Au pic de la canicule de juin 2019, la forêt de Font-Blanche, suivie en continu par une station de mesure, a rendu à l’atmosphère plus de carbone qu’elle n’en captait. Comment une forêt vivante peut-elle, le temps d’un pic de chaleur, changer de camp ? La réponse tient dans un pore minuscule de la feuille et dans l’arbitrage que l’arbre fait entre sa croissance et sa survie. Quatre chercheurs d’INRAE et du CNRS ont assemblé cette chaîne causale dans une synthèse publiée le 6 juillet 2026.

Ce texte n’est pas une étude nouvelle. Signé par Nicolas Martin, Hervé Cochard et Isabelle Maréchaux, d’INRAE, et par Julien Lamour, du CNRS, il a paru en français sur The Conversation le 6 juillet 2026, mis à jour le lendemain, puis dans une version anglaise le 28 septembre 2026. C’est une vulgarisation adossée à des travaux publiés entre 2012 et 2025, que l’on peut consulter un par un. Sa valeur tient à l’assemblage : du manque d’eau à l’arrêt du puits de carbone, chaque maillon y est relié au suivant. C’est cette chaîne que l’article déroule, avant d’en suivre les effets lors des sécheresses de 2003, 2022 et 2023, chacune datée par sa propre publication.

Font-Blanche, juin 2019 : une forêt qui rejette du carbone en pleine canicule

Font-Blanche est l’un des sites du réseau européen ICOS, qui compte près de 100 stations écosystème mesurant en continu les échanges de CO₂ entre la végétation et l’atmosphère. Le site est suivi par l’unité URFM-RECOVER d’INRAE. En juin 2019, pendant la canicule, deux courbes s’y sont séparées. La photosynthèse de l’écosystème a chuté. La respiration, elle, est restée stable ou a augmenté. Au pic de la chaleur, la seconde a dépassé la première, et la forêt est devenue, temporairement, une source de carbone.

Ce résultat est connu par une figure de la synthèse de juillet 2026, sans valeurs chiffrées lisibles. Il indique un sens et un moment, pas une quantité : on ne sait pas, à sa lecture, combien de carbone a été rendu ni pendant combien d’heures. Il suffit pourtant à poser le problème. Une forêt n’échange pas le carbone dans un seul sens. Elle en fixe par la photosynthèse et en rend par la respiration de ses arbres et de son sol. Le bilan qui compte pour le climat est la différence entre les deux flux.

La chaleur agit ici sur plusieurs leviers à la fois, selon les auteurs de la synthèse. Elle assèche l’air, accélère l’évaporation par les feuilles et épuise plus vite l’eau du sol. Chacun de ces effets accroît le stress de la plante. Reste à comprendre pourquoi ce stress coupe la photosynthèse au lieu de la ralentir simplement, et pourquoi la respiration, elle, ne s’arrête pas. Tout commence à la surface d’une feuille.

Stomates : une seule porte pour le CO₂ qui entre et l’eau qui sort

Un stomate est un pore microscopique de la feuille, capable de s’ouvrir et de se fermer. Par cette ouverture entre le CO₂ dont la photosynthèse a besoin pour fabriquer de la matière. Par la même ouverture sort la vapeur d’eau : c’est la transpiration. Il n’existe pas de porte réservée à chaque flux. La feuille ne peut donc pas faire entrer du carbone sans laisser partir de l’eau.

Le taux de change est lourd. Selon les auteurs de la synthèse, une feuille d’arbre perd en moyenne environ 400 molécules d’eau pour chaque molécule de CO₂ absorbée. Ce chiffre est un ordre de grandeur, pas une constante : il varie selon les espèces et les conditions, et d’autres ouvrages avancent des valeurs différentes selon le type de photosynthèse. Son intérêt est d’indiquer l’échelle du prix. Chaque molécule de carbone fixée se paie en eau, plusieurs centaines de fois.

La conséquence est mécanique. Quand l’eau manque, le carbone manque aussi, sans qu’il soit besoin d’invoquer une maladie ou un dépérissement. Un arbre qui économise son eau renonce, par construction, à une partie de son carbone. Le lien entre sécheresse et puits de carbone ne passe pas d’abord par la mort des arbres : il passe par cette porte commune aux deux flux.

La capacité à refermer la porte n’a rien d’universel dans l’histoire des plantes. D’après les travaux de S. McAdam et T. Brodribb parus dans Ecology Letters en janvier 2012, le contrôle actif de l’ouverture des stomates est propre aux plantes à graines. Il leur a donné un avantage d’efficacité d’usage de l’eau sur les fougères et les lycophytes : plus de carbone fixé pour une même quantité d’eau perdue. Les arbres disposent ainsi d’un robinet réglable. En sécheresse, ce robinet devient l’interrupteur du puits de carbone.

Une colonne d’eau tirée depuis les feuilles, sous tension permanente

On se représente volontiers des racines qui pompent l’eau vers le haut. Le mécanisme est inverse. L’eau est tirée par le haut : c’est l’évaporation au niveau des stomates qui l’aspire depuis les racines, contre la gravité. Ce principe, dit de cohésion-tension, a été formulé par le botaniste irlandais Henry Horatio Dixon à la fin du XIXᵉ siècle.

Les deux mots du nom décrivent les deux moitiés du mécanisme. La tension, c’est la traction exercée en haut : l’eau qui s’évapore de la feuille entraîne derrière elle celle qui la suit dans le conduit. La cohésion, c’est la continuité de la colonne : elle tient d’un seul tenant, du sol à la feuille, si bien que ce qui est tiré en haut se transmet jusqu’en bas. La colonne se comporte comme une corde qu’on tire, et non comme un liquide qu’on pousse. Les auteurs de la synthèse la décrivent comme métastable : elle tient tant que rien ne la perturbe, mais elle peut céder brusquement.

La force en jeu équivaut, selon eux, à pomper l’eau d’un puits de plusieurs centaines de mètres. Un calcul simple permet de traduire l’image. Une tension de 1 mégapascal (MPa) correspond à environ 10 bars, soit le poids d’une colonne d’eau d’environ 100 mètres. Un puits de plusieurs centaines de mètres renvoie donc à des tensions de plusieurs mégapascals, que le circuit de l’arbre doit supporter.

Plus l’air est sec et chaud, plus la feuille évapore, et plus la traction augmente. La tension n’est donc pas un accident de la sécheresse. C’est le régime ordinaire de l’arbre. La sécheresse ne crée pas la contrainte : elle la pousse vers sa limite.

La cavitation, rupture du circuit hydraulique

Une corde trop tendue finit par casser. Pour la colonne d’eau, la rupture porte un nom : la cavitation. Quand la tension dépasse ce que la colonne peut supporter, elle cède, et du gaz envahit le conduit. Les bulles ainsi formées, appelées embolies, bloquent la circulation de l’eau dans le xylème, le réseau de vaisseaux qui conduit l’eau des racines aux feuilles. Un vaisseau embolisé est hors service. L’embolie peut ensuite gagner les vaisseaux voisins, de proche en proche.

La différence avec la fermeture des stomates est décisive. Un stomate fermé se rouvre quand l’eau revient. Un vaisseau embolisé, lui, ne se répare pas à court terme : les tissus qu’il alimentait se dessèchent de façon irréversible, et l’arbre peut en mourir. La première réponse est une pause. La seconde est une lésion.

À quelle distance de ce point de rupture les arbres vivent-ils ? Une équipe de 24 auteurs, dont Hervé Cochard, a compilé dans Nature en novembre 2012 des mesures portant sur 226 espèces forestières de 81 sites dans le monde. Résultat : 70 % d’entre elles fonctionnent avec une marge de sécurité hydraulique inférieure à 1 MPa avant un stress hydrique dommageable. Avec le repère précédent, cette marge représente l’équivalent d’environ 100 mètres de colonne d’eau. C’est peu, rapporté aux tensions de plusieurs mégapascals que la colonne peut avoir à supporter.

Le second résultat de cette étude va contre l’intuition. Ces marges sont largement indépendantes des précipitations annuelles moyennes. Une forêt humide n’a pas plus de réserve qu’une forêt sèche : chaque espèce semble calibrée au plus juste sur ses propres conditions. Les auteurs en concluent que tous les biomes forestiers sont également vulnérables à la défaillance hydraulique, ce qui explique des dépérissements jusque dans les forêts humides. Le résultat porte sur des espèces, pas sur des forêts entières. Il mesure une marge de fonctionnement, non la probabilité qu’une sécheresse donnée la franchisse.

Fermer à temps : l’arbre sacrifie sa photosynthèse pour ne pas se dessécher

Face à ce risque, l’arbre dispose d’une parade : fermer ses stomates. En situation de sécheresse, toutes les plantes vasculaires le font ; ce que les plantes à graines, arbres compris, ont en propre, c’est le contrôle actif de cette ouverture. Moins d’eau sort par la feuille, la traction sur la colonne diminue, et le système hydraulique est protégé de dommages irréversibles. Le prix est immédiat. Le CO₂ n’entre plus, et la photosynthèse s’arrête.

C’est le maillon qui échappe à l’intuition. L’arrêt de la photosynthèse n’est pas une panne. C’est la protection. L’arbre arbitre entre sa croissance, qui exige d’ouvrir, et sa survie, qui exige de fermer ; en sécheresse, il privilégie la seconde. Le puits de carbone s’interrompt donc d’abord parce que les arbres cherchent à survivre, bien avant qu’aucun ne meure. Fermer n’est pas mourir : un arbre aux stomates clos est un arbre en attente.

Ce réflexe a pourtant une échéance. En couplant une méta-analyse de traits fonctionnels et les simulations d’un modèle hydraulique reliant le sol à la plante, N. Martin-StPaul, S. Delzon et H. Cochard ont mis en évidence dans Ecology Letters en novembre 2017 « l’existence d’une limite absolue avant laquelle la fermeture des stomates doit intervenir pour éviter une mort rapide en conditions de sécheresse ». Il ne s’agit pas d’une tendance statistique mais d’un seuil physiologique. Passé ce point, fermer ne sauve plus.

Les mêmes travaux montrent que le potentiel hydrique qui déclenche la fermeture des stomates et la pression du xylème au début de l’embolie ne coïncident que chez peu d’espèces. Chez la plupart, un écart les sépare : c’est la marge de sécurité, et elle croît avec la résistance de l’espèce à l’embolie. Chaque espèce place ainsi son fusible à sa manière. Selon la synthèse de juillet 2026, une espèce au système hydraulique vulnérable, comme le bouleau, tend à fermer ses stomates plus tôt qu’une espèce au système plus résistant, comme le chêne vert, qui peut les garder ouverts plus longtemps et continuer à capter du carbone. Hervé Cochard, cosignataire de cette synthèse, est d’ailleurs coauteur des deux publications de référence sur le sujet, celle de 2012 sur les marges et celle de 2017 sur la fermeture.

Deux horloges se superposent donc. La fermeture coûte de la captation, au plus sur une saison, et prend fin quand la pluie revient. L’embolie, si elle va jusqu’à la mort de l’arbre, fait perdre un stock de carbone accumulé pendant des décennies. La première interrompt le puits. La seconde peut l’inverser.

Stomates clos, l’écosystème continue de respirer et de perdre de l’eau

Fermer les stomates ne rend pas l’arbre étanche. Même porte close, des pertes d’eau résiduelles se poursuivent à travers la cuticule, la couche qui recouvre les feuilles et les tiges. La réserve continue de baisser, plus lentement, et le stress se prolonge tant que la pluie ne revient pas. La chaleur, en asséchant l’air, accélère encore cette fuite.

Côté carbone, le bilan d’une forêt est une soustraction : ce que la photosynthèse fixe, moins ce que rendent la respiration des arbres et celle du sol. La fermeture des stomates annule le premier terme. Le second continue, et la chaleur peut l’augmenter. Le signe du résultat peut alors s’inverser. Aucune mortalité n’est nécessaire pour cela : il suffit que, le temps d’un épisode de chaleur, la forêt respire plus qu’elle ne fixe. C’est le scénario observé à Font-Blanche en juin 2019, limité au pic de la canicule.

Le même mot de source recouvre ainsi deux phénomènes qu’il faut séparer. Le premier est une inversion de flux, temporaire et physiologique : la forêt vivante rend plus de carbone qu’elle n’en prend, puis recommence à en capter quand l’eau revient. Le second est une perte de stock. Des arbres qui meurent de sécheresse relâchent progressivement dans l’atmosphère le carbone stocké pendant leur vie. Selon les auteurs de la synthèse, si les sécheresses dépassent les conditions auxquelles les arbres sont adaptés, une forêt peut alors cesser d’être un puits et devenir une source, cette fois de façon durable.

Un été où la forêt rend du carbone n’en fait pas une source durable. Les bascules documentées dans les travaux cités ici sont soit temporaires, comme à Font-Blanche, soit régionales, comme en Europe en 2003 ou sur certains sites français en 2022. À l’échelle mondiale, le puits forestier reste positif.

Zones humides de Winton en Victoria, Australie.

2003, 2022 : des étés où l’Europe a perdu une part de son puits

Deux étés européens ont permis de mesurer ce que la chaîne produit à l’échelle d’un continent. Le premier est celui de 2003. Selon l’étude de P. Ciais et ses coauteurs parue dans Nature en septembre 2005, la chaleur et la sécheresse ont réduit d’environ 30 % la productivité primaire brute en Europe, c’est-à-dire la quantité totale de carbone fixée par la photosynthèse, avant toute respiration. Les écosystèmes du continent sont devenus une source nette anormale de CO₂, de l’ordre de 0,5 Pg C par an. Un pétagramme de carbone (Pg C) vaut un milliard de tonnes de carbone. Ramené en CO₂, à raison de 3,67 tonnes de CO₂ par tonne de carbone, cela représente environ 1,8 milliard de tonnes de CO₂.

Le second est celui de 2022. D’après A. M. van der Woude et ses coauteurs, dans Nature Communications en octobre 2023, près de 30 % du continent européen, soit 3,0 millions de km², a connu une sécheresse estivale sévère. Sur la zone touchée, l’absorption nette de carbone de la biosphère a baissé de 56 à 62 Tg C pendant l’été ; un téragramme vaut un million de tonnes. En CO₂, le calcul donne environ 205 à 227 millions de tonnes. Des sites en France ont montré un relargage estival de carbone par les forêts, en plus des émissions des incendies. Un automne chaud a ensuite compensé 32 % de la perte. Le rattrapage est resté partiel.

Pour situer cet ordre de grandeur, le réseau ICOS indique, dans une note de juillet 2023, que le puits des forêts de l’Union européenne est passé d’environ 430 à 290 millions de tonnes équivalent CO₂ par an entre 2010 et 2020, soit près d’un tiers de moins. Cette baisse a des causes multiples, que la source ne ventile pas : récoltes, perturbations, scolytes. La perte estivale de 2022 représente ainsi un ordre de grandeur comparable aux deux tiers ou aux trois quarts du puits forestier annuel de l’Union vers 2020.

La comparaison a une limite stricte. Les deux chiffres ne portent pas sur le même périmètre : l’un mesure toute la biosphère d’une zone en sécheresse, l’autre la comptabilité des seules forêts de l’Union à 27. Ils ne s’additionnent ni ne se soustraient. Ils disent seulement que la perte d’un été sec et le puits forestier d’une année entière se comptent dans la même unité de grandeur, en centaines de millions de tonnes de CO₂.

3,5 milliards de tonnes de carbone par an : un puits mondial qui tient encore

À l’échelle du globe, le tableau est d’abord celui d’une stabilité. Selon Y. Pan et ses coauteurs, dans Nature en juillet 2024, le puits de carbone des forêts mondiales s’est établi à 3,6 ± 0,4 Pg C par an dans les années 1990 et 2000, puis à 3,5 ± 0,4 Pg C par an dans les années 2010. Soit 3,5 milliards de tonnes de carbone, ou, en calcul, environ 12,8 milliards de tonnes de CO₂ chaque année.

Rapporter ce puits aux émissions humaines exige de choisir un dénominateur, et c’est là que les chiffres divergent en apparence. En brut, le puits forestier équivaut à près de la moitié des émissions fossiles, qui ont atteint en moyenne 7,8 ± 0,4 Pg C par an sur 1990-2019. Mais la déforestation tropicale émet de son côté 2,2 ± 0,5 Pg C par an, ce qui annule, selon les mêmes auteurs, deux tiers du bénéfice. Net de cette déforestation, le puits tombe à environ 1,3 Pg C par an, soit, en calcul, de l’ordre d’un sixième des émissions fossiles. Entre ces deux bornes, les auteurs de la synthèse de juillet 2026 avancent un ordre de grandeur d’environ un quart du CO₂ émis par les activités humaines, en renvoyant à ce même article. Ce quart est leur formulation, dont le dénominateur n’est pas précisé ; Pan et ses coauteurs, eux, raisonnent en brut et en net. Le puits brut et le puits net ne sont pas deux estimations concurrentes. Ce sont deux questions différentes.

La stabilité mondiale masque une recomposition. Entre 1990 et 2019, le puits a progressé dans les forêts tempérées (+30 ± 5 %) et dans les forêts tropicales en repousse (+29 ± 8 %), par extension de leurs surfaces. Il a reculé dans les forêts boréales (−36 ± 6 %) et dans les forêts tropicales intactes (−31 ± 7 %), sous l’effet de perturbations plus intenses et de pertes de surface. Les auteurs estiment que le puits pourrait s’affaiblir si ces perturbations continuent de s’intensifier. Le bilan détaillé du puits forestier et de ses composantes est traité dans le bilan du puits de carbone des forêts.

Le puits persiste donc. La question que posent les sécheresses n’est pas son existence mais sa fiabilité d’une année sur l’autre.

2023, l’année où le puits terrestre s’est presque effacé

L’année 2023 montre ce que donne le cumul de la chaleur et de la sécheresse à l’échelle du globe. Selon l’analyse de P. Ke, P. Ciais et leurs coauteurs, publiée dans National Science Review le 22 octobre 2024, le puits net de CO₂ des terres émergées est tombé à 0,44 ± 0,21 Gt C par an, son niveau le plus faible depuis 2003. Une gigatonne vaut un pétagramme, soit un milliard de tonnes. En Amazonie, la sécheresse du second semestre a entraîné une perte anormale de 0,31 ± 0,19 Gt C par an. Les incendies extrêmes du Canada ont pesé 0,58 ± 0,10 Gt C par an. Prises ensemble, les régions exposées à une chaleur extrême ont contribué à une perte brute de 1,73 Gt C par an.

Deux autres chiffres de la même étude complètent le tableau. Au nord du 20ᵉ parallèle, l’absorption de CO₂ par les terres a été divisée par deux depuis 2015, à 1,13 ± 0,24 Gt C par an en 2023. Et la concentration de CO₂ mesurée à Mauna Loa a augmenté de 3,37 ± 0,11 ppm en 2023, soit 86 % de plus que l’année précédente, alors que les émissions fossiles n’avaient progressé que de 0,6 %. Ce ne sont pas les émissions qui ont bondi. Ce sont les puits qui ont flanché.

Ce bilan a une limite qu’il faut énoncer. Il agrège tous les écosystèmes terrestres, les incendies canadiens, l’épisode El Niño et la chaleur extrême ; il ne mesure pas la seule fermeture des stomates. Le mécanisme décrit plus haut en est l’une des composantes, pas l’explication unique. Le contexte plus large des puits de carbone face aux seuils climatiques est présenté dans les puits de carbone face aux limites planétaires.

Acclimatation des arbres : une résistance qui progresse moins que la contrainte

Les arbres ne subissent pas la sécheresse sans réagir. Placées dans des conditions plus sèches, les espèces modifient leur construction : un bois plus résistant à l’embolie, davantage d’aubier, la partie conductrice du bois, par unité de surface de feuilles. La question est de savoir si ces ajustements suffisent.

La méta-analyse de J. A. Ramírez-Valiente et ses coauteurs, parue dans Nature Ecology & Evolution en octobre 2025, rassemble 223 études pour y répondre. En conditions plus sèches, les espèces augmentent en moyenne leur résistance à l’embolie et leur surface d’aubier par surface foliaire. Mais le potentiel hydrique minimal qu’elles subissent, c’est-à-dire la tension la plus forte atteinte dans leurs tissus, baisse davantage encore. Le gain de résistance ne suit pas. La marge de sécurité face à une défaillance hydraulique létale se réduit.

Ce résultat répond à l’objection selon laquelle les arbres finiront par s’adapter, mais il y répond dans un champ précis. Il porte sur des réponses plastiques, c’est-à-dire sur les ajustements d’un même arbre ou d’une même espèce à son milieu, mesurés dans les études compilées. Ce n’est pas une projection de mortalité. L’adaptation génétique sur plusieurs générations, elle, n’y est pas tranchée.

Amazonie : quand la transpiration fabrique la pluie

La fermeture des stomates n’agit pas seulement sur le carbone. Elle agit aussi sur l’eau. En Amazonie, la vapeur transpirée par les arbres de l’est du bassin est transportée vers l’ouest, où elle retombe en pluie. Selon les auteurs de la synthèse, jusqu’à 50 % des précipitations de l’ouest amazonien proviennent de cette eau transpirée à l’est.

Le mécanisme se prolonge alors d’une région à l’autre. Quand les stomates se ferment à l’est, moins de vapeur part vers l’ouest, et le déficit de pluie peut se propager. Une sécheresse locale peut ainsi faire cascade. Le chiffre de 50 % est une borne haute, que la synthèse attribue à des travaux publiés dans le Journal of Geophysical Research : Atmospheres. Il indique l’ampleur possible de ce couplage, pas sa valeur moyenne.

Des bilans climatiques bâtis sur un puits devenu intermittent ?

Les plans européens de neutralité carbone comptent sur l’absorption des forêts. Or, après 2018, la sévérité d’une deuxième sécheresse en cinq ans conduit van der Woude et ses coauteurs à estimer que la baisse d’absorption provoquée par la sécheresse n’est plus un événement hors norme, et qu’elle doit être intégrée à ces plans. Dans leur lecture, le phénomène change de statut. D’accident, il devient un régime.

La conséquence est comptable. Si les étés secs se répètent, le puits forestier devient intermittent : chaque année sèche efface une partie de ce qui était inscrit au bilan. Les près de 100 stations écosystème du réseau ICOS mesurent ces échanges en continu, site par site ; à plus grande échelle, il est aussi possible de mesurer la photosynthèse depuis l’espace par la fluorescence. Deux inconnues restent ouvertes. La première est la fréquence future de ces étés. La seconde est la part qui relèvera de la mortalité, donc d’une perte de stock, plutôt que de simples pauses de la photosynthèse. De cette proportion dépend la différence entre un puits qui s’interrompt et un puits qui s’inverse.

Épisodes de chaleur et de sécheresse cités dans l’article : zone, cause, effet mesuré et source (publications de 2005 à 2026)
ÉpisodeZoneCauseEffet mesuréSource
Été 2003EuropeChaleur et sécheresseProductivité primaire brute en baisse d’environ 30 % ; source nette d’environ 0,5 Pg C par anCiais et al., Nature, septembre 2005
Juin 2019Site ICOS de Font-BlancheCaniculePhotosynthèse en chute, respiration stable ou en hausse ; source temporaire au pic (figure sans valeurs chiffrées)Synthèse INRAE-CNRS, The Conversation, juillet 2026
Été 2022Europe, 3,0 millions de km² en sécheresse sévèreChaleur et sécheresseAbsorption estivale en baisse de 56 à 62 Tg C ; 32 % compensés par un automne chaudvan der Woude et al., Nature Communications, octobre 2023
Année 2023Terres émergées du globeChaleur extrême, sécheresse amazonienne, incendies au Canada, El NiñoPuits net de 0,44 ± 0,21 Gt C par an ; perte amazonienne de 0,31 ± 0,19 Gt C par anKe et al., National Science Review, 22 octobre 2024

Questions fréquentes sur la sécheresse et le puits de carbone des forêts

Pourquoi un arbre ferme-t-il ses stomates quand l’eau manque ?

Parce que le stomate est une porte commune à deux flux : le CO₂ entre par où la vapeur d’eau sort. Selon l’ordre de grandeur donné par les auteurs de la synthèse INRAE-CNRS de juillet 2026, une feuille perd environ 400 molécules d’eau par molécule de CO₂ absorbée. Fermer réduit la perte d’eau et la traction exercée sur la colonne de sève, ce qui protège le système hydraulique de l’embolie. En contrepartie, la photosynthèse s’arrête.

Un arbre qui ferme ses stomates est-il en train de mourir ?

Non. La fermeture est une protection réversible : les stomates se rouvrent quand l’eau revient. Le danger commence au-delà, quand la tension dans le xylème provoque l’embolie. D’après Martin-StPaul, Delzon et Cochard (Ecology Letters, 2017), il existe une limite absolue avant laquelle la fermeture doit intervenir, et l’écart entre fermeture et début de l’embolie varie selon les espèces. Le bouleau, vulnérable, tend à fermer plus tôt que le chêne vert.

Qu’est-ce que l’embolie chez un arbre ?

C’est la rupture de la colonne d’eau qui monte des racines aux feuilles. Quand la tension devient trop forte, la colonne cède : c’est la cavitation. Des bulles de gaz envahissent les vaisseaux du xylème et bloquent la circulation de l’eau. Contrairement à la fermeture des stomates, ce dommage n’est pas réversible à court terme : les tissus en aval se dessèchent, et l’arbre peut en mourir.

Comment une forêt peut-elle devenir une source de carbone sans brûler ?

Le bilan carbone d’une forêt est une soustraction : photosynthèse moins respiration des arbres et du sol. Quand les stomates se ferment, le premier terme tombe presque à zéro alors que le second continue, voire augmente avec la chaleur. Le signe peut alors s’inverser. C’est ce qu’a montré le site de Font-Blanche au pic de la canicule de juin 2019, de façon temporaire. Les bascules documentées sont temporaires ou régionales : le puits forestier mondial reste positif.

Quelle part des émissions humaines les forêts absorbent-elles ?

Tout dépend du dénominateur. Selon Pan et al. (Nature, juillet 2024), le puits forestier mondial brut, 3,5 ± 0,4 milliards de tonnes de carbone par an dans les années 2010, équivaut à près de la moitié des émissions fossiles. Mais la déforestation tropicale émet de son côté 2,2 ± 0,5 milliards de tonnes de carbone par an, ce qui annule deux tiers du bénéfice : net de cette déforestation, le puits tombe à environ 1,3 milliard de tonnes. L’estimation d’environ un quart des émissions humaines, avancée par les auteurs de la synthèse de 2026, est leur propre ordre de grandeur, sans dénominateur précisé.

Les arbres peuvent-ils s’adapter à des sécheresses plus fréquentes ?

Ils s’ajustent, mais pas assez. Une méta-analyse de 223 études parue dans Nature Ecology & Evolution en octobre 2025 montre qu’en conditions plus sèches les espèces deviennent en moyenne plus résistantes à l’embolie, sans compenser la baisse du potentiel hydrique minimal qu’elles subissent. Leur marge de sécurité se réduit. Ce travail porte sur des ajustements mesurés, pas sur l’adaptation génétique au fil des générations.

Les sécheresses remettent-elles en cause le rôle des forêts pour le climat ?

Elles en remettent en cause la régularité, pas l’existence. Le puits forestier mondial reste de l’ordre de 3,5 milliards de tonnes de carbone par an. Mais après les étés de 2018 et 2022, van der Woude et al. (Nature Communications, 2023) estiment que la baisse d’absorption causée par la sécheresse n’est plus un événement hors norme et doit être intégrée aux plans européens de neutralité carbone. Chaque année sèche efface une partie de ce qui était compté.