S’arrêter de manger passe pour un réflexe, alors que le geste réunit deux opérations distinctes : sentir que la faim est passée, et ne pas répondre à l’aliment qui reste à portée de main. Chez une partie des personnes avec un trouble du déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité (TDAH), les données disponibles, surtout pédiatriques, pointent plutôt la seconde. L’analyse publiée le 4 octobre 2026 dans The Conversation par la psychologue Hanane Desruets Badouh (laboratoire C2S, Université de Reims Champagne-Ardenne) passe ces mécanismes en revue. L’enjeu se chiffre : le TDAH concerne environ 5,9 % des jeunes et 2,5 % des adultes dans le monde, et une méta-analyse de référence mesure chez eux des cotes de trouble des conduites alimentaires environ 3,8 fois plus élevées, ce qui décrit un surrisque et non une fatalité.
Un surrisque mesuré sur des dizaines de milliers de personnes
La mesure de référence est une méta-analyse publiée le 15 novembre 2016 dans l’International Journal of Eating Disorders par Nazar et ses collègues. Elle réunit douze études qui ont cherché des troubles des conduites alimentaires (TCA) chez des personnes avec un TDAH, soit 4 013 personnes avec TDAH et 29 404 témoins. Le rapport de cotes (odds ratio) de recevoir un diagnostic de TCA, quel qu’il soit, y vaut 3,82, avec un intervalle de confiance à 95 % compris entre 2,34 et 6,24.
Le détail par trouble compte autant que le total. L’hyperphagie boulimique ressort à 4,13 (intervalle de 3 à 5,67), la boulimie à 5,71, et l’anorexie à 4,28. Le lien ne se limite donc pas au fait de trop manger : il touche aussi le trouble qui consiste à se restreindre. Le titre de cet article porte sur la difficulté à s’arrêter, mais le surrisque mesuré est plus large.
Les registres suédois retrouvent cet ordre de grandeur à une tout autre échelle. L’étude de Yao et ses collègues, parue en mai 2019 dans Biological Psychiatry, porte sur 3 550 118 personnes. Les rapports de cotes d’un TCA chez les personnes avec TDAH y sont de 3,97 pour l’ensemble des TCA, 2,68 pour l’anorexie, 5,01 pour la boulimie et 4,66 pour les autres TCA.
Pour le poids, la méta-analyse de Cortese et ses collègues, mise en ligne le 28 août 2015 dans l’American Journal of Psychiatry, agrège 42 études et 728 136 personnes, dont 48 161 avec un TDAH. L’association avec l’obésité y est plus faible : rapport de cotes de 1,20 chez l’enfant, de 1,55 chez l’adulte. En proportions, 28,2 % des adultes avec TDAH sont obèses, contre 16,4 % des adultes sans TDAH, soit environ 70 % de plus ; chez l’enfant, 10,3 % contre 7,4 %, environ 40 % de plus.
Ces deux façons de compter ne disent pas la même chose. Une cote rapporte la probabilité d’avoir un trouble à celle de ne pas l’avoir ; le rapport de cotes compare ces cotes entre deux groupes. Tant que le trouble reste rare, il se confond presque avec le rapport des risques ; quand le trouble devient fréquent, il s’en écarte et grossit l’écart apparent. Un rapport de cotes de 3,8 est donc une mesure relative : il ne dit pas combien de personnes sont touchées, et il ne signifie pas que la plupart des personnes avec TDAH ont un TCA. Les proportions de Cortese le rappellent : plus de sept adultes avec TDAH sur dix ne sont pas obèses.
Reste une variable que le lecteur voit rarement : l’instrument de mesure. Dans la méta-analyse de Nazar, le rapport de cotes atteint 5,89 quand le TDAH est diagnostiqué par un entretien clinique, et retombe à 2,23 quand il l’est par un auto-questionnaire. L’outil pèse sur le chiffre. Un résultat isolé renseigne autant sur la méthode que sur la réalité qu’il décrit.
L’hyperphagie boulimique, un trouble défini plutôt qu’un gros appétit
L’hyperphagie boulimique n’est pas une question d’appétit. Elle se définit par des crises récurrentes : une grande quantité de nourriture avalée en un temps restreint, avec un sentiment de perte de contrôle. Ce qui la sépare de la boulimie tient à l’après. Dans la boulimie, la crise est suivie de comportements compensatoires, comme les vomissements, le jeûne ou les laxatifs ; dans l’hyperphagie boulimique, ces comportements sont absents. Elle concerne 3 à 5 % de la population, selon la Fondation pour la recherche médicale, qui s’appuie sur la Haute Autorité de santé (HAS). La HAS a adopté le 26 juin 2019 une recommandation de bonne pratique sur le repérage et la prise en charge de la boulimie et de l’hyperphagie boulimique.
Un second terme circule dans les études, et il ne désigne pas la même chose. L’addiction alimentaire n’est pas un diagnostic posé en entretien. C’est un score obtenu à un questionnaire, la Yale Food Addiction Scale, dont les critères sont calqués sur ceux des addictions. Il recoupe l’hyperphagie boulimique sans se confondre avec elle.
La nuance pèse sur la lecture des chiffres. Au CHU de Tours, l’équipe de Brunault a évalué en 2014 105 patients qui consultaient pour une obésité ; les résultats sont parus en janvier 2019 dans Appetite. D’après la version 2.0 du questionnaire de Yale, l’addiction alimentaire touche 28,6 % des patients qui ont un TDAH de l’adulte, contre 9,1 % des autres. Le rapport de cotes vaut 4,00, avec un intervalle large, de 1,29 à 12,40, qui reflète le petit effectif. Le TDAH y est associé aux scores d’addiction alimentaire comme aux scores d’hyperphagie, plus nettement pour le TDAH de l’adulte que pour celui de l’enfance. Ces mesures ne s’additionnent pas. Elles portent en outre sur des patients déjà suivis pour une obésité, et ne décrivent pas l’ensemble des personnes avec TDAH.
Attendre, le maillon qui lâche
Le premier maillon de la chaîne n’a rien d’alimentaire. Dans une synthèse publiée en février 2019 dans les Philosophical Transactions of the Royal Society B, Dalley et Ersche décrivent l’impulsivité d’attente : la difficulté à retenir une action tant que le bon moment n’est pas venu. Ils la rattachent à l’impatience, qu’ils décrivent comme une tendance comportementale courante : l’incapacité à attendre ou à tolérer une récompense différée. Quand ce frein tient, un geste déjà prêt reste suspendu, et l’on laisse passer son tour. Les deux auteurs la décrivent comme un mécanisme commun à l’addiction, au TDAH et à la dépression.
Transposée à table, la notion change la question posée. Face à un aliment visible et accessible, la décision de manger ne dépend plus seulement de la faim : la disponibilité immédiate pèse plus lourd que l’état réel de l’estomac. La part restée sur le plat devient un geste déjà prêt, qu’il faut retenir. C’est parce que les mêmes circuits sont étudiés dans l’addiction que les chercheurs empruntent son vocabulaire. La manière dont le cerveau pèse une décision dépasse largement l’alimentation, comme l’illustrent aussi les biais du cerveau face aux probabilités.
La revue systématique de Kaisari, Dourish et Higgs, parue en mars 2017 dans Clinical Psychology Review, donne la mesure de ce maillon. Sur 75 études, elle juge modéré le niveau de preuve d’une association positive entre TDAH et alimentation désordonnée, en particulier la suralimentation. Elle relève aussi un lien positif entre les symptômes d’impulsivité et la suralimentation ou la boulimie. Un niveau modéré signale des résultats qui vont dans le même sens. Il ne vaut pas preuve de cause.
Les travaux sur l’impulsivité que cite Hanane Desruets Badouh en distinguent une autre facette, l’urgence négative : la tendance à agir vite sous le coup d’une émotion forte. Elle ne relève plus de l’attente mais de l’émotion.
Quand l’assiette parle plus fort que l’estomac
La distinction posée en ouverture, entre la jauge de satiété et le frein face à l’aliment, a été mise à l’épreuve chez l’enfant. À l’hôpital pédiatrique de Nankin, Wu et ses collègues ont comparé 548 enfants de 4 à 12 ans, dont 396 avec un TDAH et 152 témoins ; l’étude est parue en février 2023 dans Heliyon. Les parents remplissaient le CEBQ, un questionnaire sur le comportement alimentaire de l’enfant qui sépare plusieurs dimensions, dont la réactivité aux aliments et la sensibilité à la satiété.
Le groupe TDAH montre davantage de réactivité alimentaire, c’est-à-dire d’attrait déclenché par la présence d’un aliment, davantage de lenteur à manger, de sélectivité et d’envie de boire. La sensibilité à la satiété, elle, ne figure pas parmi les différences rapportées. Les données ne disent pas que la jauge interne est intacte ; elles ne trouvent pas d’écart de ce côté. Le frein, lui, diffère. Le problème décrit tient davantage à la réponse aux signaux extérieurs qu’au signal intérieur de satiété.
Le poids diffère aussi. Dans cet échantillon recruté en 2019 et 2020, 22,5 % des enfants avec TDAH sont en surpoids contre 14,5 % des témoins, et 13,4 % sont obèses contre 8,6 %. Une analyse de médiation, qui répartit statistiquement un lien entre une voie directe et une voie passant par un intermédiaire, attribue à la réactivité alimentaire 64,2 % de l’effet médiateur entre symptômes de TDAH et masse grasse. L’inattention est aussi liée au pourcentage de masse grasse.
Ce pourcentage précis invite à une lecture plus solide qu’il ne l’autorise. Il provient d’un échantillon unique, observé à un seul moment, d’enfants chinois recrutés à l’hôpital, et d’un questionnaire rempli par les parents. Il indique un chemin plausible entre symptômes et poids. Il ne prouve pas que la réactivité alimentaire fait grossir les enfants avec TDAH, et il ne se transpose pas tel quel à tous les enfants avec TDAH.
Dopamine : une piste réelle mais trop simple
La dopamine est le neurotransmetteur auquel on pense d’abord, et pas sans raison. Elle intervient dans le circuit de la récompense, qui attribue de la valeur à ce que l’on attend ou obtient. Chez l’adulte avec TDAH, l’équipe de Volkow a rapporté en septembre 2009 dans le JAMA une réduction de marqueurs synaptiques de la dopamine dans la voie de la récompense, réduction associée aux symptômes d’inattention. Le circuit est donc bien impliqué dans le TDAH.
Le pas suivant, relier ce circuit à la nourriture, est moins assuré. Une étude d’imagerie citée par l’autrice rapporte une activation plus forte des régions de la motivation et de la récompense chez des personnes qui cumulent des symptômes élevés de TDAH et davantage de perte de contrôle alimentaire. À l’inverse, Furukawa et ses collègues, dans Psychiatry Research : Neuroimaging en octobre 2022, ne trouvent aucune différence de réponse du striatum, une structure centrale de ce circuit, entre 20 adultes avec TDAH et 20 témoins face à des indices annonçant une récompense alimentaire. Ils en trouvent pourtant pour les récompenses sociales. Le second travail porte sur quarante personnes en tout ; le premier n’est décrit qu’en une phrase par l’analyse qui le cite. L’imagerie ne tranche pas.
L’image d’un cerveau en manque de dopamine qui irait chercher du sucre pour compenser circule pourtant largement. L’autrice la récuse sans détour : « Le cerveau ne cherche pas mécaniquement du sucre pour “fabriquer de la dopamine”. » Le mot qui porte est mécaniquement. Le circuit de la récompense participe à la prise alimentaire, mais rien dans ces données n’en fait un réservoir que le sucre viendrait remplir.
Un indice d’une autre nature vient de la pharmacologie. Le 30 janvier 2015, la FDA, l’agence américaine du médicament, a autorisé la lisdexamfétamine (Vyvanse), un psychostimulant utilisé dans le TDAH, contre l’hyperphagie boulimique modérée à sévère de l’adulte. L’autorisation repose sur deux essais réunissant 724 patients, 374 et 350, selon le communiqué de Shire, aujourd’hui Takeda. Qu’une même molécule serve dans les deux champs suggère des circuits partagés entre le contrôle de l’impulsivité et les crises alimentaires. Ce n’est pas une preuve que l’un cause l’autre. L’autorisation, américaine, vise l’hyperphagie boulimique de l’adulte et exclut explicitement la perte de poids : ce n’est pas un traitement du poids.
Manger pour calmer une émotion ou tromper l’ennui
La piste émotionnelle est la plus souvent invoquée. La revue systématique d’El Archi, Cortese, Brunault et leurs collègues, publiée en octobre 2020 dans Nutrients, retient 41 publications parues entre 2015 et 2020. Trente-huit rapportent une association entre TDAH et alimentation désordonnée. Seize montrent que ce lien varie selon le sexe, le type de comportement alimentaire et le type de symptôme. Huit seulement suggèrent un rôle médiateur des affects négatifs ou de la dysrégulation émotionnelle, c’est-à-dire de la difficulté à moduler l’intensité et la durée d’une émotion.
Ce décompte hiérarchise la piste. Elle domine les hypothèses, mais reste minoritaire dans les tests : huit sur quarante et une. Le mécanisme proposé, lui, est précis. L’urgence négative pousse à agir vite quand une émotion forte monte, et manger est un geste disponible en quelques secondes. La nourriture peut aussi servir de stimulation face à l’ennui, ou de récompense.
L’étude qualitative de Makin et ses collègues, publiée fin 2025 dans le Journal of Eating Disorders, donne la parole à dix adultes neurodivergents vivant avec une hyperphagie boulimique. Ils décrivent des crises qui servent à réguler des besoins sensoriels, de stimulation et émotionnels. Ils décrivent aussi des facteurs liés au TDAH qui rendent leurs repas irréguliers. Une étude de ce type ne mesure aucune fréquence. Elle décrit de l’intérieur ce que les questionnaires comptent de l’extérieur, et ouvre sur le maillon suivant : la désorganisation des repas.

Inhibition, planification : les fonctions exécutives en amont du repas
Les fonctions exécutives regroupent les capacités qui pilotent l’action : planifier, inhiber une réponse, passer d’une tâche à l’autre. Leur rôle dans l’alimentation commence parfois des heures avant le repas. Un repas sauté pendant une période d’hyperfocalisation, cette absorption prolongée dans une tâche, peut laisser la faim s’accumuler. La prise alimentaire suivante arrive alors avec une faim plus forte, face à un frein déjà moins fiable.
Meng et ses collègues ont mesuré un gradient de ce type chez 1 021 enfants et adolescents de 6 à 18 ans, dont 139 avec un TDAH ; l’étude est parue en janvier 2025 dans Appetite. Après ajustement sur l’âge, le sexe, les revenus, le temps d’écran et le sommeil, entre autres, les enfants avec TDAH ont des scores d’addiction alimentaire plus élevés à un questionnaire. Ces scores augmentent avec les difficultés de fonctions exécutives, les quartiles découpant l’échantillon en quatre groupes égaux selon l’intensité des difficultés. L’écart de score se mesure par rapport au premier quartile, le quart le moins en difficulté. Au deuxième quartile, le coefficient vaut 1,01 et l’écart n’est pas statistiquement significatif (p = 0,13) ; il le devient au troisième, à 3,78, puis atteint 7,18 au quatrième. Le temps d’écran fait partie des variables neutralisées ; son lien avec le développement cérébral est un autre dossier, abordé à propos des effets de la télévision sur la matière grise.
Un gradient pèse plus lourd qu’une simple différence de moyennes. Sa portée reste bornée. Il est mesuré à un seul moment, sur un échantillon chinois qui compte 139 enfants avec TDAH, et il repose sur un score de questionnaire, non sur un diagnostic. La séquence repas sauté, faim accumulée, prise mal freinée n’y est pas suivie dans le temps : elle reste une hypothèse compatible avec le résultat. Il décrit une gradation, pas une cause.
Cause, conséquence ou terrain commun ?
Toutes les données présentées jusqu’ici sont des associations. Trois lectures restent compatibles avec elles. Dans la première, le TDAH pousse vers des comportements alimentaires qui font prendre du poids. Dans la deuxième, le poids ou ses conséquences aggravent les symptômes. Dans la troisième, des facteurs communs, génétiques, familiaux ou environnementaux, produisent les deux. Rien n’oblige à n’en retenir qu’une.
La génétique apporte un premier élément. Dans les registres suédois de l’étude de Yao, la corrélation génétique du TDAH atteint 0,37 avec les autres TCA, contre 0,14 avec l’anorexie. Une corrélation génétique mesure à quel point les variants qui influencent un trait influencent aussi l’autre : à 0, rien en commun ; à 1, les mêmes. Une valeur de 0,37 désigne un socle partagé, partiel, qui pointe des facteurs génétiques communs.
L’étude la plus fouillée sur le sens du lien, celle de Liu, Pingault et leurs collègues parue en 2021 dans l’International Journal of Epidemiology, croise trois méthodes. Les jumeaux monozygotes, 2 386 paires, partagent leurs gènes : comparer deux jumeaux neutralise la génétique et une bonne part du milieu familial. Le score polygénique, testé sur 3 320 paires de jumeaux dizygotes, résume en un nombre une prédisposition génétique. La randomisation mendélienne se sert de variants génétiques, répartis au hasard à la conception, comme d’une expérience naturelle ; elle s’appuie ici sur des données portant sur 55 374 personnes pour le TDAH et 806 834 pour l’indice de masse corporelle (IMC).
Les résultats ne disent pas tous la même chose. L’analyse des jumeaux soutient peu un effet de l’un sur l’autre ; le score polygénique et la randomisation mendélienne suggèrent au contraire une causalité dans les deux sens. Les trois méthodes convergent en revanche vers d’importantes sources de confusion. L’ensemble penche vers un mélange des trois lectures. Démêler ce que l’alimentation fait au corps de ce que le corps fait à l’alimentation est une difficulté récurrente en nutrition, qu’on retrouve dans les travaux sur ce que l’alimentation inscrit dans l’horloge épigénétique.
L’étude de Tours ajoute une chronologie. L’âge moyen d’apparition du TDAH y précède l’âge moyen d’apparition de l’obésité, et le TDAH n’y est pas lié au syndrome d’apnées du sommeil, un trouble respiratoire nocturne. Cette antériorité est compatible avec un TDAH qui précède le poids. Elle ne suffit pas à établir qu’il le provoque.
Un dernier résultat appelle la même prudence. L’association entre TDAH et obésité persiste dans la méta-analyse de Cortese quand on se limite aux rapports de cotes ajustés, aux diagnostics par entretien et aux poids et tailles mesurés ; mais les personnes traitées pour un TDAH n’y sont pas plus à risque d’obésité. La déclaration de consensus internationale de la World Federation of ADHD, publiée en février 2021, précise l’écart : les enfants non traités sont environ 20 % plus susceptibles d’être en surpoids ou obèses, les adultes non traités près de 50 %, tandis que les personnes traitées ne se distinguent pas de la population générale (12 études, plus de 180 000 participants). Elle signale aussi, d’après un registre suédois, un risque d’obésité environ trois fois plus élevé que chez les frères, sœurs et cousins sans TDAH, une comparaison qui neutralise une partie de ce que partage une famille. Ces résultats restent des observations. Ils ne montrent pas que le traitement protège du surpoids, car les personnes traitées peuvent différer des autres sur bien d’autres points.
Repas sauté, ennui, hyperfocalisation : là où la chaîne se voit
Mis bout à bout, les maillons dessinent des moments précis. L’autrice de l’analyse du 4 octobre identifie comme situations à risque les repas sautés, les périodes d’hyperfocalisation, la fatigue, l’ennui, une émotion difficile et la présence immédiate d’un aliment attirant. Plusieurs correspondent à un maillon décrit plus haut. Le repas sauté et l’hyperfocalisation relèvent des fonctions exécutives ; l’ennui et l’émotion, de la régulation émotionnelle ; l’aliment à portée de main, de la réactivité alimentaire et de l’impulsivité d’attente. Ce sont des mécanismes observés, pas une méthode à appliquer.
La chaîne se lit aussi dans l’autre sens. Chez les personnes avec un TCA, la méta-analyse de Nazar trouve, sur cinq études réunissant 1 044 cas et 11 292 témoins, un rapport de cotes de 2,57 pour un diagnostic de TDAH. Dans les cohortes limitées à l’hyperphagie boulimique, il atteint 5,77, avec un intervalle large, de 2,35 à 14,18, signe d’une estimation peu précise.
Pour une personne suivie pour une hyperphagie ou une obésité, ce lien réciproque, ajouté à l’antériorité du TDAH observée à Tours, fait d’un TDAH non repéré une possibilité que les équipes de recherche jugent utile d’explorer. Si vous vous reconnaissez dans ce tableau, la question relève d’un professionnel, médecin traitant, psychiatre ou psychologue, et non d’un autodiagnostic. Le cadre existe : la recommandation de la HAS de 2019 porte précisément sur le repérage et la prise en charge de la boulimie et de l’hyperphagie boulimique.
Sept études, sept populations : la grille de lecture
Chaque chiffre de cet article appartient à une population et à un outil. Le tableau les remet côte à côte.
| Étude | Population | Mesure | Résultat clé | Type de preuve |
|---|---|---|---|---|
| Cortese et al., American Journal of Psychiatry, 2015 | 42 études, 728 136 personnes dont 48 161 avec TDAH | Obésité | OR 1,20 chez l’enfant, 1,55 chez l’adulte ; 28,2 % contre 16,4 % d’adultes obèses | Méta-analyse d’études observationnelles |
| Nazar et al., International Journal of Eating Disorders, 2016 | 12 études, 4 013 personnes avec TDAH et 29 404 témoins | TCA diagnostiqués | OR 3,82 pour tout TCA ; 4,13 pour l’hyperphagie boulimique | Méta-analyse, association |
| Brunault et al., Appetite, 2019 | 105 patients consultant pour obésité, CHU de Tours | Yale Food Addiction Scale 2.0 (score) | 28,6 % contre 9,1 % d’addiction alimentaire selon le TDAH de l’adulte | Étude transversale, petit effectif |
| Yao et al., Biological Psychiatry, 2019 | 3 550 118 personnes, registres suédois | TCA diagnostiqués, génétique | OR 3,97 pour tout TCA ; corrélation génétique 0,37 avec les autres TCA | Registres, association |
| Liu et al., International Journal of Epidemiology, 2021 | 2 386 et 3 320 paires de jumeaux, données génétiques | TDAH et IMC | Jumeaux : peu d’appui à un effet de l’un sur l’autre ; score polygénique et randomisation mendélienne : causalité dans les deux sens plausible ; confusion importante | Trois méthodes génétiques |
| Wu et al., Heliyon, 2023 | 548 enfants de 4 à 12 ans, hôpital de Nankin | CEBQ rempli par les parents | Réactivité alimentaire : 64,2 % de l’effet médiateur vers la masse grasse | Étude transversale, médiation statistique |
| Meng et al., Appetite, 2025 | 1 021 enfants de 6 à 18 ans dont 139 avec TDAH | Score d’addiction alimentaire | Score croissant avec les difficultés de fonctions exécutives, écart significatif à partir du troisième quartile | Étude transversale |
FAQ — TDAH et alimentation
Le TDAH fait-il grossir ?
Les études mesurent une association, pas un effet. Dans la méta-analyse de Cortese et ses collègues (2015), le rapport de cotes de l’obésité est de 1,20 chez l’enfant avec TDAH et de 1,55 chez l’adulte ; 28,2 % des adultes avec TDAH sont obèses, contre 16,4 % sans TDAH. La majorité des personnes avec TDAH ne sont donc pas obèses. Le sens du lien reste discuté : les travaux génétiques de 2021 penchent vers un mélange d’effets dans les deux sens et de facteurs communs.
Qu’est-ce que l’hyperphagie boulimique ?
C’est un trouble des conduites alimentaires défini par des crises récurrentes : une grande quantité de nourriture en un temps restreint, avec perte de contrôle, sans vomissements, jeûne ni laxatifs pour compenser. C’est cette absence de compensation qui la distingue de la boulimie. Selon la Fondation pour la recherche médicale, qui s’appuie sur la HAS, elle concerne 3 à 5 % de la population.
L’addiction alimentaire est-elle un diagnostic ?
Non. Dans les études citées, l’addiction alimentaire est un score obtenu à un questionnaire, la Yale Food Addiction Scale, construit sur le modèle des critères d’addiction. Elle recoupe l’hyperphagie boulimique sans se confondre avec elle, et ses chiffres ne s’additionnent pas avec ceux des TCA diagnostiqués.
Que vaut l’explication par la dopamine et le sucre ?
Cette explication simplifie à l’excès. Des marqueurs de la dopamine sont réduits dans la voie de la récompense chez l’adulte avec TDAH, mais les études d’imagerie centrées sur la nourriture ne concordent pas : l’une rapporte une activation accrue, une autre ne trouve aucune différence face aux indices alimentaires. L’autrice de l’analyse du 4 octobre 2026 récuse explicitement l’idée d’une recherche mécanique de sucre.
Un médicament du TDAH peut-il servir à perdre du poids ?
Ce n’est pas l’usage prévu. La lisdexamfétamine, psychostimulant utilisé dans le TDAH, a été autorisée par la FDA américaine le 30 janvier 2015 contre l’hyperphagie boulimique modérée à sévère de l’adulte, pas pour faire perdre du poids. Son étiquetage le précise : « Vyvanse n’est pas destiné à la perte de poids. On ne sait pas s’il est sûr et efficace dans le traitement de l’obésité. » Que les personnes traitées pour un TDAH ne soient pas plus souvent obèses est une observation, qui ne montre pas que le traitement protège du surpoids.
Le lien existe-t-il dans l’autre sens ?
Oui. Chez les personnes avec un TCA, la méta-analyse de Nazar et ses collègues (2016) trouve un rapport de cotes de 2,57 pour un diagnostic de TDAH, et de 5,77 dans les cohortes limitées à l’hyperphagie boulimique, avec un intervalle large, de 2,35 à 14,18.
Les enfants sont-ils concernés ?
Les données existent, avec des populations précises. Chez l’enfant, la méta-analyse de Cortese mesure 10,3 % d’obésité avec TDAH contre 7,4 % sans. À Nankin, des enfants avec TDAH recrutés à l’hôpital montrent davantage de réactivité aux aliments ; en Chine aussi, une étude de 2025 relie les difficultés de fonctions exécutives aux scores d’addiction alimentaire. Ce sont des associations, et ces deux études chinoises, transversales, ne valent pas pour tous les enfants avec TDAH.
À qui s’adresser en cas de doute ?
Au médecin traitant, à un psychiatre ou à un psychologue, pour le TDAH comme pour un trouble des conduites alimentaires. Un questionnaire en ligne ne pose pas de diagnostic. La HAS a publié en 2019 une recommandation sur le repérage et la prise en charge de la boulimie et de l’hyperphagie boulimique : ces troubles se repèrent et se prennent en charge.
