Sur les dix-sept écosystèmes récifaux d’Australie, quatre relèvent déjà de la catégorie « en danger critique » au vu des changements observés entre 1975 et 2025 ; les dix-sept y basculent dès qu’on ajoute les vagues de chaleur marine projetées jusqu’en 2075. À l’échelle mondiale, le même écart sépare 24 % des 127 écosystèmes évalués, classés en danger critique sur l’observé seul, et 96 % une fois les projections intégrées. Ces résultats proviennent de la première Liste rouge mondiale des écosystèmes récifaux, rendue publique par l’UICN le 22 octobre 2026. Un article d’interprétation de type Perspective, déposé le même jour sur EcoEvoRxiv et non relu par les pairs, les commente sans en être la source.
Quatre écosystèmes australiens en danger critique aujourd’hui, dix-sept à l’horizon 2075
L’évaluation porte sur 127 écorégions récifales, soit 188 362 kilomètres carrés de récifs, et mobilise plus de 250 experts répartis en dix équipes régionales, pour des récifs de plus de 80 pays et territoires. Elle a été présentée le 22 octobre 2026 à Erevan, en Arménie, lors de la COP17 de la Convention sur la diversité biologique. C’est la première évaluation mondiale de ces écosystèmes selon ce protocole.
Le verdict tient en deux mesures qu’il faut lire séparément. La première ne retient que ce qui s’est déjà produit sur les cinquante dernières années : 116 écosystèmes sur 127 sont alors menacés, soit 91 %, dont 30 en danger critique (24 %), 42 % en danger et 25 % vulnérables, selon le récit de présentation de l’UICN du 22 octobre 2026. La seconde ajoute les vagues de chaleur attendues entre 2026 et 2075 : 122 écosystèmes passent en danger critique, soit 96 % des écorégions et 99,8 % de la surface récifale évaluée. Quatre restent en données insuffisantes. Un seul est classé effondré.
Le cas australien reproduit cet écart à petite échelle. Sur l’observé, 15 des 17 écorégions sont menacées et 4 sont en danger critique. Avec les projections, les 17 le deviennent. Ce qui fait basculer l’ensemble est identifié dans le tableau des résultats par écorégion publié par l’UICN : pour chacune des 17 écorégions, le sous-critère C2, qui mesure la chaleur projetée de 2026 à 2075, donne la catégorie la plus grave.
Le chiffre de 96 % est donc d’abord une projection. Il ne décrit pas l’état présent des récifs, mais le risque qu’ils atteignent l’effondrement si les vagues de chaleur suivent la trajectoire modélisée. L’état présent, lui, se lit dans les 24 % mondiaux et les 4 écorégions australiennes sur 17. Lire le premier chiffre comme le second revient à croire les récifs déjà dans l’état que l’évaluation cherche à anticiper.
Une Liste rouge pour les écosystèmes, construite sur le modèle de celle des espèces
La Liste rouge des espèces dit si une espèce risque de disparaître. La Liste rouge des écosystèmes pose une question voisine à une autre échelle : un ensemble d’organismes et de milieux risque-t-il de perdre ce qui le définit ? Le Conseil de l’UICN l’a adoptée comme norme mondiale le 21 mai 2014, et le cadre mondial de la biodiversité de Kunming-Montréal en a fait en 2022 son indicateur phare A.1, selon les lignes directrices de la Liste rouge des écosystèmes, version 2.0 (2024).
Le périmètre retenu ici est précis : les récifs coralliens photiques, c’est-à-dire des eaux peu profondes et éclairées, tropicaux et subtropicaux. Ils sont découpés en 127 écorégions, dérivées du référentiel Marine Ecoregions of the World puis ajustées par les experts. Récifs profonds, récifs rocheux et coraux d’eau froide sont exclus.
Les catégories reprennent la grammaire des espèces : préoccupation mineure (LC), quasi menacé (NT), vulnérable (VU), en danger (EN), en danger critique (CR), effondré (CO), plus « données insuffisantes » (DD). Seules VU, EN et CR comptent comme menacées. Cinq critères y mènent : A, la réduction de la surface occupée ; B, une répartition si restreinte qu’un seul événement peut tout détruire ; C, la dégradation de l’environnement physique et chimique ; D, la perturbation des interactions entre organismes ; E, un calcul quantitatif de la probabilité d’effondrement.
La distinction décisive est celle entre état et risque. Une écorégion en danger critique garde du corail vivant et fonctionne encore ; la catégorie dit qu’elle a de fortes chances d’atteindre l’effondrement dans la fenêtre de cinquante ans. Le critère E en donne l’ancrage chiffré : au moins 50 % de probabilité d’effondrement en cinquante ans pour CR, 20 % pour EN, 10 % en cent ans pour VU. Le récit de présentation de l’UICN le formule sans détour : « En danger critique ne signifie pas effondré. »
Reste la règle de synthèse. La catégorie finale d’une écorégion est la plus grave obtenue sur l’ensemble des critères et sous-critères, par précaution assumée. Ce n’est pas une moyenne. D’où un résultat qui surprend : le nord de la mer Rouge, la Papouasie-Nouvelle-Guinée ou l’ouest de Kiribati, jusqu’ici plutôt résistants, sortent à un risque extrêmement élevé, parce qu’un seul sous-critère, la chaleur projetée, franchit le seuil.
Sous 5 % de corail dur, le récif cesse de se construire
Le mot « effondrement » évoque un fond mort. Ce n’est pas ce que mesure l’UICN. Les lignes directrices de la Liste rouge des écosystèmes le définissent comme un changement de nature : « L’effondrement est une transformation d’identité, une perte des caractéristiques déterminantes et/ou le remplacement par un écosystème différent. » Le lieu reste peuplé. Ce qui l’habite n’est plus un récif corallien.
Pour les récifs, cette identité tient à une fonction physique. Les coraux durs fabriquent du carbonate de calcium, et c’est cette accrétion qui élève et entretient la structure face à l’érosion. Les méthodes d’évaluation de l’UICN (octobre 2026) placent le seuil d’effondrement à une couverture en corail dur inférieure à 5 % : en dessous, l’accrétion nette de carbonate n’est plus positive, le récif ne compense plus ce qu’il perd. L’état effondré qui en résulte est dominé par des algues gazonnantes et charnues, des débris, des éponges ou des invertébrés filtreurs. Un autre écosystème occupe le même emplacement.
Le critère D ajoute d’autres seuils, qui décrivent le même basculement par ses acteurs : un rapport algues sur algues plus corail de 0,833, soit cinq fois plus d’algues que de corail ; des poissons-perroquets réduits à 10 % de leur abondance de référence ; des mérous à 20 %.
Une seule écorégion a franchi la ligne. Les Galápagos occidentales sont classées effondrées depuis l’épisode El Niño de 1982-1983, selon le communiqué de l’UICN du 22 octobre 2026. L’article de type Perspective déposé le même jour sur EcoEvoRxiv, non relu par les pairs, chiffre la perte de cet épisode à environ 95 % des coraux, sans récupération depuis. Le contexte de cet épisode est détaillé dans un article consacré aux coraux des Galápagos face à l’intensité d’El Niño.
Les auteurs de cette Perspective non relue distinguent sur un point l’effondrement d’un écosystème de l’extinction d’une espèce, qui est définitive : un écosystème effondré peut parfois se rétablir, à condition que sa biodiversité d’origine subsiste ailleurs et que les pressions responsables soient effectivement maîtrisées. Ils citent des récifs des Seychelles rétablis après un effondrement local, au prix de longues années sans perturbation, et sans garantie de retrouver leur composition d’origine. Les Galápagos occidentales montrent l’autre issue : plus de quarante ans sans retour. Le statut porte enfin sur l’écosystème d’une écorégion entière, pas sur un récif particulier ni sur les espèces qui le composent.
Degrés-semaines de chaleur : le thermomètre du critère C
Une vague de chaleur marine ne nuit pas aux coraux par sa seule température maximale. Ce qui compte, c’est combien l’eau dépasse ce que le récif connaît, et pendant combien de temps. Le critère C mesure les deux à la fois avec une unité définie par le programme Coral Reef Watch de la NOAA : le degré-semaine de chaleur, ou DHW.
Le calcul part d’une référence locale, la moyenne mensuelle maximale, c’est-à-dire la température moyenne du mois habituellement le plus chaud. Le seuil de blanchissement est fixé à cette valeur plus 1 °C. Seuls les jours où l’eau dépasse ce seuil entrent dans le compte : leur écart à la moyenne du mois le plus chaud, et non au seuil, s’additionne sur douze semaines glissantes et s’exprime en °C-semaines, selon le tutoriel du produit DHW de la NOAA. Une eau à 1 °C au-dessus de la moyenne du mois le plus chaud pendant quatre semaines donne ainsi 4 °C-semaines. L’unité combine intensité et durée. Un excès plus fort sur une période plus courte peut produire la même valeur.
Les paliers sont nets. À 4 °C-semaines, le blanchissement s’étend à l’échelle du récif, surtout chez les espèces sensibles. À 8, il devient généralisé et s’accompagne de mortalité chez les coraux sensibles. L’évaluation qualifie un épisode de « sévère » lorsque plus d’environ 50 % des colonies blanchissent, et de mortalité sévère quand plus de 50 % des colonies meurent, toutes espèces confondues.
Deux séries de données alimentent le critère. Pour l’observé, sous-critère C1 sur la période 1975-2025, des mesures satellitaires à 5 kilomètres de résolution couvrent 1985-2025. Pour le projeté, sous-critère C2 sur 2026-2075, l’UICN utilise des projections modélisées à 0,5°, environ 55 kilomètres, en moyenne de cinq modèles climatiques CMIP6. Les seuils de chaleur ne sont pas uniformes : les experts régionaux les ont fixés écorégion par écorégion à partir des épisodes de 1998, 2010, 2016 et 2024, et les ont relevés pour C2 lorsque c’était pertinent, afin de tenir compte d’une acclimatation possible des coraux.
Un blanchissement tous les trois ans, plus vite que la reconstruction
Un épisode de blanchissement sévère n’entraîne pas à lui seul l’effondrement. Le danger tient à la répétition. L’UICN teste deux voies distinctes : une voie chronique, faite de blanchissements sévères répétés, dont l’indicateur est l’intervalle de retour entre deux épisodes ; une voie aiguë, faite d’épisodes de mortalité sévère rapprochés.
La voie chronique est une course de vitesse entre dégât et réparation. Selon les méthodes de l’UICN, un récif met 10 à 15 ans à se reconstituer après un blanchissement sévère pour les coraux à croissance rapide, davantage pour l’ensemble des espèces. Or la référence, vers 1975, était d’un blanchissement sévère tous les 10 à 15 ans, soit 2 à 3 par période de trente ans : le récif avait le temps de se refaire entre deux coups. Le seuil d’effondrement est placé à un épisode tous les trois ans, soit environ 10 par trente ans. À ce rythme, chaque récupération est interrompue avant d’aboutir, et les pertes s’additionnent.
Le choix de ce seuil a un sens. Les auteurs de la méthode n’ont pas retenu un blanchissement annuel, jugé trop tardif : quand les épisodes reviennent chaque année, l’effondrement est déjà engagé. Fixer la limite à trois ans revient à désigner le moment où la reconstruction devient impossible, et non celui où il ne reste plus rien à reconstruire.
La voie aiguë mesure un autre danger, celui d’une succession brutale. Le seuil d’effondrement y est atteint avec trois épisodes de mortalité sévère dans une fenêtre de cinq ans ; une variante à deux épisodes a été testée pour mesurer la sensibilité du résultat à ce choix. La fréquence pèse ici plus que l’intensité d’un épisode isolé.
Gravité et étendue : la grille qui transforme un calcul en catégorie
Les indicateurs du récif n’ont pas d’unité commune : des années entre deux blanchissements, un pourcentage de couverture corallienne, une biomasse de poissons. La méthode les ramène à une même échelle, la gravité relative, égale à la valeur initiale moins la valeur actuelle, divisée par la valeur initiale moins le seuil d’effondrement, le tout multiplié par cent. À 0 %, l’écosystème est dans son état de référence. À 100 %, il a atteint le seuil.
Cette gravité est ensuite croisée avec la part de l’écorégion concernée. Selon les lignes directrices de 2024, une écorégion est classée CR si la gravité atteint au moins 80 % sur au moins 80 % de son étendue ; EN pour les couples 80/50 ou 50/80 ; VU pour 80/30, 50/50 ou 30/80. Le CR exige donc d’avoir parcouru les quatre cinquièmes du chemin vers l’effondrement sur les quatre cinquièmes de la surface.
Le critère A suit une logique plus directe. Sur 1975-2025, une réduction de 80 % ou plus de la surface occupée vaut CR, de 50 à 80 % EN, de 30 à 50 % VU ; une écorégion comptant moins de dix sites de suivi passe en données insuffisantes. Pour le critère D, chaque attribution est répétée 750 à 1 000 fois, et la catégorie n’est retenue que si au moins 80 % des tirages concordent. La marge d’incertitude entre ainsi dans le verdict.
| Indicateur | Critère | Seuil d’effondrement | Repère |
|---|---|---|---|
| Couverture en corail dur | D | Moins de 5 % | Accrétion nette de carbonate nulle ou négative |
| Algues / (algues + corail) | D | 0,833 | Cinq fois plus d’algues que de corail |
| Poissons-perroquets | D | 10 % de l’abondance de référence | Brouteurs d’algues |
| Mérous | D | 20 % de l’abondance de référence | Régulateurs du réseau trophique |
| Blanchissement sévère (voie chronique) | C | Un épisode tous les 3 ans (environ 10 par 30 ans) | Référence vers 1975 : un tous les 10 à 15 ans |
| Mortalité sévère (voie aiguë) | C | 3 épisodes en 5 ans | Variante à 2 épisodes testée |
Grande Barrière, Ningaloo, mer de Corail : les dix-sept lignes du tableau australien
L’University of Melbourne fait partie des coordinateurs de l’évaluation, avec l’UICN, sa Commission de gestion des écosystèmes, l’organisation CORDIO East Africa et le Global Coral Reef Monitoring Network. Son communiqué, tel que repris par Phys.org le 25 octobre 2026, rappelle un ordre de grandeur qui lui appartient et non à l’évaluation : les récifs couvrent moins de 1 % du fond océanique et abritent environ un quart des espèces marines.
Le tableau de l’UICN détaille les dix-sept écorégions australiennes critère par critère. Les quatre classées en danger critique sur l’observé ne sont pas sur la Grande Barrière : ce sont Cocos-Keeling et l’île Christmas, la mer de Corail, Houtman au large et Shark Bay. Les zones côtières de la Grande Barrière, au centre-sud comme entre le détroit de Torres et le nord, sont en danger ; ses zones du large sont vulnérables. Ningaloo est en danger. Arnhem et le golfe de Carpentarie, quasi menacés, sont les deux seules écorégions australiennes non menacées sur l’observé.
| Écorégion | Catégorie sur l’observé | Catégorie globale (avec projections) | Critère E appliqué |
|---|---|---|---|
| Cocos-Keeling et île Christmas | CR | CR | Non |
| Mer de Corail | CR | CR | Non |
| Houtman (large) | CR | CR | Non |
| Shark Bay | CR | CR | Non |
| Grande Barrière centre-sud (côtière) | EN | CR | Oui, CR |
| Torres-Grande Barrière nord (côtière) | EN | CR | Oui, CR |
| Exmouth-Broome (large) | EN | CR | Non |
| Lord Howe et Norfolk | EN | CR | Non |
| Ningaloo | EN | CR | Non |
| Tweed-Moreton | EN | CR | Non |
| Grande Barrière centre-sud (large) | VU | CR | Oui, CR |
| Torres-Grande Barrière nord (large) | VU | CR | Oui, CR |
| Bonaparte (côtière) | VU | CR | Non |
| Bonaparte (large) | VU | CR | Non |
| Exmouth-Broome (côtière) | VU | CR | Non |
| Arnhem | NT | CR | Non |
| Golfe de Carpentarie | NT | CR | Non |
La solidité du verdict n’est pas la même partout. Pour les quatre écorégions de la Grande Barrière, deux lignes de preuve distinctes convergent : la chaleur projetée du sous-critère C2 et un modèle d’écosystème dédié, au titre du critère E, donnent tous deux CR, comme le sous-critère A2. Le critère E n’a été appliqué que là, faute de modèle adapté ailleurs. Les quatre écorégions déjà en danger critique sur l’observé le sont sans attendre les projections. Pour les neuf autres, le passage en danger critique repose sur le seul sous-critère C2, ce qui rend leur verdict plus dépendant du scénario climatique retenu.
Un scénario climatique médian, faute de trajectoire compatible avec Paris
Les projections de chaleur dépendent d’une hypothèse sur les émissions futures. Le scénario principal de l’évaluation est SSP2-4.5, dit « intermédiaire ». Selon le communiqué de l’UICN, il correspond à un réchauffement atmosphérique d’environ 2,7 °C en fin de siècle. Ce n’est pas une prévision. C’est la trajectoire médiane parmi celles que les modélisateurs du climat utilisent.
Le choix situe le verdict. SSP2-4.5 n’est pas le pire cas : le scénario SSP3-7.0, plus chaud, a été exploré, et SSP5-8.5 écarté comme de plus en plus improbable, selon les méthodes de l’UICN. À l’autre bout, le scénario SSP1-1.9, compatible avec l’accord de Paris, n’était pas disponible dans les données de projection utilisées. L’évaluation ne dit donc rien de ce qu’il adviendrait des récifs si le réchauffement était contenu à 1,5 °C. Le classement en danger critique n’est ni un pire cas ni une issue écrite d’avance : il décrit une trajectoire intermédiaire, dont l’ampleur réelle reste ouverte.
La résolution des projections borne aussi le verdict. À 0,5°, soit environ 55 kilomètres de maille, contre 5 kilomètres pour l’observation satellitaire, les modèles ne distinguent pas les refuges thermiques locaux. Une écorégion entière peut être classée en danger critique alors qu’elle abrite des secteurs mieux protégés de la chaleur que la moyenne. Les herbiers marins, autres écosystèmes côtiers exposés au même réchauffement, posent une question proche, traitée dans un article sur les herbiers marins et le carbone bleu face au réchauffement.
Poissons-perroquets, mérous, pollution : les leviers locaux du critère D
La chaleur domine le verdict. Selon le récit de présentation de l’UICN, les vagues de chaleur menacent 77 % des écosystèmes sur l’observé, et la chaleur projetée suffit à elle seule à classer 95 % d’entre eux en danger critique. Les autres critères décrivent pourtant des pressions qui ne dépendent pas du climat mondial.
Le critère D en est le principal témoin. L’équilibre entre corail, algues et poissons est perturbé dans 63 % des écosystèmes, sous l’effet de la surpêche des poissons-perroquets et des mérous, de la pollution et des apports de sédiments. Le mécanisme est concret. Les poissons-perroquets broutent les algues qui concurrencent les jeunes coraux pour l’espace ; les mérous régulent le réseau trophique. Quand ils se raréfient, les algues occupent plus vite le terrain laissé libre après un blanchissement, et le basculement vers l’état effondré s’accélère. La pêche agit donc sur la vitesse du basculement.
Deux autres chiffres complètent le tableau, toujours selon l’UICN : 45 % des écosystèmes sont assez petits ou isolés pour qu’un seul événement les détruise, ce que mesure le critère B ; 25 % ont déjà perdu une grande partie de leur récif vivant.
Ces leviers ont une limite que les auteurs de l’article de type Perspective déposé le 22 octobre 2026 sur EcoEvoRxiv, non relu par les pairs, formulent explicitement : la gestion locale et la restauration ne remplacent pas la réduction des émissions, la restauration à grande échelle restant coûteuse et d’efficacité incertaine. Ils plaident pour contenir le réchauffement au plus près de 1,5 °C.
Avant cette évaluation : l’océan Indien occidental et les espèces de coraux
La méthode avait déjà été appliquée à une région. Une évaluation de l’océan Indien occidental, conduite par Obura et ses collègues et publiée fin 2021 dans Nature Sustainability (volume 2022), découpait la région en 11 sous-régions : 4 en danger critique, 3 en danger, 4 vulnérables, la chaleur en tête des menaces dans les îles et la surpêche sur le continent, selon l’annonce de la Liste rouge des écosystèmes du 6 décembre 2021. L’évaluation mondiale la met à jour avec 13 écosystèmes dans cette région, dont 12 en danger critique et 1 en données insuffisantes, comme le souligne CORDIO East Africa, partenaire coordinateur des deux travaux.
Une autre Liste rouge porte sur les coraux eux-mêmes. Le 13 novembre 2024, l’UICN indiquait que 44 % des 892 espèces de coraux bâtisseurs d’eaux chaudes étaient menacées d’extinction, contre un tiers lors de l’évaluation de 2008, selon son communiqué de 2024. Ce chiffre ne contredit pas les 96 % d’écosystèmes en danger critique de 2026, projections de chaleur comprises (24 % sur l’observé seul), et ne s’y ajoute pas. Le premier compte des lignées qui risquent de disparaître ; le second mesure l’intégrité fonctionnelle d’assemblages entiers. Un récif peut perdre sa fonction sans qu’aucune de ses espèces ne s’éteigne. Aucune de ces deux listes ne se confond avec celle du patrimoine mondial en péril de l’Unesco, un instrument distinct.
Entre les deux évaluations, les épisodes mondiaux de blanchissement se sont succédé : le troisième en 2014-2016, le quatrième en 2023-2025, d’une ampleur sans équivalent dans les relevés selon l’article de type Perspective déposé le 22 octobre 2026 sur EcoEvoRxiv, non relu par les pairs.
Refuges thermiques, données manquantes, relecture : les inconnues de la prochaine révision
Plusieurs points restent ouverts, et ils ne pèsent pas tous de la même façon. Le premier tient à l’échelle. Les catégories valent pour des écorégions entières ; les projections, à 55 kilomètres de maille, ne voient pas les refuges thermiques où des coraux pourraient mieux résister. Les auteurs de la Perspective déposée le 22 octobre 2026 sur EcoEvoRxiv, non relue par les pairs, font de leur repérage une priorité de protection. La cartographie fine des récifs, dont certaines méthodes par imagerie sont présentées dans un article sur la cartographie des récifs coralliens par imagerie et IA, relève de cette même question d’échelle.
Le deuxième tient aux données. Quatre écorégions restent en données insuffisantes ; leur classement pourra changer dès que des mesures seront disponibles. Le troisième tient au scénario : l’évaluation ne fournit aucun résultat pour une trajectoire compatible avec l’accord de Paris, faute de projections SSP1-1.9 dans les données utilisées.
Le dernier tient au statut des documents. La méthode et les résultats sont publiés par l’UICN, dans des fichiers datés d’octobre 2026 et hébergés sur un dépôt en ligne susceptible de mises à jour. L’article déposé le 22 octobre 2026 sur EcoEvoRxiv n’en est qu’une lecture : une Perspective en version 1, non relue par les pairs, dont le statut peut évoluer avec une soumission à une revue. Les catégories reposent sur les documents de l’UICN, pas sur ce texte. Une révision des données pourrait les modifier. Le verdict de 2026 fixe un point de départ mesuré, pas une trajectoire déjà accomplie.
FAQ — récifs coralliens en danger critique
Que signifie qu’un écosystème récifal soit « en danger critique » ?
C’est une catégorie de risque, pas un constat d’état. Dans la Liste rouge des écosystèmes de l’UICN, elle signifie qu’une écorégion a de fortes chances d’atteindre l’effondrement dans les cinquante ans ; le critère quantitatif E la fixe à au moins 50 % de probabilité sur cette période. Un récif ainsi classé garde du corail vivant et fonctionne encore.
Les récifs australiens sont-ils déjà effondrés ?
Non. Aucune des 17 écorégions australiennes n’est classée effondrée. Sur les seuls changements observés entre 1975 et 2025, 4 sont en danger critique et 15 menacées. Les 17 passent en danger critique lorsque l’UICN ajoute les vagues de chaleur projetées pour 2026-2075. Dans le monde, une seule écorégion est effondrée : les Galápagos occidentales.
Quelle différence avec la Liste rouge des espèces de coraux ?
Les deux listes ne mesurent pas la même chose. La Liste rouge des espèces évalue le risque d’extinction de lignées : en 2024, 44 % des 892 espèces de coraux bâtisseurs d’eaux chaudes étaient menacées. La Liste rouge des écosystèmes évalue l’intégrité fonctionnelle d’un assemblage entier. Les 44 % d’espèces menacées et les 96 % d’écosystèmes en danger critique, projections comprises (24 % sur l’observé), ne s’additionnent ni ne se contredisent.
À partir de quand un récif est-il considéré comme effondré ?
Quand il perd son identité de récif corallien. L’UICN place le seuil à une couverture en corail dur inférieure à 5 % : en dessous, le récif ne produit plus assez de calcaire pour compenser l’érosion. Algues gazonnantes et charnues, débris, éponges ou invertébrés filtreurs dominent alors le site.
Quelle part du verdict repose sur des projections climatiques ?
Une part décisive. Sur l’observé seul, 24 % des 127 écosystèmes sont en danger critique ; avec la chaleur projetée à 2075, la proportion passe à 96 %. Les projections suivent le scénario intermédiaire SSP2-4.5, associé par l’UICN à environ 2,7 °C de réchauffement en fin de siècle. Aucun scénario compatible avec l’accord de Paris n’était disponible.
L’article publié sur EcoEvoRxiv a-t-il été relu par des pairs ?
Non. Il s’agit d’un article de type Perspective, déposé le 22 octobre 2026 sur EcoEvoRxiv en version 1, non relu par les pairs. Il interprète les résultats. La méthode et les catégories figurent dans les documents de l’UICN datés d’octobre 2026, eux-mêmes susceptibles de mises à jour.
Un écosystème récifal a-t-il déjà disparu ?
Une seule écorégion est classée effondrée par l’UICN : les Galápagos occidentales, depuis l’épisode El Niño de 1982-1983. Selon l’article de type Perspective déposé le 22 octobre 2026 sur EcoEvoRxiv, non relu par les pairs, elles ont alors perdu environ 95 % de leurs coraux, sans récupération depuis. Ses auteurs ajoutent que l’effondrement n’est pas forcément définitif : des récifs des Seychelles se sont rétablis après un effondrement local, au prix de longues années sans perturbation et sans garantie de retrouver leur composition d’origine.

