La Thaïlande face à l’interdiction des pesticides : glyphosate, paraquat et chlorpyrifos

Le 1ᵉʳ juin 2020, la Thaïlande faisait basculer son agriculture dans une nouvelle ère en interdisant définitivement l’utilisation du paraquat et du chlorpyrifos, deux pesticides parmi les plus controversés au monde. Une mesure saluée par les organisations sanitaires, contestée par l’industrie agrochimique et les partenaires commerciaux — États-Unis en tête. Cinq ans plus tard, le bilan chiffré est éloquent : les importations d’agrochimiques ont reculé, les cas d’intoxication ont chuté de 62 %, et la Thaïlande s’impose comme un laboratoire régional de politique phytosanitaire. Retour sur l’interdiction des pesticides en Thaïlande, ses justifications scientifiques, ses effets concrets et ses zones d’ombre persistantes.

Une décision prise après un long débat réglementaire

L’interdiction est le fruit d’un débat ouvert en 2019 au sein du Hazardous Substances Committee thaïlandais. Plusieurs reports et renversements de décision sont intervenus entre octobre 2019 et juin 2020, sous la pression combinée des associations de santé publique (en faveur de l’interdiction) et des groupes agrochimiques internationaux et de la mission commerciale américaine (défavorables à l’interdiction, notamment pour le glyphosate utilisé sur les cultures de soja OGM exportées vers la Thaïlande).

Le résultat final, effectif le 1ᵉʳ juin 2020, établit un compromis : paraquat et chlorpyrifos sont interdits, tandis que le glyphosate est restreint mais conserve une autorisation limitée à certaines cultures (soja, maïs, palmier à huile, arbres fruitiers, eucalyptus). Cette décision marque une avancée sans précédent dans la lutte contre la pollution environnementale régionale, même si le traitement asymétrique des trois molécules a suscité critique et débat.

Les trois substances au cœur du débat

Le paraquat : toxicité aiguë létale

Herbicide de contact puissant, le paraquat se distingue par une toxicité aiguë particulièrement élevée chez l’homme. Une gorgée suffit à provoquer des lésions pulmonaires irréversibles, et il n’existe aucun antidote efficace. Utilisé massivement en Asie du Sud-Est depuis les années 1970, le paraquat a été associé à des dizaines de milliers de décès par empoisonnement dans la région — accidents professionnels chez les paysans sans équipement de protection, mais aussi suicides extrêmement violents dans des zones rurales précarisées. Son interdiction en Thaïlande s’est alignée sur celles déjà prononcées dans une soixantaine de pays, dont les États membres de l’Union européenne depuis 2007.

Le chlorpyrifos : un risque pour le développement neurologique

Insecticide organophosphoré largement utilisé sur les cultures maraîchères et fruitières, le chlorpyrifos présente une toxicité chronique bien documentée. Les études épidémiologiques menées aux États-Unis et en Europe ont établi des effets délétères sur le développement neurologique des enfants exposés in utero : baisse du QI, retards de développement, troubles attentionnels, anomalies structurelles cérébrales. L’Union européenne a interdit le chlorpyrifos en 2020, peu avant la Thaïlande. Les États-Unis ont révoqué ses tolérances alimentaires en 2022.

Le glyphosate : l’herbicide le plus utilisé au monde

Commercialisé depuis 1974 sous la marque Roundup (Monsanto, désormais Bayer), le glyphosate est l’herbicide le plus diffusé au niveau mondial — des centaines de milliers de tonnes vendues chaque année. Son statut sanitaire fait l’objet d’une controverse scientifique intense : classé « cancérogène probable » (groupe 2A) par le Centre International de Recherche sur le Cancer (CIRC) en 2015, il est considéré comme « peu susceptible de poser un risque cancérogène » par l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA) et l’Agence américaine de protection de l’environnement (EPA). La Thaïlande a tranché pour une position médiane : restriction aux usages essentiels, sans interdiction totale.

Correction factuelle : contrairement à une idée souvent reprise, la Thaïlande n’a pas interdit le glyphosate. Seuls le paraquat et le chlorpyrifos font l’objet d’une interdiction complète effective depuis le 1ᵉʳ juin 2020. Le glyphosate demeure autorisé sous restrictions, notamment sur le soja, le maïs, les fruits et le palmier à huile.

Les conséquences pour les agriculteurs

L’interdiction a transformé en profondeur les pratiques agricoles thaïlandaises. De nombreux exploitants, habitués à utiliser le paraquat pour le désherbage des plantations de canne à sucre, chanvre, de manioc et d’hévéas, ont dû trouver rapidement des alternatives. Les coûts additionnels — main-d’œuvre pour le désherbage manuel ou mécanique, achat de nouveaux herbicides autorisés, formation aux nouvelles techniques — ont pesé sur les trésoreries, particulièrement pour les petits exploitants.

Parmi les alternatives déployées : herbicides alternatifs autorisés (atrazine, 2,4-D, ametryn), désherbage mécanique par motoculteur ou par faucille, couvertures végétales vivantes, paillages organiques, biopesticides à base de Trichoderma ou de Bacillus thuringiensis. Certaines techniques traditionnelles (rotation des cultures, compagnonnage végétal) connaissent un regain d’intérêt. L’adoption reste inégale : les grandes exploitations industrielles et les coopératives d’exportation ont mieux absorbé la transition que les petits planteurs isolés.

Un bilan sanitaire encourageant après cinq ans

Les chiffres officiels publiés par le ministère de la Santé thaïlandais en 2024 confirment un bénéfice sanitaire tangible. Les cas d’intoxication par pesticides, principalement liés au paraquat, ont reculé de 22,75 pour 100 000 habitants en 2017 à 8,72 pour 100 000 en 2023, soit une baisse de 62 %. Parallèlement, les importations d’agrochimiques toutes catégories confondues sont passées de 128 millions de kilogrammes en 2017 à 113 millions en 2022 — un signal de transformation structurelle des pratiques.

Les analyses de résidus sur les légumes et fruits vendus sur les marchés thaïlandais montrent également une diminution de la fréquence des dépassements, notamment pour les molécules interdites. Les médecins ruraux rapportent une raréfaction des cas graves d’empoisonnement au paraquat, autrefois fléau hospitalier récurrent pendant la saison agricole. Les atteintes à l’environnement liées à l’usage excessif de pesticides reculent également, avec des effets positifs observés sur les pollinisateurs, les poissons des rizières et la qualité des sols.

Un bras de fer diplomatique et industriel qui continue

L’industrie agrochimique n’a jamais accepté cette décision. Syngenta, Bayer et d’autres groupes ont multiplié les recours administratifs et les pressions diplomatiques, argumentant l’absence d’alternatives aussi efficaces, les pertes de rendement anticipées et les ruptures dans les chaînes d’approvisionnement. Les États-Unis, par la voix de leur mission commerciale, ont exprimé à plusieurs reprises leur désaccord, liant la question à leurs exportations de soja OGM vers la Thaïlande.

Malgré ces pressions, la Thaïlande a jusqu’ici maintenu l’interdiction du paraquat et du chlorpyrifos. Les réseaux de santé publique et les organisations environnementales thaïlandaises, très mobilisés sur ce dossier, jouent un rôle clé dans la stabilité de la position officielle. Le glyphosate, en revanche, reste un dossier ouvert : certains parlementaires plaident régulièrement pour son interdiction totale, mais les intérêts économiques des filières d’exportation pèsent en sens contraire.

L’exemple thaïlandais : un signal régional

La décision de Bangkok n’est pas restée isolée. Le Vietnam a interdit le paraquat dès 2017, suivi par le Laos en 2020 et la Malaisie en 2020 pour certains usages. Le Sri Lanka avait tenté une approche radicale en 2015 en interdisant une série de pesticides d’un seul coup — avec des conséquences agricoles désastreuses qui ont forcé un rétropédalage partiel. L’expérience thaïlandaise illustre au contraire les bénéfices d’une approche graduée : interdiction ciblée des substances les plus dangereuses, accompagnement des agriculteurs dans la transition, surveillance épidémiologique continue pour documenter les effets.

Pour l’avenir, les défis restent nombreux : accélérer la diffusion des biopesticides, former les agriculteurs aux alternatives agroécologiques, renforcer les contrôles sur les importations frauduleuses (les saisies de paraquat clandestin se poursuivent), et finaliser la position sur le glyphosate. Le modèle thaïlandais, imparfait mais pragmatique, pourrait inspirer d’autres pays d’Asie du Sud-Est dans leurs propres trajectoires de transition phytosanitaire.

FAQ — interdiction des pesticides en Thaïlande

Quels pesticides la Thaïlande a-t-elle interdits ?

La Thaïlande a interdit définitivement le paraquat et le chlorpyrifos depuis le 1ᵉʳ juin 2020. Le glyphosate n’a pas été interdit mais fait l’objet de restrictions : il reste autorisé sur certaines cultures spécifiques comme le soja, le maïs, le palmier à huile, les arbres fruitiers et l’eucalyptus. Cette interdiction a fait suite à plusieurs mois de débats réglementaires intenses.

Pourquoi le paraquat est-il si dangereux ?

Le paraquat est un herbicide de contact à toxicité aiguë extrême. Une gorgée suffit à provoquer des lésions pulmonaires irréversibles et létales en quelques jours, sans antidote efficace connu. Il a été associé à des dizaines de milliers de décès par empoisonnement en Asie du Sud-Est — accidents professionnels chez les paysans mais aussi suicides dans les zones rurales. Plus de 60 pays l’ont interdit.

Le glyphosate est-il cancérogène ?

Le statut scientifique du glyphosate fait débat. Le CIRC (OMS) l’a classé « cancérogène probable » (groupe 2A) en 2015. En revanche, l’EFSA (Europe) et l’EPA (États-Unis) considèrent qu’il est « peu susceptible de poser un risque cancérogène » aux niveaux d’exposition habituels. La Thaïlande a tranché pour une position médiane : restrictions d’usage sans interdiction totale.

Quels résultats sanitaires a produit l’interdiction en Thaïlande ?

Les cas d’intoxication par pesticides en Thaïlande sont passés de 22,75 pour 100 000 habitants en 2017 à 8,72 pour 100 000 en 2023, soit une baisse de 62 %. Les importations d’agrochimiques ont reculé de 128 à 113 millions de kilogrammes entre 2017 et 2022. Les médecins ruraux rapportent une raréfaction des empoisonnements graves au paraquat.

Quelles alternatives aux pesticides interdits pour les agriculteurs thaïlandais ?

Plusieurs alternatives ont été déployées : herbicides autorisés (atrazine, 2,4-D), désherbage mécanique et manuel, couvertures végétales vivantes, paillages organiques, biopesticides à base de Trichoderma ou Bacillus thuringiensis. Les techniques traditionnelles comme la rotation des cultures et le compagnonnage végétal connaissent aussi un regain. L’adoption reste inégale entre grandes exploitations et petits planteurs.

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