont 63 % défavorables.