Des stries rouges qui démangent sur le tronc, comme tracées au fouet ; une atteinte du foie chez des consommateurs de compléments au reishi ; un anticoagulant dont l’effet se dérègle. Dans son avis signé le 1ᵉʳ octobre 2026 et mis en ligne le 19 octobre, l’ANSES retient un risque cutané et digestif pour les compléments alimentaires au shiitaké, hépatique et hématologique pour ceux au reishi, et ne peut pas conclure pour le maïtaké. Elle n’écarte pas d’interactions avec les anticoagulants (reishi et maïtaké), ainsi qu’avec les antiagrégants plaquettaires, les hypoglycémiants, les hypolipémiants, les immunosuppresseurs et les anticancéreux (reishi), et déconseille ces compléments, faute de données, aux femmes enceintes ou allaitantes, aux enfants et aux adolescents. Une difficulté traverse tout le document : sous les noms « reishi » et « maïtaké » se vendent plusieurs espèces.

Stries en coup de fouet : la signature cutanée du shiitaké

L’éruption a un dessin reconnaissable. Des micropapules rouges, minuscules reliefs de la peau, se groupent en lignes sur le tronc, les membres, le décolleté ou la nuque. Les démangeaisons sont intenses. Les muqueuses restent indemnes et la peau ne garde pas de tache brune une fois l’éruption guérie. Ce dessin en coups de fouet lui vaut son nom de dermatite flagellée. L’avis de l’ANSES décrit ce tableau après la consommation de shiitaké (Lentinula edodes) cru ou peu cuit, en carpaccio, au wok, en soupe ou sur une pizza, et une fois après une infusion.

Le délai est le premier indice. L’éruption apparaît en général 24 à 48 heures après le repas, avec des extrêmes allant d’une heure à une semaine ; la série des centres antipoison français publiée en 2022 dans Clinical Toxicology donne une fourchette de 1 à 168 heures. La littérature compte une centaine de cas publiés. Nakamura en avait rapporté 51 au Japon entre 1974 et 1991 ; le premier cas européen date de 2006, le premier cas français publié de 2010. Dans une série japonaise, 44 malades, soit 47 % de la série, présentaient aussi une photosensibilité.

Reste la forme en lignes. L’explication avancée, au conditionnel dans l’avis, tient au grattage : les papules surgiraient sur les zones grattées (phénomène de Koebner, une lésion qui se reproduit là où la peau est irritée) au moment où le lentinane circulant dans le sang serait élevé. Deux cas publiés vont dans ce sens, avec un milieu du dos épargné, hors de portée des mains. Un autre décrit pourtant des lignes sur une zone du dos que le patient disait ne pas pouvoir atteindre. L’hypothèse n’explique donc pas tout.

Le même dessin existe en cancérologie. La bléomycine, un médicament de chimiothérapie, provoque une dermatite flagellée chez 8 à 35 % des patients traités, mais avec une atteinte des muqueuses et une pigmentation résiduelle, deux signes absents au shiitaké ; l’avis évoque un composé soufré comparable. C’est sur ces deux signes que les cliniciens distinguent les deux tableaux.

Le lentinane, une molécule que la chaleur désarme

Bien cuit, le shiitaké ne provoque pas de réaction cutanée, y compris chez des personnes qui avaient déjà réagi au champignon insuffisamment cuit. Le principe suspecté est le lentinane, un polysaccharide (une longue chaîne de sucres) dit thermolabile, c’est-à-dire modifié par la chaleur. Une portion de 90 grammes de shiitaké frais, soit quatre à cinq chapeaux, en apporte au plus 1,8 gramme, selon une estimation de l’Afssa de 2009 reprise par l’avis.

« Bien cuit » n’a pas de définition chiffrée. Ni l’avis ni le rappel de 2021 ne fixent de seuil thermique de sécurité, et l’avis constate seulement que le shiitaké cuit ne déclenche pas de réaction. Une piste tient à la température. Le lentinane change de conformation, c’est-à-dire de forme dans l’espace, entre 130 et 145 °C. Chez un patient, deux patch-tests (le produit appliqué sur la peau sous pansement, pour guetter une réaction retardée) ont été réalisés avec du shiitaké cuit quinze minutes à deux températures (Corazza, 2015). Celui du champignon cuit à 100 °C est resté positif ; à 150 °C, il est devenu négatif. Un quart d’heure à 100 °C n’avait donc pas suffi pour cette personne. L’hypothèse d’un seuil repose ainsi sur un seul patient, deux tests et une donnée physico-chimique. Elle oriente, sans fixer de règle. La consigne pratique reste celle que l’ANSES et la DGCCRF rappelaient déjà en avril 2021 : cuire à cœur, un passage rapide au wok pouvant être insuffisant.

Le mécanisme de la réaction, lui, reste discuté, et la distinction a des conséquences pratiques. Un mécanisme toxique dépend de la dose : n’importe qui peut réagir au-delà d’un seuil d’exposition. Une hypersensibilité retardée de type IV, une réaction du système immunitaire, ne touche que des personnes préalablement sensibilisées, avec un délai d’un à trois jours. Plaident pour la voie toxique des tests allergologiques négatifs et l’existence d’un seuil. Les publications récentes favorisent l’hypersensibilité : chez des malades, les tests deviennent positifs à 24-72 heures, alors qu’ils restent négatifs chez 5 à 20 témoins selon les études. En 2017, le bulletin Vigil’Anses notait que le mécanisme n’était pas encore entièrement compris et qu’il semblait « toxique et non allergique » ; l’avis de 2026 le dit controversé. La dispersion des délais, d’une heure à une semaine, lui fait conclure que plusieurs mécanismes coexistent probablement. On ne sait donc pas prédire qui réagira.

Le lentinane n’est pas seul en cause. L’avis recense trois allergies immédiates à IgE (les anticorps qui déclenchent une réaction en quelques minutes), dont une anaphylaxie sévère, impliquant des protéines de 15 et 24 kilodaltons qui, elles, résistent à la chaleur : la cuisson ne protège pas contre ce mécanisme-là. S’y ajoutent une œsophagite à éosinophiles, une inflammation de l’œsophage, et une intolérance digestive au tréhalose, un sucre du champignon, chez les personnes dépourvues de l’enzyme qui le digère, la tréhalase. Cette intolérance n’est pas une allergie : aucun anticorps n’y intervient, c’est l’enzyme qui manque. Ce déficit est rare : moins de dix cas figurent dans la Banque nationale de données maladies rares (rapport 2024).

Les centres antipoison voient cette dermatite chaque année. Ils en ont enregistré 63 cas entre 2010 et 2016, selon Vigil’Anses ; l’ANSES et la DGCCRF avançaient en 2021 11 à 15 cas par an depuis 2015, chiffre probablement sous-estimé. Pour 2014-2019, les deux sources disponibles ne se recouvrent pas et ne s’additionnent pas : le résumé de l’article de Boels et ses collègues fait état de 59 dermatites sur 125 expositions, tandis que l’avis, citant le même travail, mentionne 172 cas dont environ un tiers d’atteintes digestives (55 cas, 32 %). Un rapport de l’ANSES d’avril 2021 sur ces cas suggérait une relation dose-réponse. Le signal avait déjà eu une traduction réglementaire : un arrêté du 5 août 2016 avait suspendu pour un an la vente de shiitaké frais sans information sur la cuisson.

Gélule ou poêle : la cuisson qui disparaît dans le complément

À la cuisine, la règle se vérifie à l’œil : le champignon est cuit à cœur ou il ne l’est pas. Dans une gélule, ce contrôle disparaît. L’avis demande aux fabricants de décrire les traitements appliqués au champignon, y compris thermiques, ce qui signifie que cette information n’est pas aujourd’hui systématiquement disponible. Il ne dit pas que les compléments contiennent du champignon cru. Pour qui achète une gélule, la conséquence est pourtant concrète : faute d’information systématique sur la température à laquelle la poudre a été portée, la règle appliquée à la poêle ne se transpose pas.

Le signal existe dans les déclarations. La nutrivigilance de l’ANSES a reçu un cas de lésions flagellées et un cas de prurit après la prise d’un complément ne contenant que du shiitaké. Dans ces deux cas, aucun autre ingrédient du produit ne peut être mis en cause.

La différence tient aussi à l’échelle. Un plat de champignons est occasionnel ; une cure est quotidienne. L’essai de Levy, publié en 1998, a fait prendre à dix volontaires en bonne santé 4 grammes de shiitaké en poudre par jour pendant dix semaines. Un calcul simple à partir des chiffres de l’avis donne 28 grammes secs par semaine, au-dessus des 15 à 20 grammes secs que l’ANSES conseillait en 2017 comme plafond hebdomadaire pour l’ensemble des champignons comestibles. La moitié des volontaires, cinq sur dix, a présenté une hyperéosinophilie (excès d’éosinophiles, des globules blancs, dans le sang) ou une activation de ces cellules ; deux ont souffert d’un inconfort digestif. Les signes ont disparu à l’arrêt, et les dosages d’IgE dirigées contre le shiitaké sont restés négatifs : aucune trace, chez eux, d’une allergie de type IgE.

Dix personnes ne font pas une estimation de fréquence. L’essai montre en revanche qu’une prise prolongée de poudre produit des effets biologiques mesurables chez des sujets sains, réversibles dans ce cas. C’est la logique de la recommandation de l’Agence d’éviter la prise prolongée de compléments.

Derrière « reishi » et « maïtaké », plusieurs espèces sous un même nom

Un nom commercial n’est pas une espèce. Pour le shiitaké, la question ne se pose pas : le mot correspond à une seule espèce, Lentinula edodes, sans confusion possible. Pour les deux autres, l’avis décrit un tout autre paysage.

« Reishi » renvoie au genre Ganoderma, qui compte plus de 300 espèces. Vingt noms infraspécifiques, désignant des variétés ou des formes, ont été publiés comme Ganoderma lucidum, et au moins six espèces reconnues distinctes circulent sous ce seul nom. Leurs compositions diffèrent. L’espèce européenne, Ganoderma lucidum (Curtis) P. Karst., ne contient ni acides ganodériques ni acides lucidéniques, présents dans des espèces asiatique et mexicaine. Un produit étiqueté « reishi » peut donc contenir ou non ces familles de molécules selon l’espèce réellement utilisée. L’avis donne un exemple de la confusion : une étude de toxicité menée « sur le reishi » (Meneses, 2023) portait en réalité, d’après le séquençage génétique, sur Ganoderma curtisii.

« Maïtaké » couvre au Japon trois espèces appartenant à des familles différentes. Le marché français reflète cette ambiguïté. Entre avril 2016 et novembre 2022, les fabricants ont déclaré à la DGCCRF, via la plateforme Téléicare, 410 compléments au shiitaké, 432 au reishi et 261 au maïtaké. Parmi ces derniers, 234 contenaient Grifola frondosa, l’espèce habituellement désignée, et 27 Polyporus umbellatus, un autre champignon : environ un produit « maïtaké » sur dix.

La conséquence est directe. Un cas clinique ou une étude « au reishi » ne dit pas quel champignon est en cause, et l’ANSES ne peut pas attribuer le risque qu’elle retient à une espèce précise. Le risque du reishi est documenté, mais il n’a pas d’adresse botanique. D’où la demande, adressée aux industriels et aux chercheurs, d’identifier l’espèce par séquençage génétique et de la nommer selon le Code international de nomenclature. Ce flou ne permet pas pour autant d’étendre au maïtaké les conclusions établies pour le reishi : sur le maïtaké, l’expertise ne conclut pas.

Foie et moelle osseuse : les atteintes rares rattachées au reishi

La littérature décrit quatre cas d’atteinte hépatique après la prise de reishi, apparus entre deux jours et un an après le début de la consommation. L’avis juge cette hépatotoxicité idiosyncrasique. Le terme a un sens précis. Une toxicité dose-dépendante frappe toute personne exposée au-delà d’une certaine quantité ; une réaction idiosyncrasique est imprévisible, indépendante de la dose habituelle et propre à certains individus. Elle échappe à toute règle de dosage.

Un détail de ces observations éclaire la notion. Deux des quatre personnes avaient consommé du reishi en décoction traditionnelle pendant au moins un an sans atteinte, avant de passer aux compléments. Une longue consommation sans problème ne protège donc pas. La séquence suggère aussi que la forme de préparation compte, sans que l’avis l’établisse : deux observations ne font pas une démonstration.

Le versant hématologique tient en deux observations. Une aplasie médullaire, arrêt de la production des cellules du sang par la moelle osseuse, a été décrite chez deux membres d’un même couple. Deux personnes qui partagent la même exposition et développent la même atteinte rare : l’avis y voit un argument en faveur d’une intoxication plutôt que d’une coïncidence.

Les données expérimentales ne comblent pas ces lacunes. Les études de toxicité chez l’animal n’ont pas montré d’effet notable, mais les extraits testés étaient insuffisamment caractérisés pour savoir ce qu’ils contenaient. Deux essais in vitro suggèrent une génotoxicité, c’est-à-dire une capacité à endommager l’ADN : un test d’Ames positif sur la souche TA98 avec activation métabolique à la plus forte dose testée (5 mg/mL), et un test des comètes positif à 40 µg/mL. Aucun essai in vivo n’a confirmé ce signal avec les mêmes extraits ; les tests in vivo disponibles, négatifs, portaient sur d’autres extraits. Une génotoxicité suggérée n’est pas une génotoxicité démontrée. L’avis ne permet donc pas de qualifier le reishi de mutagène ou de cancérogène ; il réclame des études in vivo menées avec des extraits chimiquement caractérisés.

Une photo d'un paquet de suppléments de champignons avec une étiquette blanche prête à être personnalisée.

Cytochromes P450 et coagulation : comment un extrait interfère avec un traitement

Un complément peut modifier l’effet d’un médicament par deux voies distinctes. La première change la quantité de médicament présente dans l’organisme : c’est la voie pharmacocinétique. La seconde ajoute ou oppose son propre effet à celui du médicament : c’est la voie pharmacodynamique. L’avis documente les deux.

La première passe par les cytochromes P450, une famille d’enzymes du foie qui dégradent de nombreux médicaments pour permettre leur élimination. Si un extrait bloque ces enzymes, le médicament est moins vite éliminé et s’accumule ; s’il les stimule, le médicament disparaît plus vite et perd en efficacité. Le reishi inhibe plusieurs cytochromes, dont le CYP3A4, sur des microsomes humains (des fragments de cellules du foie) et chez le rat. Le lentinane du shiitaké fait l’inverse chez le rat : il augmente l’activité des CYP1A2, 3A4, 2D6 et 2C19. Le niveau de preuve reste bas. Ces données sont in vitro ou animales, et la seule étude humaine disponible, où 750 grammes de shiitaké frais modifiaient faiblement l’élimination de la gabapentine, n’a pas montré de conséquence clinique.

La seconde voie se lit sur la coagulation. Chez une personne sous anticoagulant, l’INR mesure le temps que met le sang à coaguler, comparé à une valeur de référence. Une hausse expose au saignement, une baisse au caillot. L’avis rapporte un cas de hausse de l’INR sous warfarine avec un extrait de maïtaké, et un cas de baisse avec un extrait de reishi : la perturbation joue dans les deux sens. Une revue consacrée à la warfarine, portant sur 41 cas et 26 compléments, classe six d’entre eux, dont Grifola frondosa, parmi ceux qui peuvent augmenter modérément l’effet anticoagulant. Au-delà de 3 000 mg par jour, soit 3 grammes, Ganoderma lucidum inhibe l’agrégation des plaquettes, chez 15 volontaires comme chez 33 patients atteints d’athérosclérose : un effet qui s’additionne à celui des antiagrégants plaquettaires. Un effet hypoglycémiant a par ailleurs été observé chez le rat. La vigilance européenne fournit l’illustration clinique : parmi trois cas signalés par la Suède figure un saignement chez un homme sous warfarine qui buvait un café au Ganoderma.

De ces éléments, les experts tirent une formule calibrée : ils « ne peuvent écarter le risque d’interactions médicamenteuses ». Ni démontré, ni exclu. La liste retenue dans les conclusions finales est la suivante : pour le maïtaké, les anticoagulants ; pour le reishi, les anticoagulants, les antiagrégants plaquettaires, les hypoglycémiants, les hypolipémiants, les immunosuppresseurs et les anticancéreux. Des études confirmatoires sont nécessaires. Non démontré ne veut pas dire négligeable : sous anticoagulant ou antiagrégant, une interaction se traduirait directement par un saignement ou un caillot. Si vous suivez l’un de ces traitements, la recommandation générale de l’Agence, signaler toute prise de complément au médecin ou au pharmacien, trouve ici son application la plus directe.

Trente-huit signalements en quinze ans : ce que pèse la nutrivigilance

L’avis est né d’un signal. En mai 2022, la nutrivigilance de l’ANSES avait déjà reçu 27 déclarations concernant au moins un des trois champignons ; l’Agence s’est autosaisie le 7 septembre 2022. Le décompte arrêté pour l’expertise couvre la période de 2009 au 1ᵉʳ octobre 2024 : 38 signalements impliquant le shiitaké, le reishi ou le maïtaké.

Ce chiffre ne mesure pas un risque. La nutrivigilance repose sur des déclarations spontanées, sans dénominateur : personne ne sait combien de consommateurs ont pris ces produits sans incident. Elle signale un problème, elle n’en mesure pas la fréquence. Chaque cas reçoit ensuite une note d’imputabilité, « possible » (I2) ou « vraisemblable » (I3) pour les plus solides, qui évalue le lien entre l’effet et un produit, pas une causalité démontrée. Sur les 38 signalements, 19 atteignent au moins le niveau possible.

Cas de nutrivigilance d’imputabilité au moins possible par champignon, 2009 – 1ᵉʳ octobre 2024 (source : avis ANSES du 1ᵉʳ octobre 2026). Un même produit pouvant contenir plusieurs champignons, le total des attributions (27) dépasse le nombre de cas (19).
ChampignonCas impliquésVraisemblables / possiblesRépartition des effets
Shiitaké116 / 5cutanés 6, hépatiques 3, divers 2
Reishi103 / 7cutanés 4, hépatiques 4, divers 2
Maïtaké62 / 4dont 1 cas au maïtaké seul : diarrhée avec hyperéosinophilie

L’écart entre 27 et 19 dit l’essentiel. Les produits associent souvent plusieurs champignons ou d’autres ingrédients, et l’imputabilité note le produit entier, pas un champignon isolé. Les produits à ingrédient unique sont rares dans le tableau : le cas de lésions flagellées et le cas de prurit après un complément au seul shiitaké, et un unique cas au maïtaké seul, d’imputabilité vraisemblable, une diarrhée avec hyperéosinophilie.

La plupart des cas graves cumulent les expositions. Les atteintes hépatiques rattachées au shiitaké comportaient des cofacteurs toxiques pour le foie, reishi ou levure de riz rouge. Deux cas hépatiques liés au reishi associaient la prise de tacrolimus ou de paracétamol. D’autres dossiers mentionnent la berbérine ou la cannelle. C’est la logique des recommandations générales de l’Agence : ne pas cumuler les compléments, et signaler leur prise au médecin ou au pharmacien.

Les autres dispositifs de vigilance recensent peu de cas. Les centres antipoison ont enregistré 11 cas du 1ᵉʳ janvier 2010 au 15 novembre 2022, dont 7 analysables, surtout dermato-allergiques, hépatiques et digestifs ; sur 37 pays européens sollicités, la Suède a rapporté 3 cas. Hors de l’avis lui-même, les séries publiées par les centres antipoison portent sur la dermatite du shiitaké ; pour le reishi et le maïtaké, l’état des connaissances repose sur la revue conduite par l’ANSES.

Grossesse, enfance, traitements en cours : les profils visés par l’avis

La recommandation la plus nette de l’avis tient en une phrase : « En l’absence de données, les compléments alimentaires contenant du shiitaké, du reishi et du maïtaké sont déconseillés aux femmes enceintes ou allaitantes, aux enfants et aux adolescents. » Les quatre premiers mots en fixent la portée. Il s’agit d’une précaution, faute d’études dans ces groupes, et non de la conséquence d’effets qui y auraient été observés. La distinction compte : une mise en garde par manque de données ne dit pas que ces produits sont toxiques pour une femme enceinte, elle dit que personne ne sait s’ils le sont. C’est précisément pour cela que l’avis les déconseille.

Le second profil découle des interactions décrites plus haut : les personnes qui suivent l’un des traitements cités, anticoagulants pour le maïtaké, et pour le reishi anticoagulants, antiagrégants plaquettaires, hypoglycémiants, hypolipémiants, immunosuppresseurs ou anticancéreux. Pour tous les consommateurs de compléments, l’Agence formule des recommandations générales : demander l’avis d’un professionnel de santé, éviter la prise prolongée et l’association de plusieurs compléments, privilégier les circuits de distribution les mieux contrôlés, signaler leur consommation au médecin ou au pharmacien, déclarer les effets indésirables à la nutrivigilance. Elle invite professionnels et consommateurs à surveiller ces effets.

Conclusions de l’avis de l’ANSES du 1ᵉʳ octobre 2026 par champignon (saisine 2022-AUTO-0158).
ChampignonEffets indésirables retenusInteractions non écartéesDéconseillé à
Shiitaké (Lentinula edodes)cutanés et digestifsaucune retenue dans les conclusionsfemmes enceintes ou allaitantes, enfants, adolescents
Reishi (genre Ganoderma)hématologiques et hépatiquesanticoagulants, antiagrégants plaquettaires, hypoglycémiants, hypolipémiants, immunosuppresseurs, anticancéreuxfemmes enceintes ou allaitantes, enfants, adolescents
Maïtaké (plusieurs espèces)conclusion impossible, faute de donnéesanticoagulantsfemmes enceintes ou allaitantes, enfants, adolescents

Champignons en gélules : un angle mort de la réglementation

Les plantes utilisées dans les compléments alimentaires disposent en France d’une liste, fixée par l’arrêté du 24 juin 2014, qui exclut explicitement les champignons. Aucune réglementation française ni européenne n’encadre spécifiquement ces derniers, et aucune liste harmonisée n’existe en Europe. La liste des champignons comestibles publiée par l’ANSES en 2017 ne comble pas ce vide : elle exclut les champignons en poudre et ceux réputés médicinaux, comme les ganodermes, et se borne à classer le shiitaké « toxique cru » et le maïtaké « à consommer jeune ».

Le droit européen fixe des statuts, pas des usages. Les sporophores des trois champignons, la partie visible, sont des aliments courants ; la poudre de mycélium déshydraté, issue du réseau de filaments qui porte le champignon, est un nouvel aliment non autorisé ; un extrait mycélien de shiitaké a été autorisé comme nouvel aliment. Les allégations « défenses immunitaires », « glycémie » ou « épuisement » ont été rejetées par l’Efsa en 2011 et ne sont pas autorisées par la Commission. Un refus d’allégation ne démontre pas l’absence d’effet ; il constate que l’effet n’est pas établi. Un complément aux champignons se vend ainsi sans liste positive de référence ni bénéfice établi.

L’ANSES demande une harmonisation européenne portant sur les listes, les parties utilisées, les doses et les avertissements, juge les exigences de l’arrêté de 2014 pertinentes pour les champignons, et son groupe de travail estime nécessaire un encadrement français dans l’attente. Ce sont des recommandations, et déconseiller n’est pas interdire : aucune mesure n’est adoptée, et l’avis ne prévoit aucune interdiction. La mise en garde visant la grossesse, l’allaitement, l’enfance et l’adolescence reste, elle, entière.

Sur les métaux lourds, les données sont peu nombreuses. Les 22 échantillons de la base Contamine (2009-2022), tous de shiitaké, ne dépassent jamais les teneurs maximales en cadmium et en plomb, fixées pour le champignon à 0,15 et 0,30 mg/kg de poids frais. Un seul résultat reste non concluant : pour un complément d’origine inconnue, la limite de quantification du mercure était de 0,44 mg/kg, alors que la teneur maximale applicable aux compléments est de 0,10 mg/kg (règlement UE 2023/915, qui fixe aussi 3 mg/kg pour le plomb et 1,0 mg/kg pour le cadmium). La mesure ne voyait pas assez bas. Un dépassement n’est donc pas exclu, sans être constaté.

Génotoxicité, maïtaké, traitements thermiques : trois chantiers pour la suite

L’avis repose sur un travail de quatre ans. Après l’autosaisine du 7 septembre 2022, le groupe de travail Nutrivigilance a mené l’expertise du 2 avril 2024 au 5 mai 2026, avec des rapporteurs en toxicologie clinique, en mycologie et en dermatologie, appuyés par trois allergologues. Le comité d’experts spécialisé Nutrition humaine l’a adoptée le 22 mai 2026, l’Agence a repris ses conclusions, et l’avis a été signé le 1ᵉʳ octobre puis mis en ligne le 19 octobre 2026. La revue systématique, menée en janvier 2024 sur PubMed et Scopus et élargie à tous les aliments, a trié 1 059 références, en a lu 137 en texte intégral et en a retenu 66.

Trois questions restent ouvertes à l’issue de ce travail. La génotoxicité du reishi d’abord : seules des études in vivo menées avec des extraits chimiquement caractérisés diront si le signal in vitro a une traduction dans l’organisme. Le maïtaké ensuite : un seul cas publié, peu concluant, aucune étude clinique éligible et un manque de données toxicologiques empêchent toute conclusion sur son risque propre. Ne pas pouvoir conclure n’est pas conclure à l’innocuité : faute de données justement, les compléments au maïtaké restent déconseillés aux mêmes publics que les deux autres, et le risque d’interaction avec les anticoagulants n’est pas écarté. L’identité et le traitement des produits enfin. L’Agence demande aux industriels et aux chercheurs de séquencer l’espèce, de la nommer selon le Code international de nomenclature et de caractériser chaque extrait : partie du champignon utilisée, traitements subis, y compris thermiques, technique d’extraction, titrage, équivalence en matière sèche.

Ce troisième chantier conditionne les deux autres. Tant qu’un flacon « reishi » ne dit ni l’espèce qu’il contient ni la température qu’il a subie, ni une étude menée sur un produit du commerce ni un signalement de vigilance ne peuvent être reliés à un champignon précis. La question reste entière : à quel champignon, exactement, les cas rapportés doivent-ils être imputés ?

Cet article n’est pas un avis médical : en cas de traitement en cours, de grossesse ou de symptôme après la prise d’un complément, le médecin ou le pharmacien reste la référence, et un centre antipoison peut être joint en cas d’intoxication.

FAQ — compléments au shiitaké, au reishi et au maïtaké

Le shiitaké cuisiné est-il concerné par l’avis de l’ANSES ?

Les conclusions de l’avis signé en octobre 2026 portent sur les compléments alimentaires. Le shiitaké bien cuit n’entraîne pas de réaction cutanée, y compris chez des personnes qui avaient déjà réagi au champignon insuffisamment cuit. Le shiitaké cru ou peu cuit, en revanche, expose à la dermatite : l’ANSES et la DGCCRF insistent sur une cuisson à cœur et jugent qu’un passage rapide au wok peut être insuffisant.

À quoi ressemble la dermatite du shiitaké ?

À des micropapules rouges groupées en lignes, comme des traces de fouet, sur le tronc, les membres, le décolleté ou la nuque, avec de fortes démangeaisons et sans atteinte des muqueuses. Elle apparaît en général 24 à 48 heures après l’ingestion, parfois d’une heure à une semaine après. L’explication par le grattage, avancée au conditionnel, ne rend pas compte de tous les cas.

Le reishi est-il dangereux pour le foie ?

L’ANSES retient un risque d’effets hépatiques et hématologiques avec les compléments au reishi. La littérature décrit quatre atteintes du foie, apparues de deux jours à un an après le début de la prise et jugées idiosyncrasiques : imprévisibles et propres à certains individus. Une longue consommation antérieure sans problème ne protège donc pas. Le nom « reishi » recouvrant plusieurs espèces, le risque ne peut pas être attribué à une espèce précise.

Quels traitements sont concernés par les interactions ?

Les experts de l’ANSES ne peuvent écarter des interactions entre le maïtaké et les anticoagulants, et entre le reishi et les anticoagulants, les antiagrégants plaquettaires, les hypoglycémiants, les hypolipémiants, les immunosuppresseurs et les anticancéreux. Les preuves proviennent surtout d’études in vitro, animales et de cas isolés ; des études confirmatoires restent nécessaires. Sous anticoagulant ou antiagrégant, une telle interaction se traduirait par un saignement ou un caillot.

À qui ces compléments sont-ils déconseillés ?

Faute de données, l’ANSES déconseille les compléments contenant du shiitaké, du reishi ou du maïtaké aux femmes enceintes ou allaitantes, aux enfants et aux adolescents. Il s’agit d’une précaution motivée par l’absence d’études dans ces groupes, et non de la conséquence d’effets observés chez eux.

Les compléments aux champignons vont-ils être interdits ?

L’avis ne prévoit aucune interdiction. Il constate qu’aucune réglementation française ni européenne n’encadre spécifiquement les champignons dans les compléments, demande une harmonisation européenne (listes, parties utilisées, doses, avertissements) et juge nécessaire un encadrement français dans l’attente. Aucune mesure n’est adoptée à ce stade. Déconseiller n’est pas interdire : l’avis déconseille ces compléments aux femmes enceintes ou allaitantes, aux enfants et aux adolescents.

Comment signaler un effet indésirable lié à un complément ?

L’ANSES invite à déclarer les effets indésirables à son dispositif de nutrivigilance et à signaler la prise de tout complément au médecin ou au pharmacien. Elle recommande aussi de demander l’avis d’un professionnel de santé avant de consommer un complément, d’éviter la prise prolongée et l’association de plusieurs produits, et de privilégier les circuits de distribution les mieux contrôlés.