Un bloc de calcaire posé par une dizaine de mètres de fond au large des Galápagos contient la température de l’eau, mois après mois, sur plusieurs siècles. C’est cette archive que Julia Cole, de l’University of Michigan, et ses coauteurs ont lue pour établir, dans une étude parue dans Science le 27 août 2026, que l’amplitude des variations de température à la surface de l’est du Pacifique équatorial dépasse aujourd’hui de 36,5 % celle de la période préindustrielle. Le chiffre est précis. Il ne mesure pourtant ni la chaleur d’un El Niño particulier, ni un gain accumulé en quarante ans. Reste à comprendre par quelle chaîne physique un squelette de corail retient une température, et à quoi ce pourcentage se compare exactement.
Un corail des Galápagos empile ses années comme un arbre ses cernes
Un corail bâtisseur de récif n’est pas un animal isolé mais une colonie de polypes, chacun logé dans une loge de carbonate de calcium qu’il sécrète lui-même. Le polype vit à la surface. Sous lui, le calcaire déposé les années précédentes reste en place et n’est jamais remanié. La colonie grandit par le haut, en abandonnant derrière elle tout ce qu’elle a construit.
C’est cette propriété, et non l’apparence du récif, qui intéresse les climatologues. Une colonie de plusieurs mètres de haut est une pile de couches rangées dans l’ordre : au sommet l’année en cours, à la base l’année où la colonie s’est fixée. La profondeur y vaut le temps, comme dans un tronc d’arbre. Dater une couche ne demande alors aucun instrument, seulement de compter celles qui la surmontent.
Les colonies vivantes prélevées autour des îles Wolf et Darwin, au nord de l’archipel, mesuraient de 2,4 à 3 mètres de haut — 8 à 10 pieds dans les unités de l’équipe — et ont été échantillonnées entre environ 6 et 15 mètres de profondeur, d’après l’exposé de méthode publié par Julia Cole le 27 août 2026 dans The Conversation. Une colonie de ce type dépose 1 à 2 centimètres de squelette par an. Trois mètres de colonne représentent donc, selon la vitesse de croissance, entre un siècle et demi et trois siècles de mer.
L’équipe ne s’est pas arrêtée au vivant. Elle a ramassé, sur les dépôts de rivage de l’archipel, des blocs de corail fossile : des fragments de colonies mortes depuis longtemps, portant le même empilement de couches. Ce sont eux qui font remonter la lecture bien au-delà de ce que la plus ancienne colonie vivante pouvait offrir.
Le strontium prend la place du calcium quand l’eau est chaude
Savoir dater une couche ne dit encore rien de la température. Il faut pour cela que le squelette ait enregistré autre chose que du temps, et c’est la chimie de sa formation qui s’en charge.
Le polype prélève dans l’eau de mer les ions calcium dont il a besoin et les range dans un réseau cristallin régulier de carbonate de calcium. Mais l’eau de mer ne contient pas que du calcium : elle contient aussi du strontium, à l’état de trace. Or le strontium est, du point de vue du cristal, un sosie du calcium — même charge électrique, taille très proche. Il se glisse donc à sa place dans le réseau, de temps en temps, sans le déformer.
La fréquence de cette substitution n’est pas fixe. Elle dépend de la température de l’eau au moment où la couche se forme : plus l’eau est chaude, moins le strontium s’incorpore. Le rapport entre strontium et calcium mesuré dans une couche est donc l’image inversée de la température qui régnait quand elle s’est déposée. C’est ce maillon qui transforme une roche en thermomètre.
Deux propriétés font la valeur de ce traceur. La première tient à ce dont il ne dépend pas : ni de la salinité, ni de la pluie, ni de la composition de l’eau au sens large, mais de la seule température. La seconde tient à sa conservation : le rapport reste lisible dans un bloc ramassé sur le rivage comme dans une carotte prélevée sur une colonie vivante, ce qui autorise à raccorder l’un à l’autre.
Le prix à payer est la finesse de la mesure. Le strontium est présent à l’état de trace, et l’écart à lire d’une couche chaude à une couche froide se joue sur des rapports d’abondance très faibles. Il faut un spectromètre, un étalonnage soigné et un forage assez régulier pour ne pas mélanger deux saisons dans une même poudre. Un traceur sensible est un traceur exigeant.
L’oxygène 18, un traceur qui mélange température et pluie
Le second traceur mesuré dans le squelette est le rapport entre les isotopes de l’oxygène. L’oxygène de l’eau de mer existe sous deux formes principales : une forme légère, très largement dominante, et une forme lourde qui compte deux neutrons de plus, l’oxygène 18. Le carbonate de calcium que fabrique le polype intègre les deux, mais pas dans la proportion exacte où ils se présentent : la fraction lourde retenue dépend de la température de l’eau.
Jusqu’ici, le raisonnement est le même que pour le strontium. La difficulté commence après. Le rapport isotopique du squelette ne dépend pas seulement de la température : il dépend aussi de la composition isotopique de l’eau elle-même, qui n’est pas constante. L’évaporation emporte préférentiellement la forme légère et enrichit la mer en forme lourde ; la pluie et les apports d’eau douce font l’inverse. Une même valeur mesurée peut donc correspondre à une eau chaude et peu diluée, ou à une eau plus fraîche et fortement arrosée.
Un rapport isotopique de l’oxygène ne donne pas une température. Il donne une combinaison de la température et du bilan pluie-évaporation, deux grandeurs que la mesure seule ne sépare pas. Dans le Pacifique équatorial est, c’est loin d’être un détail : un El Niño y déplace à la fois la chaleur de surface et la position des pluies convectives, si bien que les deux effets bougent ensemble.
D’où l’intérêt du couple. Le rapport strontium/calcium ne répond qu’à la température ; il fournit donc l’inconnue thermique indépendamment du reste. Une fois cette part retirée du signal isotopique, ce qui subsiste renseigne sur l’eau elle-même, donc sur la salinité et les précipitations. Deux traceurs mesurés sur la même poudre valent mieux que deux fois le même, parce qu’ils ne sont pas sensibles aux mêmes choses.
| Traceur | Ce qu’il mesure | Ce dont il dépend aussi | Pourquoi le croisement est nécessaire |
|---|---|---|---|
| Rapport strontium/calcium | La température de l’eau au moment du dépôt de la couche | Rien d’autre : le rapport ne répond pas à la salinité ni aux pluies | Il fournit la part thermique du signal, seule et propre |
| Rapport des isotopes de l’oxygène | Une combinaison de température et de composition isotopique de l’eau | Le bilan entre évaporation et précipitations, donc la salinité | Sa lecture n’est possible qu’une fois la part thermique retirée grâce au premier traceur |
Du carottage au millimètre à une valeur par mois
Entre un bloc de calcaire et une courbe de température mensuelle, il y a trois opérations distinctes, et aucune n’est automatique.
La première est le carottage : une carotteuse prélève dans la colonie un cylindre vertical qui traverse toutes les couches, du sommet vers la base, sans les décaler. Le communiqué de l’University of Michigan fait état de treize carottes en tout, colonies vivantes et blocs fossiles confondus. Ce nombre provient des communications de l’université et de leurs reprises, pas du texte de l’étude lui-même.
La deuxième est l’échantillonnage. La carotte est forée millimètre par millimètre le long de son axe, et chaque poudre recueillie est analysée séparément. Comme la colonie dépose 1 à 2 centimètres par an, un millimètre correspond à peu près à un mois de croissance. C’est de là que vient la résolution mensuelle de la série : elle n’est pas une propriété du corail, c’est le pas de forage qui la fixe. À ce régime, une seule carotte livre des milliers d’échantillons.
La troisième est la datation des blocs fossiles. Une colonie vivante se date par le haut, puisque la couche de surface est l’année du prélèvement. Un bloc ramassé sur un dépôt de rivage, non : il faut lui attribuer un âge absolu par une méthode indépendante avant de savoir où le placer dans le millénaire. Les plus anciens blocs échantillonnés remontent à environ 4 500 ans, bien au-delà de la fenêtre continue que la reconstruction couvre.
Il en découle une propriété que la représentation graphique du résultat masque toujours. La série du dernier millénaire n’est pas une carotte unique lue de bout en bout : c’est un assemblage de fenêtres, chacune couvrant au minimum une vingtaine d’années selon le communiqué universitaire, mises bout à bout après datation. L’archive est discontinue par construction. Cela n’invalide rien, mais cela borne ce qu’on peut en tirer : elle est faite pour comparer des périodes entre elles, pas pour suivre une trajectoire année par année sur mille ans.
Pourquoi ces îles-là plutôt qu’un autre point du Pacifique
Les Galápagos ne sont pas un choix de commodité. L’archipel est posé dans le Pacifique équatorial est, exactement là où le phénomène El Niño produit son plus grand écart thermique.
En régime ordinaire, les alizés soufflent d’est en ouest le long de l’équateur et poussent l’eau chaude de surface vers l’Asie. Cette eau qui part doit être remplacée : elle l’est par de l’eau profonde, froide et riche en nutriments, qui remonte le long du flanc sud-américain. C’est cette remontée, appelée upwelling, qui maintient l’est du bassin plus frais que l’ouest et qui nourrit la vie du secteur. Quand les alizés faiblissent, la remontée s’arrête, l’eau chaude reflue vers l’est et la surface se réchauffe de plusieurs degrés. C’est cela, un El Niño, vu depuis les Galápagos.
Le corollaire est méthodologique. Là où l’écart entre un El Niño et une La Niña est maximal, le signal recherché ressort le mieux du bruit de fond de la mesure. Un même traceur mesuré à un endroit où le phénomène ne déplace la température que de quelques dixièmes de degré donnerait une série où l’incertitude analytique pèserait autant que le climat. Choisir le site, ici, revient à choisir un rapport signal sur bruit.
La démarche a été étendue plus à l’ouest, sur les coraux des îles de la Ligne, dans le Pacifique central. La variabilité y ressort accrue elle aussi — d’environ 34 % selon le compte rendu publié le 28 août 2026 par Forbes, le texte intégral de l’étude n’étant pas librement consultable —, mais de façon moins nette qu’aux Galápagos. L’écart entre les deux secteurs est cohérent avec la géographie du phénomène : plus on s’éloigne de la zone d’upwelling, plus l’amplitude thermique de l’oscillation s’amortit, et plus le signal devient difficile à séparer du reste.
Ce que compte réellement une « intensité d’El Niño »
Le résultat central de l’étude s’énonce en pourcentage, ce qui suppose de savoir de quoi il est le pourcentage. Ce n’est ni une température, ni la force d’un événement.
La grandeur mesurée est la variabilité interannuelle des températures de surface du Pacifique équatorial est : l’amplitude typique des écarts d’une année à la suivante, calculée sur une période. Une mer dont la surface oscille chaque année entre + 1 °C et − 1 °C autour de sa moyenne a une variabilité plus faible qu’une mer qui oscille entre + 2 °C et − 2 °C, quel que soit le nombre d’épisodes chauds que chacune a connus. Le résumé de l’étude présente cette hausse de variabilité comme dépassant ce que les simulations produisent naturellement, et comme résultant d’événements El Niño plus forts.
Trois lectures fautives découlent d’une confusion sur ce dénominateur. Le chiffre ne dit pas que les El Niño sont « 36 % plus chauds » : une amplitude n’est pas une température. Il ne dit pas non plus que l’intensité a augmenté de 36 % en quarante ans : le pourcentage compare deux périodes, il ne cumule pas un gain annuel. Et il ne dit rien d’un épisode en particulier. Un El Niño donné peut très bien rester en deçà de celui de 1997-1998 sans que le résultat en soit affecté, parce qu’une statistique d’amplitude se moque du classement des événements individuels.
Cette précision décide de ce qu’on peut faire du résultat. Elle explique aussi pourquoi l’étude ne dit rien des conséquences agricoles ou sanitaires d’un épisode donné, terrain sur lequel se joue pourtant l’essentiel des dégâts — c’est un tout autre registre de données, celui que documentent par exemple les effets de cet El Niño sur les récoltes de la Corne de l’Afrique.

Trois périodes comparées, et deux bases de référence distinctes
L’étude fait circuler deux chiffres, et leur rapport est la partie du résultat la plus facile à écraser. Ils ne se cumulent pas, et ils ne se rapportent pas à la même référence.
Le découpage compte trois périodes, pas deux : une référence préindustrielle qui court de l’an 1000 à 1850, le XXᵉ siècle, puis la période récente, celle de l’ère satellitaire ouverte en 1984 — d’après les bornes rapportées par ce même compte rendu. Deux comparaisons sont posées sur ce découpage, et chacune a son propre point de départ. La période récente dépasse la référence préindustrielle de 36,5 %. Elle dépasse le seul XXᵉ siècle de 16 %. Le second chiffre ne mesure donc pas ce qu’était le XXᵉ siècle, il mesure ce qui s’y est ajouté depuis.
Ce que le résultat établit alors, c’est un renforcement en deux temps. Le XXᵉ siècle n’est pas le point de départ du mouvement : il se situait déjà au-dessus du préindustriel, et la période récente s’en écarte encore de 16 %. Composer les deux rapports publiés place le XXᵉ siècle aux alentours de 18 % au-dessus du préindustriel, mais c’est une déduction arithmétique, pas une valeur que les auteurs publient. Ce que le résultat n’établit pas, faute justement de cette valeur, c’est la façon dont le renforcement se répartit à l’intérieur de chacune des deux périodes. Reste une erreur de lecture à écarter : lire les deux pourcentages comme deux étapes qui s’additionnent, ou comme deux écarts au même point de départ, reviendrait dans les deux cas à leur faire dire ce qu’ils ne disent pas.
La valeur publiée est 36,5 %. Les communications de l’University of Michigan l’arrondissent à « près de 40 % », ce qui reste dans l’esprit du résultat mais s’en écarte de 3,5 points. Reprendre « 40 % » sans mention de l’arrondi, c’est attribuer à la reconstruction corallienne un chiffre qu’elle ne porte pas.
| Valeur | Ce qui est comparé | À quelle référence | Secteur du Pacifique |
|---|---|---|---|
| + 36,5 % | Variabilité interannuelle des températures de surface sur la période récente (ère satellitaire, depuis 1984) | Période préindustrielle, an 1000 à 1850 | Équatorial est (Galápagos) |
| + 16 % | Variabilité interannuelle sur cette même période récente | Le seul XXᵉ siècle, et non la référence préindustrielle | Équatorial est (Galápagos) |
| ≈ + 34 % | Variabilité interannuelle reconstruite sur la période récente | Même période préindustrielle | Central (îles de la Ligne), signal moins net |
Ce que 36,5 % pèsent sur un pic d’anomalie
Un pourcentage d’amplitude reste abstrait tant qu’il n’est pas ramené à l’unité que le lecteur rencontre dans les bulletins climatiques, c’est-à-dire l’anomalie de température de surface en degrés.
Un calcul d’ordre de grandeur suffit à situer l’enjeu. Un gain d’un peu plus d’un tiers appliqué à un pic d’environ 2 °C d’anomalie le porte aux alentours de 2,7 °C. Or 2 °C est le seuil au-delà duquel les classifications d’usage rangent un épisode parmi les « très forts ». Autrement dit, l’ordre de grandeur du résultat correspond à la marche qui sépare un épisode fort d’un épisode très fort. Cette conversion est une illustration destinée à rendre le pourcentage lisible : elle n’est pas publiée comme telle par les auteurs et ne constitue pas un résultat de l’étude.
Pour l’épisode en cours, les valeurs disponibles doivent être maniées avec leur définition. Une dépêche rapportait fin août 2026 une anomalie hebdomadaire de 2,7 °C, soit 4,9 °F — une lecture hebdomadaire, qui change chaque semaine et n’est pas l’indice officiel. L’indice de référence, le Niño-3.4, est calculé en moyenne mensuelle : sa valeur pour juillet 2026 était de + 1,4 °C selon la NOAA. Et au 13 août 2026, le Climate Prediction Center maintenait un statut El Niño Advisory tout en relevant des anomalies dépassant + 2,0 °C dans le Pacifique équatorial est.
Ces trois nombres ne se contredisent pas : ils ne portent ni sur la même durée d’intégration ni sur la même zone. Comparer une pointe hebdomadaire locale à une moyenne mensuelle régionale, c’est comparer un maximum à une moyenne. La même prudence s’applique à toute anomalie thermique océanique lue hors de son cadre de calcul, y compris l’anomalie de température relevée en Méditerranée.
Douze climats simulés sans gaz à effet de serre ne produisent pas cet écart
Reste la question que le lecteur pose en premier : d’où vient ce renforcement ? L’étude y répond par un raisonnement dont il faut voir la forme, parce qu’elle décide de ce que la conclusion vaut.
La méthode procède par élimination. On fait tourner des modèles de climat en ne leur fournissant que les forçages naturels — éruptions volcaniques, variations de l’activité solaire, variabilité interne du système — et l’on regarde si, dans ces conditions, une intensification comparable à celle qu’on observe peut apparaître spontanément. Douze simulations de ce type ont servi de terme de comparaison, selon le même compte rendu du 28 août 2026. Aucune ne produit un écart de cette ampleur. Le résumé de l’étude présente d’ailleurs la hausse observée comme dépassant la variabilité naturelle simulée.
C’est un argument de probabilité, pas une démonstration de cause à effet. Il établit que le signal observé est difficile à obtenir sans forçage anthropique dans les modèles employés, ce qui rend l’explication climatique la plus économique. Il n’exhibe aucun mécanisme reliant l’augmentation des gaz à effet de serre à l’amplitude de l’oscillation ; il montre qu’un monde sans eux, tel que ces douze modèles le simulent, n’y arrive pas. La solidité de la conclusion dépend donc de la fidélité de ces modèles, et cette dépendance ne disparaît pas quand on augmente leur nombre.
Sur ce que montre la série elle-même, Julia Cole s’en tient à une formulation bornée : « Nous ne voyons aucune période du passé où les El Niño aient été aussi forts qu’aujourd’hui. » L’énoncé porte sur ce que l’échantillon contient, pas sur un maximum absolu qui serait atteint.
Là où l’archive corallienne et les thermomètres divergent
Le résultat n’est pas reçu sans objection, et les deux réserves formulées ne portent pas sur le même point : l’une vise ce que montrent les dernières décennies aux Galápagos, l’autre ce que le squelette enregistre au juste.
Michael Mann, de l’University of Pennsylvania, oppose aux données coralliennes les observations récentes de température de l’eau aux Galápagos. Elles marquent, sur les dernières décennies, un recul substantiel des variations liées à El Niño — et ces décennies sont précisément celles où les gaz à effet de serre ont le plus réchauffé. C’est l’inverse de la tendance que la reconstruction corallienne décrit à l’échelle du millénaire.
Cette première objection est cependant moins frontale qu’elle n’en a l’air, parce que les deux mesures ne portent pas sur le même objet. Une série corallienne compare des siècles entre eux : sa fonction est de situer une période récente par rapport à un état de référence lointain, et sa résolution utile se compte en décennies. Une série instrumentale décrit quelques décennies de mesures directes sur des zones plus restreintes, avec une précision bien supérieure mais une profondeur temporelle sans commune mesure. Un recul instrumental de la variabilité sur trente ou quarante ans et une hausse à l’échelle du millénaire peuvent parfaitement coexister sans qu’aucune des deux mesures soit fausse : la seconde ne se lit pas au pas de temps de la première.
La seconde réserve, portée par John Bruno, de l’University of North Carolina, ne discute pas les données mais ce qu’elles mesurent : ce que reflète le corail tiendrait moins à un changement d’El Niño qu’au réchauffement dû aux gaz à effet de serre. L’objection touche le maillon central de la méthode. La grandeur extraite du squelette est une amplitude d’écarts d’une année à la suivante, mais elle se calcule sur une série de températures qui, elle, dérive vers le haut avec le réchauffement de fond. Séparer les deux suppose de retirer cette dérive avant de mesurer l’amplitude. Si l’opération laisse passer une part du réchauffement général, ce n’est plus l’oscillation qui s’intensifie, c’est la mer qui se réchauffe sous elle.
Cela dit, la coexistence n’est pas une explication. Tant que personne n’a montré comment les deux jeux de données se raccordent sur la période où ils se chevauchent, et tant que la part du réchauffement de fond n’est pas retranchée de façon vérifiable, l’attribution du renforcement à l’oscillation elle-même reste discutée. Aucune des deux réserves n’est arbitrée à ce jour. C’est la limite du résultat, et elle se tient exactement là où le résultat s’énonce.
Quand l’événement mesuré détruit l’instrument de mesure
Une archive naturelle a une particularité que n’ont ni un thermomètre ni un satellite : elle est vivante, et ce qu’elle enregistre peut la tuer.
L’El Niño de 1982-1983 a tué plus de 95 % des coraux des Galápagos. C’est la même eau chaude qui s’inscrit dans le rapport strontium/calcium d’une couche et qui, passé un certain seuil de durée et d’intensité, tue la colonie qui la dépose. Les colonies disparues lors de cet épisode ne se sont pas contentées d’être perdues pour le récif. Elles ont cessé d’enregistrer.
La conséquence pour l’archive est contre-intuitive. Plus un épisode est fort, plus il détruit d’enregistreurs, donc plus il raréfie les colonies capables de documenter les épisodes suivants. Le biais joue dans un sens précis : il travaille contre la détection des extrêmes récents, puisque ce sont eux qui ont éliminé les témoins les plus longs. Une reconstruction qui trouve malgré cela un renforcement récent le trouve en dépit de son propre appauvrissement.
C’est aussi la raison pratique du recours aux blocs fossiles ramassés à terre. Ils sont déjà morts : plus rien ne peut les tuer, et ils portent des fenêtres d’enregistrement que les colonies vivantes n’auraient pas pu fournir. Les archives naturelles imposent souvent ce genre de détour, comme le montrent aussi les changements que le dégel imprime aux rivières arctiques.
La mesure qui départagera, et ce qu’elle demandera de temps
Le désaccord entre l’archive et les thermomètres ne se réglera pas par argument, mais par données. Trois chantiers le trancheraient.
Le premier est l’allongement des séries instrumentales : le conflit porte sur une tendance de quelques décennies, précisément la durée où les deux méthodes se recouvrent le moins bien, et chaque année de mesure supplémentaire réduit cette zone d’ombre. Le deuxième est l’extension de la reconstruction corallienne à d’autres secteurs du Pacifique, pour vérifier si le motif observé aux Galápagos est régional ou général. Le troisième est la confirmation du résultat du Pacifique central, où la hausse reconstruite — environ 34 % — est réelle mais moins nette qu’à l’est : un signal moins marqué est aussi un signal plus facile à faire disparaître par une meilleure mesure.
À quoi s’ajoute une incertitude que l’autrice principale relève elle-même : tous les modèles de climat ne prévoient pas un renforcement d’El Niño avec le réchauffement. La théorie ne converge pas encore là où l’observation, ici, pointe. Ce désaccord-là est plus ancien que l’étude et lui survivra.
FAQ — coraux des Galápagos et intensité des El Niño
Qu’a-t-on mesuré exactement dans ces coraux ?
Deux grandeurs chimiques dans le squelette : le rapport entre isotopes lourds et légers de l’oxygène, et le rapport entre strontium et calcium. Les deux dépendent de la température de l’eau au moment où la couche s’est formée. De leur croisement, couche après couche, l’équipe tire une série de températures de surface à raison d’environ une valeur par mois, qu’elle convertit en amplitude de variation d’une année sur l’autre.
Comment un squelette de corail peut-il garder la température de l’eau ?
Parce qu’il ne se remanie pas. La colonie dépose 1 à 2 centimètres de carbonate de calcium par an et laisse intact ce qu’elle a construit en dessous : la profondeur dans la carotte vaut le temps. Et parce que la composition chimique de chaque couche dépend des conditions de l’eau au moment du dépôt, notamment de sa température.
Pourquoi croiser deux traceurs plutôt qu’un seul ?
Le rapport strontium/calcium ne dépend que de la température. Le rapport isotopique de l’oxygène dépend, lui, de deux choses à la fois : la température et la composition isotopique de l’eau, elle-même liée aux pluies et à la salinité. Pris seul, il ne donne pas de température. Combiné au premier, il permet de séparer la part thermique de la part hydrologique.
Les 36,5 % se comparent à quoi ?
À une référence préindustrielle qui court de l’an 1000 à 1850, selon les bornes rapportées par la couverture de l’étude. Le pourcentage porte sur l’amplitude typique des écarts de température de surface d’une année à l’autre dans le Pacifique équatorial est, pas sur la température d’un événement. Un second chiffre, + 16 %, compare cette même période récente au seul XXᵉ siècle : les deux pourcentages n’ont pas la même base et ne s’additionnent pas.
L’El Niño en cours en 2026 est-il concerné par l’étude ?
Non. L’étude porte sur une statistique de long terme et n’attribue aucun événement individuel au réchauffement. L’épisode en cours, que la NOAA suivait sous statut El Niño Advisory au 13 août 2026, n’y figure pas.
Pourquoi d’autres scientifiques contestent-ils ce résultat ?
Pour deux raisons distinctes. Michael Mann, de l’University of Pennsylvania, oppose aux données coralliennes les observations récentes de température de l’eau aux Galápagos, qui marquent un recul substantiel des variations liées à El Niño sur les dernières décennies. John Bruno, de l’University of North Carolina, met en cause ce que la reconstruction mesure, le corail reflétant selon lui moins un changement d’El Niño que le réchauffement dû aux gaz à effet de serre. Les deux jeux de mesures en présence ne couvrent ni la même durée ni la même emprise géographique, et aucune des deux réserves n’est arbitrée à ce jour.
Où lire l’étude ?
Elle est parue dans Science le 27 août 2026 sous le titre « Recent strengthening of eastern Pacific ENSO in the last millennium paleorecord », premier auteur J. E. Cole, sous le DOI 10.1126/science.ady2660. L’autrice principale en a publié un exposé de méthode le même jour dans The Conversation.
