Le puits de carbone forestier européen s’affaiblit, et l’on sait désormais de combien. Une étude publiée le 5 août 2026 dans Nature Geoscience mesure pour la première fois, à l’échelle du continent, non pas la surface de forêt touchée mais la quantité de matière ligneuse réellement perdue. Résultat : depuis 2018, les forêts européennes perdent chaque année 46 % de biomasse aérienne de plus qu’entre 1985 et 2017. Cela ne veut pas dire que la forêt disparaît — sa surface progresse — mais que la matière, donc le carbone, s’en va plus vite qu’avant. Voici ce que l’étude mesure, et ce que cela change pour la France.
Ce qu’a mesuré l’étude publiée le 5 août 2026
L’article, intitulé « Accelerating biomass loss from forest disturbances across Europe » (« Accélération des pertes de biomasse dues aux perturbations forestières en Europe »), a paru le 5 août 2026 dans Nature Geoscience (DOI 10.1038/s41561-026-02032-y). Son autrice principale est Katja Kowalski, chercheuse postdoctorale à la chaire d’observation de la Terre pour la gestion des écosystèmes de la Technische Universität München (TUM), aux côtés de Cornelius Senf. Parmi les neuf signataires figure Philippe Ciais, du Laboratoire des sciences du climat et de l’environnement (LSCE). Les travaux s’inscrivent dans la Climate Change Initiative de l’ESA (projet RECCAP-2) et le projet européen ForestPaths.
Le périmètre est considérable : 216 millions d’hectares de forêts européennes, suivis de 1985 à 2023. L’Agence spatiale européenne et la TUM en ont publié le même jour un communiqué détaillé. Jusque-là, les dégâts forestiers s’évaluaient sur une seule grandeur : le nombre d’hectares perturbés. C’est ce point aveugle que l’étude comble, à un moment où comprendre le réchauffement climatique suppose de savoir ce que les écosystèmes absorbent encore.
Deux jeux d’images satellite superposés
La méthode, telle que l’explique l’ESA, tient en une superposition. Le premier jeu rassemble les cartes annuelles de perte de couvert arboré en Europe, issues de l’archive Landsat : elles disent où et quand des arbres ont disparu, mais pas combien de matière est partie avec eux. Le second est une carte de biomasse à haute résolution pour 2019, qui indique parcelle par parcelle la matière ligneuse contenue par unité de surface. En croisant les deux, l’équipe a reconstitué année par année la masse réellement disparue.
Couvert forestier et biomasse : deux mots qui ne mesurent pas la même chose
Le couvert mesure une surface, la biomasse mesure une masse
Le couvert forestier mesure une surface : la part du sol recouverte par les cimes. C’est l’indicateur historique, celui qui permet d’annoncer que tant d’hectares ont été perdus dans l’année. Sa qualité : il se lit directement sur une image satellite. Sa limite : il traite tous les hectares comme équivalents.
La biomasse aérienne désigne la masse de matière vivante située au-dessus du sol : troncs, branches, feuilles ou aiguilles. C’est là que se trouve le carbone capté par photosynthèse. Les forêts européennes en stockent l’équivalent de 10,6 milliards de tonnes de carbone, selon l’ESA — l’un des plus grands réservoirs terrestres du continent. Compter la biomasse, c’est compter des tonnes ; compter le couvert, c’est compter des hectares.
Pourquoi la surface trompe
L’ESA propose une image parlante. Un incendie peut parcourir une vaste étendue de garrigue méditerranéenne en n’emportant que peu de matière ligneuse ; la même surface, dans une forêt dense et mature, entraînerait des pertes bien supérieures. Sur une carte, les deux se ressemblent ; pour le carbone, ils n’ont rien de comparable.
« Ce qui m’a le plus surprise, c’est à quel point les perturbations se traduisent différemment en perte de biomasse selon les régions d’Europe. Deux événements peuvent sembler presque identiques sur une carte et avoir pourtant des conséquences très différentes sur la quantité de carbone stockée dans les forêts. Jusqu’à présent, nous avancions largement à l’aveugle sur cette différence. »
— Katja Kowalski, autrice principale de l’étude, Technische Universität München (traduit de l’anglais).
L’arbre encore debout que personne ne compte
Il existe un second angle mort. Un épicéa attaqué par les scolytes, dont les aiguilles roussissent mais qui reste debout, continue d’apparaître comme du couvert forestier sur une image satellite. Sa biomasse, elle, cesse de croître puis se dégrade. La comptabilité en surface ne le voit pas ; la comptabilité en matière, oui.
Bon à savoir — sévérité absolue et sévérité relative
L’étude introduit deux mesures, définies par l’ESA. La sévérité absolue est la quantité de biomasse aérienne perdue après une perturbation — vent, feu, insectes — ou après une coupe. La sévérité relative exprime cette perte en pourcentage de la biomasse présente avant l’événement.
Ce que disent vraiment les chiffres, et ce qu’ils ne disent pas
Sur 1985-2023, les pertes brutes de biomasse aérienne totalisent 6,5 milliards de tonnes en Europe, à 0,8 milliard près. La ventilation est instructive : 82 % proviennent des coupes rases, c’est-à-dire de la récolte de bois, et 18 % de perturbations naturelles de forte sévérité. À partir de 2018, les pertes annuelles de biomasse aérienne augmentent de 46 % par rapport à la période 1985-2017, et atteignent des niveaux inédits sur les quatre décennies précédentes.
Attention — ce que le chiffre de 46 % ne signifie pas
Il ne veut pas dire que 46 % de la forêt européenne a disparu, ni que les forêts d’Europe ont perdu 46 % de leur biomasse. Il compare la quantité de matière ligneuse perdue chaque année à ce qu’elle était entre 1985 et 2017. Ces 6,5 milliards de tonnes de biomasse perdues en près de quarante ans sont à mettre en regard d’un réservoir toujours considérable, les 10,6 milliards de tonnes de carbone que contient la biomasse aérienne européenne ; l’ESA précise en outre qu’une part substantielle de ces pertes a depuis été compensée par la repousse. Ce qui préoccupe les chercheurs n’est pas une disparition, mais une accélération.
La part des causes naturelles progresse
Le déplacement le plus significatif tient à la répartition des causes. Entre 1985 et 2017, les perturbations naturelles représentaient 17 % des pertes ; sur 2018-2023, elles en représentent 23 %. La récolte de bois, elle, n’a augmenté que modérément. C’est donc la composante naturelle qui explique la rupture — une distinction lourde de conséquences, comme le souligne Cornelius Senf.
« Contrairement aux perturbations naturelles, nous pouvons agir sur ces interventions humaines. De plus, la biomasse retirée des forêts n’entre généralement pas immédiatement dans l’atmosphère sous forme de CO₂. Elle est souvent utilisée comme matière première pour des bâtiments ou des meubles. »
— Cornelius Senf, professeur à la Technische Universität München (traduit de l’anglais).
La distinction compte pour le climat : les 82 % de pertes liées à la récolte et les 18 % de pertes naturelles ne s’additionnent pas en termes d’émissions. Une part du bois coupé reste du carbone stocké — dans une charpente, un plancher, un meuble — pendant des décennies, tandis que la biomasse laissée en forêt après une perturbation se dégrade sur place.
Un seuil de sensibilité franchi après 2018
Le résultat le plus préoccupant est aussi le plus abstrait : après 2018, la sensibilité des pertes de biomasse à la surface perturbée a fortement augmenté. Une petite hausse de surface touchée suffit désormais à provoquer de grosses pertes de carbone, car chaque perturbation coûte plus cher : elle frappe des forêts plus denses et plus matures.
Le mécanisme : sécheresse, arbres affaiblis, scolytes
2018, l’année de bascule
Les résultats font apparaître une rupture nette autour de 2018, année de sécheresses sévères en Allemagne, en Tchéquie et en Pologne, qui ont laissé les arbres plus faibles et moins capables de se défendre. Relier un épisode météorologique précis à l’évolution du climat relève d’une discipline à part entière, la science de l’attribution ; ce que constate l’étude, c’est la coïncidence entre cette séquence sèche et le décrochage des pertes.
Comment un arbre se défend, et pourquoi il n’y arrive plus
Un conifère en bonne santé dispose de mécanismes de défense contre les insectes foreurs, mais ceux-ci mobilisent de l’eau et de l’énergie : un arbre en déficit hydrique prolongé n’a plus les réserves pour les activer. La sécheresse ne tue pas directement : elle désarme. Et c’est la répétition des étés chauds et secs, l’un des impacts du changement climatique, qui installe durablement cette vulnérabilité.
Le scolyte typographe, deux à sept millimètres
Le scolyte de l’épicéa (Ips typographus), ou typographe, est un coléoptère sous-cortical de 2 à 7 millimètres. Il perce l’écorce pour y pondre, et les galeries creusées par les larves interrompent la circulation de la sève : l’arbre meurt par asphyxie en quatre semaines environ, selon les services de l’État en Haute-Savoie — un ordre de grandeur que confirme l’ESA, pour qui le typographe peut tuer un arbre mature en quelques semaines. Les signes restent pourtant discrets : les trous d’entrée font quelques millimètres. Depuis 2018, des printemps et des étés très chauds et secs ont provoqué sa prolifération dans les pessières, ces forêts d’épicéas — foyer initial en Grand Est, puis extension à la Bourgogne-Franche-Comté, aux Hauts-de-France, à la Normandie et à l’Auvergne-Rhône-Alpes, indique l’Office national des forêts.
Bon à savoir — le scolyte n’est pas une espèce invasive
Le typographe fait partie de l’écosystème forestier européen, où il recycle le bois affaibli. Ce qui a changé n’est pas sa présence, mais le nombre d’arbres vulnérables que lui offrent des sécheresses répétées, et le nombre de générations qu’il produit dans une saison plus chaude.
Pourquoi l’Allemagne paie le prix fort
L’Allemagne possède le plus gros stock de bois sur pied de l’Union, et c’est là que les perturbations coûtent le plus de carbone. Selon la TUM, ses forêts perturbées relâchent après 2018 environ 125 tonnes de biomasse par hectare et par an, soit environ 230 tonnes d’équivalent CO₂, contre environ 170 tonnes d’équivalent CO₂ auparavant. Les forêts méditerranéennes et scandinaves, moins denses, en libèrent bien moins : où la perturbation se produit compte autant que la surface touchée.
« Les changements observés depuis 2018 sont difficiles à expliquer sans le changement climatique. À mesure que les sécheresses deviennent plus fréquentes et plus sévères, les arbres sont affaiblis et les scolytes bénéficient de conditions de plus en plus favorables. »
— Katja Kowalski, Technische Universität München (traduit de l’anglais).
Un puits de carbone forestier qui se referme
Ce qu’est un puits de carbone
Un puits de carbone est un système qui absorbe plus de CO₂ qu’il n’en émet. Une forêt en croissance capte du CO₂ et le stocke dans le bois ; elle cesse d’être un puits quand la mortalité, la décomposition et les prélèvements l’emportent sur la croissance. Cette arithmétique — ce qui est émis d’un côté, ce qui est absorbé de l’autre — est celle de toute comptabilité carbone, depuis l’empreinte carbone d’un ménage jusqu’aux inventaires nationaux.
Ces puits naturels ne sont jamais acquis : un réservoir accumulé pendant des siècles peut se fragiliser en quelques décennies, comme l’illustre le permafrost.
L’Europe : un tiers de puits en moins en dix ans
Le Haut Conseil pour le climat, dans son avis du 12 mars 2026, le formule sans détour : « Or, le puits forestier a diminué d’environ un tiers au cours de la dernière décennie en Europe, et de moitié environ en France. » Il attribue cette baisse aux effets directs du changement climatique — sécheresses, vagues de chaleur, incendies — et au développement de ravageurs et de maladies favorisés par la hausse des températures.
Les chiffres de l’Agence européenne pour l’environnement, relayés par le Citepa le 30 juin 2025, convergent. Le secteur UTCATF de l’Union représentait un puits net de 198 MtCO₂e en 2023, contre 335 MtCO₂e par an en moyenne sur 1991-2013 ; sur 2014-2023, il a été 30 % plus faible que sur la décennie précédente. Or l’Union vise −310 MtCO₂e en 2030 (règlement UE 2023/839), quand ses propres projections situent l’UE-27 à 224 à 240 MtCO₂e.

Une seconde étude qui converge
Les travaux de Ritter et de ses collègues, publiés dans National Science Review et présentés par le CEA le 2 juillet 2026, aboutissent au même diagnostic : la capacité des forêts européennes à stocker le carbone aurait diminué de 39 % entre 2010 et 2030, et resterait 27 % en dessous du niveau compatible avec les ambitions climatiques européennes. Entre 13 et 18 % des forêts pourraient devenir des sources nettes ; l’ensemble européen, lui, reste absorbant et capte environ 10 % des émissions de CO₂ d’origine humaine de l’Union.
« L’Europe peut accroître sa surface forestière tout en perdant de la capacité de puits de carbone. La vraie question est de savoir si la croissance et la reconstitution parviennent à suivre le rythme des perturbations et des récoltes. Aujourd’hui, ce n’est pas le cas — et combler cet écart suppose de gérer nos forêts autrement, avant tout en récoltant moins à mesure que les perturbations naturelles continuent d’augmenter. »
— Philippe Ciais, Laboratoire des sciences du climat et de l’environnement (traduit de l’anglais).
| Critère | Couvert forestier | Biomasse aérienne |
|---|---|---|
| Grandeur mesurée | Une surface, en hectares | Une masse, en tonnes |
| Ce qu’il voit | Le sol recouvert par les cimes | La matière ligneuse présente |
| Angle mort | Un arbre mourant mais debout reste compté | Suppose de disposer d’une carte de biomasse récente |
| Lien avec le carbone | Indirect : un hectare ne vaut pas un hectare | Direct : la biomasse contient le carbone |
Et en France ? Une forêt qui grandit et qui stocke moins
La surface progresse, c’est un fait
La forêt métropolitaine couvre 17,6 millions d’hectares, soit 32 % du territoire, selon les résultats 2025 de l’Inventaire forestier national publiés par l’IGN le 14 octobre 2025. Elle progresse d’environ 90 000 hectares par an : 16,2 millions d’hectares en 2010, une dizaine de millions il y a un siècle. Le stock de carbone par hectare a lui aussi augmenté, de 73 à 82 tonnes depuis 2009.
Mais la mortalité a plus que doublé, et la croissance ralentit
Le second volet est moins favorable. La mortalité des arbres atteint 16,7 millions de mètres cubes par an sur 2015-2023, contre 7,4 millions sur 2005-2013 : +125 % en dix ans. Et 8 % des arbres montrent des symptômes d’altération ou de dépérissement — environ 193 millions d’arbres sur les 2,3 milliards évalués entre 2021 et 2024.
Les essences ne sont pas touchées de la même façon. En volume, les plus atteintes sont l’épicéa (2,4 millions de mètres cubes par an, du fait des scolytes), le châtaignier (1,7) et le frêne (1,6, chalarose) ; en proportion, 26 % des frênes. Le déficit foliaire sévère touchait 15,3 % des feuillus en 2025 contre 2,2 % en 1997, selon l’Observatoire des forêts françaises.
Troisième élément : la production biologique — le bois fabriqué chaque année — est passée de 91,5 millions de mètres cubes sur 2005-2013 à 87,8 millions sur 2015-2023. Moins de croissance, plus de mortalité : la séquestration nette recule.
Le chiffre à retenir : de 63 à 39 millions de tonnes de CO₂ par an
La forêt française séquestrait 63 MtCO₂ par an sur 2005-2013 ; elle n’en séquestre plus que 39 MtCO₂ par an sur 2015-2023, selon l’IGN. L’Observatoire des forêts françaises le résume ainsi, le 1er juillet 2026 : « La vitesse d’augmentation du stock de carbone a ainsi été divisée par deux ces dix dernières années. »
Deux précisions, pour éviter le contresens. La situation n’est pas homogène : les forêts du Nord-Est affichent déjà un bilan de flux carbone négatif sur 2015-2023, à la différence de l’ensemble français. Et le stock reste immense : 1,35 milliard de tonnes de carbone dans les arbres sur pied, 2,8 milliards avec le bois mort, la litière et le sol. Ce n’est pas le stock qui se vide, c’est le flux annuel d’absorption qui se réduit.
Attention — pourquoi les chiffres du puits français semblent parfois se contredire
Deux comptabilités distinctes coexistent, et elles ne mesurent pas la même chose. L’inventaire forestier de l’IGN mesure la séquestration des seules forêts : c’est le couple 63 → 39 MtCO₂ par an. L’inventaire national des gaz à effet de serre mesure le secteur UTCATF complet — forêts, sols agricoles, prairies, produits bois — soit environ −52 MtCO₂e par an selon le ministère de la Transition écologique. S’y ajoute une révision de méthode en 2025, qui a ajouté environ 10 MtCO₂e de puits en comptant le bois mort comme carbone stocké : le puits « officiel » a donc pu sembler remonter sans amélioration sanitaire. Vérifiez toujours le périmètre et la période avant de comparer.
La crise des scolytes en chiffres français
Selon l’Observatoire des forêts françaises, relayé par Actu-Environnement le 2 juillet 2026, la crise des scolytes sur l’épicéa a touché près de 100 000 hectares entre 2018 et 2023, dont environ 60 000 hectares d’épicéa de plaine en Grand Est et en Bourgogne-Franche-Comté ; la même source fait état d’attaques pathogènes en hausse de 175 % depuis 2015. La chalarose du frêne suit la même pente : la part des placettes atteintes est passée de 2 % sur 2005-2009 à 28 % sur 2015-2019.
| Indicateur | 2005-2013 | 2015-2023 | Évolution |
|---|---|---|---|
| Mortalité des arbres | 7,4 Mm³/an | 16,7 Mm³/an | +125 % |
| Croissance (production biologique) | 91,5 Mm³/an | 87,8 Mm³/an | −4 % |
| Séquestration nette de CO₂ | 63 MtCO₂/an | 39 MtCO₂/an | −38 % |
| Surface forestière | 16,2 Mha (2010) | 17,6 Mha (2025) | +1,4 Mha |
Source : IGN, Inventaire forestier national, résultats 2025 (14 octobre 2025).
Ce que cela change pour les objectifs climatiques de la France
Le secteur UTCATF, la seule colonne négative du bilan
UTCATF signifie « utilisation des terres, changement d’affectation des terres et foresterie ». C’est la case de l’inventaire des gaz à effet de serre où l’on comptabilise ce que les sols et les forêts absorbent : tous les autres secteurs affichent un solde d’émissions positif. Le Haut Conseil pour le climat le rappelle : « En Europe comme en France, les absorptions de CO2 reposent quasi exclusivement sur le secteur UTCATF, et en grande partie sur la forêt gérée. »
Un écart d’environ 16 millions de tonnes à la cible européenne
Le projet de troisième Stratégie nationale bas-carbone retient, dans son scénario central, un puits UTCATF de −25 Mt en 2030, hors sols forestiers. Le Haut Conseil pour le climat note que ce scénario « anticipe une poursuite de la baisse du puits forestier jusqu’en 2030 […] puis une stabilisation après 2030 », et juge ce choix pertinent : mieux vaut une trajectoire crédible qu’un pari sur une reconstitution rapide.
Son avis est en revanche explicite : « Le scénario central retenu pour le secteur UTCATF ne permet pas le respect de l’objectif réglementaire européen assigné à la France pour ce secteur en 2030. […] L’écart à la cible européenne sur l’UTCATF atteindrait environ 16 Mt CO2e en 2030. » La France pèse 10 à 15 % du puits européen ; un déficit persistant serait, une fois épuisées les flexibilités prévues par le règlement européen, reporté sur la période suivante avec un facteur multiplicateur de 1,08. Le Haut Conseil ajoute que « cette dégradation […] s’est généralisée au niveau européen ces dernières années ».
Les leviers identifiés par les sources
Les pistes évoquées se recoupent. La première est l’adaptation de la gestion forestière au changement climatique, que défend Cornelius Senf. La deuxième est l’accélération du renouvellement forestier : la SNBC 3 prévoit 200 000 hectares renouvelés de 2030 à 2039, le Haut Conseil pour le climat ajoutant que les aides devraient viser les peuplements vulnérables. La troisième consiste à récolter moins : position de Philippe Ciais, et conclusion de Ritter et de ses collègues, qui jugent nécessaire une baisse de 28 % des prélèvements de bois entre 2025 et 2030.
Ces mêmes travaux rappellent que planter ne suffit pas : l’initiative européenne « trois milliards d’arbres » ne couvrirait qu’environ 15 % du déficit — d’où l’attention portée aux solutions d’élimination du dioxyde de carbone.
Encore faut-il distinguer les puits biologiques, vivants et donc réversibles, des puits techniques comme le stockage géologique du CO₂, qui relèvent d’autres contraintes et d’autres échelles de temps.
Ce que vous pouvez observer, et ce qu’il ne faut pas en conclure
Sur le terrain, un épicéa scolyté se reconnaît à quelques signes : houppier qui roussit, écorce qui se détache par plaques, sciure fine au pied de l’arbre, trous d’entrée de quelques millimètres. Ces indices sont discrets, et l’arbre peut rester debout longtemps après sa mort — l’angle mort de l’étude, transposé à l’échelle d’une promenade.
Première conclusion à ne pas tirer : une forêt qui s’étend n’est pas nécessairement une forêt en bonne santé. Seconde conclusion à écarter : la forêt européenne ne disparaît pas. Elle couvre toujours environ 39 % du territoire européen et stocke 10,6 milliards de tonnes de carbone dans sa seule biomasse aérienne. Pour des données locales, l’IGN publie les résultats de l’inventaire forestier national par territoire, et l’Observatoire des forêts françaises ses indicateurs de gestion durable.
Reste une portée générale : l’affaiblissement du puits forestier ne dispense d’aucun effort de réduction des émissions, il les rend au contraire plus nécessaires, puisque les absorptions naturelles compensent moins. Cornelius Senf, co-auteur de l’étude, y ajoute une note d’ouverture.
« Les forêts sont tout à fait capables de se remettre des perturbations. Il y a des raisons d’être optimiste, car la plupart des zones perturbées finiront par retrouver leur rôle de puits de carbone. Notre tâche consiste désormais à restaurer leur capacité à stocker du carbone et à adapter les forêts aux conditions futures. »
— Cornelius Senf, Technische Universität München (traduit de l’anglais).
FAQ — puits de carbone forestier et biomasse
Qu’est-ce que la biomasse aérienne d’une forêt ?
La biomasse aérienne désigne toute la matière vivante située au-dessus du sol : troncs, branches, feuilles ou aiguilles. C’est là que les arbres stockent le carbone capté par photosynthèse. Les forêts européennes en contiennent l’équivalent de 10,6 milliards de tonnes de carbone, l’un des plus grands réservoirs terrestres du continent, selon l’Agence spatiale européenne.
Quelle différence entre couvert forestier et biomasse ?
Le couvert forestier mesure une surface : la part de sol recouverte par les cimes. La biomasse mesure une masse : la quantité de matière ligneuse réellement présente. Un hectare de garrigue et un hectare de hêtraie mature comptent pareil en surface, mais pas du tout en carbone. C’est cet écart que l’étude publiée le 5 août 2026 a quantifié pour la première fois à l’échelle européenne.
La forêt européenne est-elle en train de disparaître ?
Non. Les forêts couvrent toujours environ 39 % du territoire européen, et la surface forestière française progresse même d’environ 90 000 hectares par an. Ce qui recule, c’est la quantité de carbone que ces forêts parviennent à absorber chaque année : la mortalité augmente, la croissance ralentit, et le puits de carbone se referme. Surface et santé sont deux indicateurs distincts.
Qu’est-ce qu’un scolyte et pourquoi tue-t-il les épicéas ?
Le scolyte typographe (Ips typographus) est un coléoptère de 2 à 7 millimètres qui se développe sous l’écorce des épicéas. Ses galeries interrompent la circulation de la sève et l’arbre meurt par asphyxie en quatre semaines environ. Il est naturellement présent en Europe : ce sont les sécheresses répétées depuis 2018, qui affaiblissent les arbres, qui ont permis ses pullulations.
La forêt française est-elle encore un puits de carbone ?
Oui, mais un puits nettement affaibli. Selon l’inventaire forestier national de l’IGN, la séquestration nette est passée de 63 millions de tonnes de CO₂ par an sur 2005-2013 à 39 millions sur 2015-2023. Le Haut Conseil pour le climat estime que le puits forestier a diminué de moitié environ en dix ans. Les forêts du Nord-Est affichent déjà un bilan négatif.
Une forêt perturbée redevient-elle un puits de carbone ?
Dans la plupart des cas, oui. Cornelius Senf, co-auteur de l’étude, souligne que la majorité des zones perturbées finiront par retrouver leur rôle de puits de carbone. L’enjeu est le temps que cela prend : plusieurs décennies, pendant lesquelles la forêt absorbe peu ou émet. Si les perturbations se succèdent plus vite que la repousse, le puits ne se reconstitue jamais complètement.