Pourquoi un pays où l’accouchement est de plus en plus technique voit-il la mortalité de ses nouveau-nés cesser de baisser ? En France, selon l’Insee, 4,1 enfants sur 1 000 nés vivants sont morts avant un an en 2024 et 4,0 en 2025, contre 3,5 en 2011 : la courbe a remonté jusqu’en 2022, plafonne depuis autour de 4 ‰, et toute la hausse se loge entre le 1ᵉʳ et le 27ᵉ jour de vie. Les actes de l’accouchement ne suivent pas tous ce tracé : la césarienne, pratiquée dans 21,4 % des accouchements en 2021, est stable depuis 2010, et seul le déclenchement progresse nettement. Remonter la chaîne du décès néonatal, maillon par maillon, permet de séparer ce que la médicalisation peut expliquer de ce que les séries nationales ne lui attribuent pas.
Un bébé sur 250 meurt avant son premier anniversaire
En 2024, 2 700 enfants sont morts en France avant d’avoir un an. Rapporté aux naissances vivantes de l’année, ce nombre donne un taux de mortalité infantile de 4,1 pour 1 000, soit un enfant sur 250, selon l’Insee Première n° 2048 du 10 avril 2025. Le bilan démographique 2025 de l’Insee, publié le 13 janvier 2026, donne pour 2025 un taux provisoire de 4,0 ‰ et 2 550 décès, sur 645 000 naissances, soit 24 % de naissances de moins qu’en 2010.
Un taux en pour mille se lit mal tant qu’il n’est pas ramené à des effectifs. Le point bas de la série de l’Insee date de 2011, à 3,5 ‰. Avec le nombre actuel de naissances, le demi-point de hausse depuis représente de l’ordre de 300 décès de plus chaque année qu’au niveau de 2011. La comparaison européenne donne un ordre de grandeur voisin. D’après l’Insee, la France dépasse la moyenne de l’Union européenne depuis 2015, avec 4,0 ‰ en 2023 contre 3,3 ‰ pour l’ensemble de l’UE. Cet écart de 0,7 point correspond à plusieurs centaines de décès par an. Le rapport de l’Inspection générale des affaires sociales (Igas) sur la périnatalité, publié le 4 août 2026, l’estime à 529 décès qui n’auraient pas eu lieu en 2024 au taux moyen de l’UE, selon la synthèse du rapport publiée par Infirmiers.com ; la page de présentation de l’Igas ne reprend pas ce chiffre.
Deux échelles se superposent ici. Pour une naissance, le risque reste faible : environ 4 décès pour 1 000. Pour le pays, l’écart avec la moyenne européenne pèse plusieurs centaines de vies chaque année, et il persiste depuis 2015. C’est à cette seconde échelle que le problème se mesure.
Le mot « hausse » demande aussi une précision de calendrier. Selon l’Insee, après un fort recul au XXᵉ siècle, la mortalité infantile ne baisse plus depuis 2005. Elle a ensuite légèrement augmenté entre 2011 et 2022, année où elle atteint 4,0 ‰, puis s’est stabilisée : 4,1 ‰ en 2024, 4,0 ‰ en 2025. C’est un plateau, pas une spirale. La question posée par les chiffres change donc de nature : il ne s’agit plus seulement d’expliquer une remontée, mais de comprendre pourquoi la France ne rejoint pas les pays européens qui font mieux qu’elle.
Trois indicateurs, trois échelles : infantile, néonatale, périnatale
Trois chiffres circulent pour parler de la mort des bébés, et ils ne mesurent pas la même chose. La mortalité infantile, calculée par l’Insee à partir de l’état civil, rapporte les décès survenus avant un an au nombre de naissances vivantes. La mortalité néonatale en est une partie : les décès survenus avant 28 jours de vie. La mortalité périnatale, suivie par la Drees à partir des données hospitalières du PMSI, change à la fois de numérateur et de dénominateur. Elle additionne les enfants nés sans vie à partir de 22 semaines d’aménorrhée (SA) ou de 500 grammes et les décès des sept premiers jours, puis rapporte ce total à l’ensemble des naissances, vivantes ou non.
Selon le numéro 1378 d’Études et résultats de la Drees, publié le 7 juillet 2026, la mortalité périnatale atteint 11,2 pour 1 000 naissances en 2024 : 7 398 cas sur 661 822 naissances. Elle avait oscillé autour de 10,5 ‰ entre 2014 et 2021 et augmente depuis. Ce chiffre, près de trois fois supérieur au taux de mortalité infantile, n’est pas un taux de décès de bébés nés vivants. La mortinatalité, c’est-à-dire les enfants nés sans vie, en représente 82 %, soit 9,2 ‰, interruptions médicales de grossesse comprises. La mortalité néonatale précoce, celle des nouveau-nés morts dans leur première semaine, pèse 2,0 ‰.
D’où une règle de lecture : les trois chiffres ne s’additionnent pas. Ils se recoupent en partie, puisque les décès de la première semaine figurent à la fois dans l’indicateur périnatal et dans l’indicateur infantile, et ils n’ont pas le même dénominateur. Leurs tendances peuvent aussi diverger sans se contredire : le taux périnatal monte depuis 2021 quand le taux infantile plafonne depuis 2022, et le premier est dominé par des morts fœtales que le second ne compte pas.
La hausse se loge dans les quatre premières semaines de vie
L’Insee découpe la première année en trois périodes : le jour de la naissance, les jours 1 à 27, puis le reste de la première année, qui forme la mortalité post-néonatale. Entre 2011 et 2024, deux de ces trois périodes n’ont pas bougé. La mortalité le jour de la naissance est restée stable, la mortalité post-néonatale aussi. Toute la hausse porte sur les décès survenus entre le 1ᵉʳ et le 27ᵉ jour de vie, dont le taux passe de 1,5 à 2,0 ‰. La page de présentation du rapport de l’Igas dresse le même constat : l’augmentation est portée par la mortalité néonatale.
Localiser la hausse, c’est déjà trier les explications. Les premières semaines de vie sont la période où pèsent la prématurité, les malformations graves et la qualité de la réanimation néonatale. Les accidents domestiques et les infections de la petite enfance ne sont pas les causes qui dominent cette fenêtre. Une explication recevable de la hausse doit donc agir sur ce qui se passe avant la naissance, pendant l’accouchement et dans les semaines qui suivent. L’accouchement reste donc dans le champ.
Une analyse de séries temporelles publiée en mai 2022 dans The Lancet Regional Health – Europe par N. T. H. Trinh, Martin Chalumeau et leurs collègues (Inserm, AP-HP) précise le calendrier sur la période 2001-2019. Elle repère deux ruptures de tendance : en 2005, la baisse rapide s’arrête ; en 2012, la courbe s’inverse. Sur la série propre à l’étude, le taux passe de 3,32 ‰ en 2012 à 3,56 ‰ en 2019, soit une hausse de 7 %. Ces valeurs ne coïncident pas avec celles de l’Insee, qui situe le point bas en 2011 à 3,5 ‰ : l’étude travaille sur sa propre série, qui sert à dater les ruptures de tendance, et les niveaux de référence restent ceux de l’Insee.
Les auteurs estimaient à environ 1 200 par an les décès avant un an en excès par rapport à des pays comme la Suède ou la Finlande, sans pouvoir en identifier de cause spécifique, et appelaient à explorer ces causes en détail. Ce chiffre ne contredit pas l’estimation de 529 décès rapportée pour le rapport de l’Igas. Les deux calculs n’ont pas le même étalon : l’un se compare aux pays les mieux placés, l’autre à la moyenne européenne.
Naître trop tôt, premier facteur de décès
La prématurité désigne une naissance avant 37 semaines d’aménorrhée. C’est le maillon par lequel passe la majorité des décès autour de la naissance. Selon la Drees, 84 % des décès périnatals de 2024 concernent des naissances avant 37 SA, et la mortalité périnatale y est 63 fois plus élevée que pour une naissance à terme.
Ce rapport de 63 à 1 fait de la prématurité un multiplicateur. Il suffit que la part des naissances prématurées augmente légèrement pour que le nombre de décès néonatals augmente, même si chaque bébé prématuré est soigné exactement aussi bien qu’avant. Le mécanisme est un effet de composition : la qualité des soins peut rester constante pendant que la population qui en a besoin change. Les soins n’ont pas besoin de se dégrader.
Les naissances multiples montrent ce multiplicateur à l’œuvre. Selon la Drees, leur risque de mortalité périnatale vaut 3,8 fois celui des naissances uniques. L’Insee aboutit à un ordre de grandeur voisin pour la mortalité infantile : les jumeaux et les triplés ont un risque environ cinq fois plus élevé que les autres enfants. L’écart se lit dans le calendrier de leur naissance, puisque 51 % d’entre eux naissent prématurés, contre 5 % des autres enfants. Selon la synthèse du rapport de l’Igas publiée par Infirmiers.com, l’inspection range d’ailleurs les grossesses multiples parmi les facteurs de la dégradation.
Tout ce qui augmente les naissances prématurées augmente donc mécaniquement les décès néonatals : grossesses multiples, âge maternel plus élevé, obésité, diabète, précarité. La prématurité relie ces facteurs maternels au décès du bébé. Les sources disponibles décrivent chacun de ces liens, mais aucune ne chiffre la part de chaque facteur dans la hausse observée depuis 2011.
Des grossesses plus tardives, plus souvent à risque, inégalement suivies
L’Enquête nationale périnatale 2021, conduite par l’Inserm, la Drees et Santé publique France sur 13 631 naissances de mars 2021 et dont les résultats ont été publiés le 6 octobre 2022, décrit une population de mères qui change vite. Entre 2016 et 2021, la part des mères de 35 à 39 ans passe de 17,2 % à 19,2 %, celle des mères de 40 ans et plus de 3,9 % à 5,4 %. Sur la même période, la part des femmes en surpoids passe de 19,9 % à 23,0 %, celle des femmes obèses de 11,8 % à 14,4 %.
Ces évolutions comptent parce que le risque n’est pas réparti uniformément selon l’âge. La Drees mesure en 2024 une mortalité périnatale de 9,9 ‰ chez les mères de 30 à 34 ans, contre 17,6 ‰ après 40 ans et 18,1 ‰ avant 20 ans. Le risque monte aux deux extrémités de la vie reproductive. Une population de mères plus âgées glisse vers l’une d’elles.
Le rapport de l’Igas qualifie la hausse de phénomène multifactoriel, lié à des facteurs démographiques, sociaux et économiques : âge maternel, diabète, obésité, précarité, avec de fortes disparités territoriales. Les gradients mesurés par l’Insee donnent l’échelle de ces disparités. Un enfant meurt avant un an dans 2,2 cas pour 1 000 quand sa mère est cadre, contre 5,1 quand elle est inactive, soit 2,3 fois plus. Le taux atteint 8,0 ‰ dans les départements et régions d’outre-mer (DROM), contre 3,5 ‰ en métropole, et 9,7 ‰ en Guyane : là encore, un rapport de 2,3 entre DROM et métropole. La mortalité périnatale suit la même géographie, de 9,3 ‰ en Auvergne-Rhône-Alpes à 21,0 ‰ en Guadeloupe en 2024, selon la Drees.
L’Insee relève aussi un risque environ doublé quand la mère est née en Afrique hors Maghreb. Ce chiffre se lit comme un marqueur, pas comme une cause biologique. Le pays de naissance de la mère signale des conditions de vie et un accès au suivi de grossesse qui pèsent sur le risque ; il ne dit rien d’une fragilité propre à un groupe, et ne fait pas des mères nées à l’étranger l’origine de la hausse.
Ces écarts, du simple au double, indiquent que la mortalité des nouveau-nés suit les conditions de vie et l’accès au suivi de grossesse. Leur portée a une limite nette : ce sont des associations mesurées sur une période, qui décrivent où se concentre le risque sans répartir la hausse depuis 2011 entre l’âge, le poids, la précarité et le territoire. L’Igas parle de facteurs multiples. Aucun n’est désigné comme cause unique.
Poursuivre une grossesse après un diagnostic grave change le décompte
Un maillon de la chaîne ne relève ni de la santé des mères ni de la qualité des soins, mais de la manière de compter. Lorsque le diagnostic prénatal révèle chez le fœtus une affection grave et incurable, les parents peuvent demander une interruption médicale de grossesse. Le décès est alors enregistré comme une mort fœtale : il entre dans la mortinatalité, donc dans l’indicateur périnatal, mais jamais dans la mortalité infantile, qui ne compte que les enfants nés vivants. Si les parents choisissent de poursuivre la grossesse, le cas échéant avec un accompagnement en soins palliatifs périnatals, et que l’enfant naît vivant puis meurt dans ses premiers jours, la même issue devient un décès néonatal. Elle entre alors dans la mortalité infantile.
Une équipe française réunie autour de N. Bourgon et d’Yves Ville a mesuré ce basculement à l’échelle de la population. Leur analyse, une courte communication mise en ligne le 4 juillet 2025 et publiée dans le BJOG de janvier 2026 (vol. 133, n° 1, doi :10.1111/1471-0528.18284), indique qu’en France le nombre de grossesses poursuivies après un diagnostic prénatal d’affection fœtale grave et incurable est passé de 0,60 à 2,68 pour 1 000 naissances vivantes entre 2008 et 2022. C’est une multiplication par près de 4,5. Si l’on retirait de la statistique les décès de ces nouveau-nés, la mortalité néonatale semblerait, selon les auteurs, relativement stable sur la période, passant de 2,4 à 2,3 ‰.
Les auteurs y voient une contribution possible à la hausse de la mortalité néonatale, sans en chiffrer la part. Si elle se confirmait, la conséquence irait contre l’intuition. Un changement qui répond au choix des parents, et qu’un meilleur accompagnement rend possible, peut dégrader l’indicateur sans que les soins se soient dégradés. L’indicateur bouge alors, pas forcément les soins.
Deux limites encadrent ce résultat. C’est le travail d’une seule équipe, et ses auteurs restent prudents sur la causalité : l’étude ne permet pas de conclure que la hausse de la mortalité infantile se réduit à un effet de décompte. Ensuite, leur taux de mortalité néonatale, 2,4 puis 2,3 ‰, ne repose pas sur la même définition que la série de l’Insee des décès entre 1 et 27 jours, 1,5 puis 2,0 ‰ : les deux séries ne se superposent pas et ne se soustraient pas l’une de l’autre. Le mécanisme de décompte est certain, puisqu’il découle des définitions. Son poids exact dans la hausse nationale reste à confirmer.

Césarienne, déclenchement, épisiotomie : des courbes qui ne suivent pas celle des décès
Si une pratique obstétricale était à l’origine de la hausse, sa courbe devrait bouger avec celle de la mortalité. C’est le test le plus simple d’une hypothèse causale à l’échelle d’un pays, et l’Enquête nationale périnatale 2021 fournit de quoi le poser. En mars 2021, 21,4 % des accouchements se font par césarienne, un taux stable depuis 2010. Les déclenchements du travail passent de 22,0 % des accouchements en 2016 à 25,8 % en 2021. L’épisiotomie, incision du périnée pendant l’accouchement, recule de 20,1 % à 8,3 %. La péridurale concerne 82,7 % des femmes.
Sur longue période, la césarienne a bien progressé : selon CNRS Le Journal, son nombre a été multiplié par quatre depuis les années 1970, et certains établissements privés atteignent 50 %. Mais la chronologie récente ne concorde pas avec celle de la mortalité. Celle-ci cesse de baisser en 2005 et remonte à partir de 2011-2012, alors que le taux de césarienne est stable depuis 2010 et que l’épisiotomie a été divisée par plus de deux entre 2016 et 2021. Seul le déclenchement augmente nettement. La médicalisation n’a donc pas progressé en bloc : ni la césarienne ni l’épisiotomie ne suivent la courbe des décès.
Ce test a une portée précise. Il écarte l’image d’une médicalisation croissante et uniforme qui entraînerait mécaniquement la mortalité. Il ne dit rien d’un effet possible dans un sous-groupe de patientes, ni du rôle du déclenchement, dont la progression n’a été reliée aux décès par aucune des séries publiques citées ici. La surmédicalisation n’est donc ni réfutée ni établie comme cause de la hausse de la mortalité infantile : c’est une hypothèse que les données nationales ne mesurent pas.
L’Organisation mondiale de la santé fournit l’autre repère. Dans sa déclaration sur les taux de césarienne du 14 avril 2015, elle indique qu’un taux de 10 à 15 % est considéré comme idéal depuis 1985. Quand le taux d’une population monte vers 10 %, les décès maternels et néonatals diminuent. Au-dessus, le bénéfice cesse d’être démontré : « Au-delà de 10 %, rien n’indique que les taux de mortalité s’améliorent. » L’OMS refuse pour autant de fixer un taux-cible. Elle demande que la césarienne soit pratiquée pour les femmes qui en ont besoin, car lorsqu’elle est indiquée, elle sauve des vies. Le seuil décrit une population, pas une patiente.
Le principe de précaution déplace le risque vers la mère
La thèse de la surmédicalisation a été relancée par CNRS Le Journal, dont le premier volet d’une série signée Nora Bouazzouni, « Des accouchements surmédicalisés ? », est paru le 21 septembre 2026, le second le lendemain. Anne Chantry, sage-femme et épidémiologiste à l’Inserm, y attribue la multiplication des actes à l’essor du principe de précaution : se protéger du risque médico-légal, se rassurer, et justifier une philosophie de soin selon laquelle il faudrait tout maîtriser par la technologie. Le premier de ces motifs relève du droit plus que de la médecine.
L’échographie montre comment une précaution engendre d’autres actes. Trois échographies sont recommandées pendant la grossesse ; selon CNRS Le Journal, la moitié des femmes en passent au moins six. Or le dépistage du retard de croissance intra-utérin (RCIU), celui d’un fœtus qui grandit moins que prévu, reste imparfait. D’après des travaux de l’Inserm cités par le journal, 21 % des RCIU sont repérés pendant la grossesse, et près de la moitié des fœtus suspectés de RCIU ont un poids normal à la naissance. Un tel examen produit donc à la fois des cas manqués et des faux positifs. Chaque faux positif peut ouvrir une surveillance renforcée et des décisions, comme un déclenchement plus précoce, sans gain garanti pour l’enfant. Le lien avec une prématurité induite est plausible. Il n’est pas mesuré dans les séries nationales.
C’est sur la santé maternelle que la thèse a le plus de prise documentée. Avec 21,4 %, soit le double du seuil au-delà duquel l’OMS ne voit plus de gain de mortalité démontré, une part des césariennes françaises n’apporte pas de bénéfice vital établi. Elles ont pourtant un coût pour la mère. Selon une étude de l’Inserm citée par CNRS Le Journal, la césarienne expose davantage que la voie basse aux complications hémorragiques graves, avec un risque triplé après 35 ans. Le même article rapporte que 88 % des décès maternels par hémorragie survenus entre 2013 et 2015 ont été jugés évitables par le comité d’experts (Cress), un chiffre qui porte sur l’ensemble des hémorragies et pas sur les seules césariennes. Appliqué au-delà de l’indication, le principe de précaution déplace une partie du risque de l’enfant vers la mère plus qu’il ne le supprime. Ces résultats sont rapportés par le journal sans le détail des études d’origine.
Les maisons de naissance, qui accueillent des femmes à bas risque, illustrent l’arbitrage inverse. Une étude de 2018 citée par CNRS Le Journal y relève deux fois moins d’extractions instrumentales et de césariennes, trois fois moins d’épisiotomies, mais deux fois plus d’hémorragies du post-partum. Environ 70 % des grossesses sont à bas risque, selon l’ordre de grandeur donné par le même article. Moins d’actes ne signifie pas moins de risque. Aucun modèle n’est sans risque. La question pratique est l’orientation de chaque grossesse selon son niveau de risque, et elle se tranche avec la sage-femme ou le médecin qui la suit. Rien dans ces données ne justifie de refuser une échographie, un monitoring, un déclenchement ou une césarienne prescrits.
Grandes ou petites maternités : l’inspection et les obstétriciens divisés
Le paysage hospitalier a changé pendant la même période. La France comptait 497 maternités en mars 2016 et 456 en mars 2021, selon l’Enquête nationale périnatale. Savoir si ces fermetures et regroupements pèsent sur la mortalité des nouveau-nés oppose l’inspection et une partie des obstétriciens.
Pour l’Igas, les restructurations de maternités engagées depuis plusieurs décennies ne suffisent pas à expliquer la dégradation, et aucun modèle d’organisation territoriale optimal n’a été identifié. Dans une tribune publiée dans Le Monde et reprise le 24 août 2026 par Médecin d’Occitanie, trois obstétriciens, les Pr Patrick Rozenberg, président du Collège national des gynécologues et obstétriciens français (CNGOF), Yves Ville et Morel, contestent l’analyse de l’Igas sur le lien entre taille des maternités et mortalité néonatale. Ils lui reprochent de ne pas tenir assez compte des facteurs de confusion et de la complexité des patientes, et plaident pour intégrer les petites maternités dans des réseaux de proximité.
Le désaccord porte sur la méthode, pas sur la hausse. Un facteur de confusion est une variable qui agit à la fois sur ce que l’on compare et sur le résultat. Si les grossesses les plus complexes se concentrent dans certains établissements, la mortalité brute de ceux-ci monte sans que leurs soins soient en cause ; un ajustement imparfait peut aussi bien masquer qu’exagérer un effet de la taille. Sans registre national des causes de décès néonatal ni analyse systématique de chaque décès, inspection et obstétriciens peuvent lire les mêmes chiffres différemment. Aucune des deux lectures n’est aujourd’hui départagée.
Les données qui manquent pour départager les hypothèses
En 2022, l’équipe de Martin Chalumeau concluait à un excès d’environ 1 200 décès par an sans en identifier la cause et appelait à explorer ces causes en détail. Quatre ans plus tard, le rapport de l’Igas fait de l’amélioration des systèmes d’information périnatals une recommandation à part entière. Elle figure parmi ses 24 recommandations, selon la synthèse publiée par Infirmiers.com, aux côtés du renforcement de la protection maternelle et infantile (PMI) et de la néonatalogie, et d’un plan stratégique périnatalité 2027-2030.
Ce qui départagerait les hypothèses est identifiable. Il faudrait connaître la cause de chaque décès néonatal, isoler les décès survenus après une grossesse poursuivie malgré un diagnostic grave, et mesurer la part des naissances prématurées décidées après une suspicion échographique. Ces trois mesures correspondent aux trois maillons que les séries publiques laissent aujourd’hui dans l’ombre.
En l’état, les preuves sont inégales. La surmédicalisation reste une hypothèse non mesurée sur la mortalité infantile nationale, avec des effets documentés sur la santé maternelle par les travaux que rapporte CNRS Le Journal. La prématurité, les facteurs maternels et les inégalités sociales sont, eux, solidement associés aux décès. Reste une question ouverte, qui ne porte plus sur une aggravation mais sur un pays qui ne rejoint pas ses voisins.
| Hypothèse | Ce que disent les données | Niveau de preuve |
|---|---|---|
| Prématurité et facteurs maternels | 84 % des décès périnatals avant 37 SA ; mères de 40 ans et plus : 3,9 % → 5,4 % (2016-2021) ; obésité : 11,8 % → 14,4 % | Association solide ; part de chaque facteur dans la hausse non chiffrée |
| Inégalités sociales et territoriales | 2,2 ‰ (mère cadre) contre 5,1 ‰ (mère inactive) ; 8,0 ‰ dans les DROM contre 3,5 ‰ en métropole | Écarts solides ; marqueurs de conditions de vie et de suivi, pas de cause biologique |
| Décisions prénatales | Grossesses poursuivies après diagnostic grave : 0,60 → 2,68 pour 1 000 naissances vivantes (2008-2022) ; mortalité néonatale hors ces cas selon les auteurs : 2,4 → 2,3 ‰ | Mécanisme de décompte certain ; contribution possible avancée par une seule équipe, sur une définition distincte de celle de l’Insee |
| Actes obstétricaux | Césarienne stable depuis 2010 (21,4 % en 2021) ; épisiotomie 20,1 % → 8,3 % ; déclenchement 22,0 % → 25,8 % | Effet sur la mortalité infantile nationale non mesuré ; effets sur la santé maternelle rapportés |
| Organisation des maternités | 497 → 456 maternités (2016-2021) ; restructurations jugées non explicatives à elles seules par l’Igas, analyse contestée par des obstétriciens | Désaccord de méthode ; pas de registre national des causes de décès néonatal |
Questions fréquentes sur la mortalité infantile en France
Quel est le taux de mortalité infantile en France ?
Selon l’Insee, 4,1 enfants sur 1 000 nés vivants sont morts avant un an en 2024, soit 2 700 décès, un enfant sur 250. Le bilan provisoire de 2025 donne 4,0 ‰ et 2 550 décès. Après une hausse entre 2011 (3,5 ‰) et 2022, le taux s’est stabilisé autour de 4 ‰.
À quel âge la mortalité des bébés a-t-elle augmenté ?
Entre le 1ᵉʳ et le 27ᵉ jour de vie. Selon l’Insee, la mortalité à cet âge passe de 1,5 ‰ en 2011 à 2,0 ‰ en 2024, tandis que la mortalité le jour de la naissance et celle qui survient après quatre semaines restent stables. Cette période est celle où pèsent la prématurité, les malformations graves et la qualité de la réanimation néonatale.
Pourquoi la mortalité périnatale (11,2 ‰) est-elle bien plus élevée que la mortalité infantile ?
Parce qu’elle ne mesure pas la même chose. La mortalité périnatale, suivie par la Drees, compte les enfants nés sans vie à partir de 22 semaines d’aménorrhée ou de 500 grammes et les décès des sept premiers jours, rapportés à toutes les naissances. En 2024, 82 % de ce total sont des morts fœtales, interruptions médicales de grossesse comprises. Les deux chiffres ne s’additionnent pas.
La prématurité explique-t-elle la hausse ?
C’est le maillon central : selon la Drees, 84 % des décès périnatals concernent des naissances avant 37 semaines d’aménorrhée, où le risque est 63 fois plus élevé qu’à terme. Tout ce qui augmente les naissances prématurées, comme les grossesses multiples, l’âge maternel ou l’obésité, augmente les décès néonatals. Les sources publiques ne chiffrent pas la part exacte de chaque facteur dans la hausse.
Les césariennes ont-elles augmenté en même temps que la mortalité infantile ?
Non. Selon l’Enquête nationale périnatale, le taux de césarienne est stable depuis 2010, à 21,4 % en 2021, et l’épisiotomie a reculé de 20,1 % à 8,3 % entre 2016 et 2021. Seuls les déclenchements augmentent nettement, de 22,0 % à 25,8 %. Ni la césarienne ni l’épisiotomie ne suivent donc la courbe des décès : cela ne permet pas d’attribuer la hausse à la médicalisation, sans exclure pour autant tout effet.
Une césarienne est-elle plus sûre pour le bébé ?
À l’échelle d’une population, l’OMS relève qu’au-delà d’environ 10 % de césariennes, aucune amélioration de la mortalité n’est démontrée. Pour une femme donnée, la césarienne sauve des vies quand elle est indiquée ; selon une étude de l’Inserm rapportée par CNRS Le Journal, elle expose aussi davantage la mère aux hémorragies graves que la voie basse. La décision relève de l’équipe qui suit votre grossesse : un taux national ne dit rien d’un cas individuel.
Pourquoi le choix de poursuivre une grossesse après un diagnostic grave modifie-t-il les chiffres ?
Après une interruption médicale de grossesse, le décès est compté comme une mort fœtale et n’entre pas dans la mortalité infantile. Si la grossesse est poursuivie et que l’enfant meurt après sa naissance, le décès devient néonatal. Selon une analyse publiée dans le BJOG, ces poursuites sont passées de 0,60 à 2,68 pour 1 000 naissances vivantes entre 2008 et 2022, et elles pourraient contribuer à la hausse de la mortalité néonatale : hors de ces cas, celle-ci semblerait relativement stable. C’est l’estimation d’une seule équipe, qui n’en chiffre pas la part dans la hausse.
