À Rasuwagadhi, sur la frontière entre le Népal et le Tibet, un pont, une douane, un port sec, un parking de poids lourds et des chantiers hydroélectriques se partageaient le même replat, au bord de la Bhotekoshi. Le 26 août 2026, une lave torrentielle descendue des pentes du Langtang Lirung est passée sur ce replat. Pourquoi les fonds de vallée himalayens se couvrent-ils de bâtiments, et comment une masse d’eau partie de très haut peut-elle frapper à des dizaines de kilomètres ? Une étude publiée le 8 octobre 2026 dans Scientific Reports chiffre la première moitié de la question.

Ce jour-là, ce n’est pas un lac qui a cédé : l’ICIMOD (International Centre for Integrated Mountain Development) classe l’événement comme une avalanche de glace et de roche. Mais le lieu frappé illustre ce que C. Scott Watson et ses coauteurs mesurent par imagerie satellitaire dans les bassins situés sous 1 361 lacs glaciaires du Népal et des régions frontalières de l’Inde et du Tibet. Selon leur article de Scientific Reports du 8 octobre 2026, 293 800 personnes, soit 18 % des 1 613 900 habitants de ces bassins, vivent en 2026 sur des terrains qui ne dominent le cours d’eau le plus proche que de 0 à 50 mètres de dénivelé. Ce total couvre toutes les crues de rivière ; sur les seuls trajets que suivrait l’eau d’un lac qui se vide, l’étude compte 144 400 personnes. Et le bâti progresse beaucoup plus vite que les habitants : environ +46 % de surface construite dans cette tranche entre 2016 et 2023, pour une population projetée en hausse de 6 % entre 2015 et 2030. L’exposition dépend donc autant de ce qui se construit en bas que du lac en haut.

Un lac retenu par un tas de gravats

Un lac de montagne évoque une cuvette de roche, stable depuis des millénaires. Le lac morainique est d’une autre nature. En avançant, un glacier pousse devant lui et sur ses flancs un bourrelet de blocs, de graviers et de sable : la moraine. Quand il recule, il abandonne ce bourrelet, et l’eau de fonte s’accumule dans le creux qui sépare le front de glace de la moraine. Plus le glacier se retire, plus le lac s’allonge derrière une digue que personne n’a construite et que rien n’a compactée. Il arrive que de la glace soit prise dans ces débris et les tienne ensemble ; quand elle fond, la digue perd une partie de sa cohésion.

Ce mécanisme explique pourquoi le nombre de ces lacs suit le recul des glaciers. Selon Taylor et ses coauteurs, dans Nature Communications le 7 février 2023, le nombre de lacs glaciaires dans le monde a augmenté de 53 % depuis 1990, leur surface de 51 % et leur volume de 48 %. Le moteur est celui de la fonte des glaciers à l’échelle mondiale, dont la perte de glace en Antarctique est une autre expression ; seule la géographie change, et avec elle ce qui se trouve en aval. En Asie de haute montagne, la même équipe estime à environ un million le nombre de personnes qui vivent à moins de 10 km d’un lac glaciaire.

Pour les bassins qui drainent le Népal, l’inventaire publié par l’ICIMOD le 11 novembre 2020 recense 3 624 lacs glaciaires dans les bassins de la Koshi, de la Gandaki et de la Karnali : 2 070 au Népal, 1 509 au Tibet et 45 en Inde. Quarante-sept sont jugés potentiellement dangereux, dont 25 côté tibétain, 21 au Népal et un en Inde. L’étude de Watson et ses coauteurs retient pour sa part 1 361 lacs retenus par des moraines. Les deux décomptes ne se comparent pas : l’un recense tous les lacs d’origine glaciaire de trois bassins, l’autre les seuls lacs à digue morainique de sa zone d’étude. L’inventaire de départ de Watson et ses coauteurs, établi par Maharjan et ses collègues, date de 2005, à deux ans près. Leur étude examine les bassins jusqu’à 50 km en aval, distance comptée le long de l’écoulement à partir du lac le plus bas. La digue est le maillon faible.

La masse qui tombe dans l’eau, et la brèche qui s’ouvre

L’image spontanée d’une vidange est celle d’un lac qui grossit avec la fonte jusqu’à déborder. Les deux vidanges récentes dont la séquence a été reconstituée, au Sikkim en 2023 et à Thame en 2024, racontent autre chose : un apport brutal de matière dans le lac, une onde, puis une digue qui cède sous l’eau qui la franchit.

Dans la nuit du 3 au 4 octobre 2023, au Sikkim, un pan de la moraine latérale du lac South Lhonak s’est effondré dans l’eau. D’après l’étude de Sattar et ses coauteurs parue dans Science, dont Carbon Brief a rendu compte le 30 janvier 2025, la vague ainsi soulevée, haute d’environ 20 m, a rompu le front du lac et libéré 50 millions de mètres cubes d’eau, près de la moitié de son volume. Le 16 août 2024, à Thame, dans la région du Khumbu, au Népal, la séquence a compté une étape de plus. Une avalanche rocheuse a frappé un lac situé à 4 900 m d’altitude ; l’onde a rompu ce lac, qui a libéré 156 000 m³. L’écoulement a ensuite chuté de 120 m et atteint un second lac, dont il a rompu la moraine : la brèche mesurait 22 m de haut sur 51 m de large, et 303 000 m³ sont partis à leur tour, selon le communiqué de l’ICIMOD du 14 octobre 2025. Au total, 459 000 m³, un peu moins d’un centième du volume libéré au Sikkim.

Le maillon décisif est la brèche. Une fois que l’eau passe par-dessus la moraine, elle arrache les matériaux meubles qui la composent ; l’entaille s’élargit, laisse passer davantage d’eau, qui l’entaille plus vite encore. La rupture s’auto-entretient. Elle ne va pas toujours jusqu’au bout : au South Lhonak, environ la moitié du lac est restée en place. Mais une onde suffit à l’amorcer, et une onde ne s’annonce pas par une montée du niveau.

D’où une conséquence pratique pour la surveillance. Un lac dont on suit le niveau peut céder sans aucun signe préalable sur ce niveau, parce que la menace vient des pentes qui le dominent : pans de moraine, parois rocheuses, glace. Surveiller le lac ne suffit pas. Pour le Sikkim, l’étude de Science désigne le dégel du pergélisol comme moteur de long terme de la catastrophe ; ce diagnostic vaut pour cet événement et ne se transpose pas d’office aux autres.

Une crue qui se charge en roche à chaque kilomètre

Une fois sortie du lac, l’eau ne descend pas seule. Sa vitesse lui permet d’arracher les sédiments du lit et des berges, puis des blocs entiers. Elle devient une coulée chargée de boue et de roche, plus dense et plus destructrice que l’eau claire. Le Sikkim donne l’ordre de grandeur : pour 50 millions de m³ d’eau libérés, la crue a érodé 270 millions de m³ de sédiments, plus de cinq fois le volume d’eau. Ce qui arrive en aval n’est plus, pour l’essentiel, de l’eau du lac.

Cette charge explique la portée des dégâts. Au Sikkim, la crue a atteint Chungthang, à 68 km, environ deux heures après la rupture, soit une moyenne de l’ordre de 34 km/h, et détruit le barrage hydroélectrique Teesta-III, d’une puissance de 1 200 MW. Quatre autres barrages ont été endommagés plus bas. L’étude de Science compte 55 morts, 25 900 bâtiments endommagés, 31 ponts majeurs touchés et 276 km² de terres agricoles inondées ; d’autres bilans publiés diffèrent, selon qu’ils incluent ou non les disparus et selon leur date. À Thame, la coulée, devenue hyperconcentrée, c’est-à-dire plus chargée en sédiments qu’une crue ordinaire sans être encore une lave torrentielle, a transporté des blocs jusqu’à 80 km en aval. Elle a détruit 25 maisons, une école, un poste de santé et un pont, déplacé 135 personnes et endommagé une centrale hydroélectrique.

Le relief fait le reste. Dans une vallée étroite, le même volume ne peut pas s’étaler en largeur : il gagne en hauteur. La distance au lac ne protège pas.

Thame montre aussi ce qui sépare les dégâts des victimes. La crue est survenue de jour et par phases successives ; selon l’ICIMOD, personne n’y a perdu la vie. Le moment et le rythme de l’arrivée de l’eau comptent, pas seulement son volume. Cette variable, aucune carte d’exposition ne la contient.

Mesurer l’exposition en mètres de dénivelé

Reste à savoir qui se trouve sur le trajet. Le réflexe est de mesurer une distance horizontale à la rivière. L’étude mesure une hauteur. Son indicateur, HAND (Height Above Nearest Drainage, hauteur au-dessus du drainage le plus proche), indique de combien de mètres un point domine le cours d’eau le plus proche. Il est calculé sur un modèle numérique de terrain à 30 m de résolution, ALOS AW3D30, et découpé en tranches de 10 m, de 0 à 50 m.

La différence change toute l’image. Soit, à titre d’illustration et non comme résultat de l’étude, deux bâtiments : l’un à 300 m d’un torrent mais seulement 5 m au-dessus, l’autre à 50 m du lit mais perché 60 m plus haut. Le premier est dans la zone que l’eau peut atteindre ; le second n’y est pas. « 0 à 50 m » désigne donc un dénivelé au-dessus du cours d’eau, jamais une distance à la berge. Une même tranche peut s’étendre sur plusieurs centaines de mètres dans une vallée large et se réduire à un liseré dans une gorge. Les auteurs précisent la nature de l’outil : HAND est un indicateur géomorphologique d’exposition relative, pas un modèle d’aléa. Il ne donne ni hauteur d’eau, ni vitesse, ni période de retour.

Encore faut-il savoir où sont les bâtiments. L’équipe a comparé cinq produits d’empreintes de bâtiments en accès libre (OpenStreetMap, Google Open Buildings V3, Google Open Buildings Temporal 2.5D, OpenBuildingMap et Overture Maps) à 5 994 bâtiments numérisés à la main sur 13 sites de validation. Le meilleur, Google Open Buildings Temporal, dérivé d’images Sentinel-2 à 10 m, atteint un score F1 médian de 0,68. Google Open Buildings V3 obtient 0,62 ; OpenBuildingMap, OpenStreetMap et Overture, 0,51. Google Open Buildings Temporal est aussi le seul des cinq à être daté année par année, de 2016 à 2023, condition nécessaire pour suivre une évolution.

L’écart entre produits donne la mesure de l’incertitude. Sur l’ensemble de la région Népal-frontières, la surface bâtie varie de 628 à 1 117 km² selon le produit retenu, soit de 6,1 à 14,5 millions de bâtiments. Pour les seuls bassins étudiés, la discussion de l’article donne une fourchette de 32,8 à 75,2 km², sur un périmètre qui ne recoupe pas exactement celui de la section des résultats. Le niveau absolu du bâti reste donc incertain : presque du simple au double sur la région, davantage encore sur les seuls bassins. La tendance à la hausse, mesurée avec un même produit d’une année sur l’autre, est plus robuste. D’où la consigne des auteurs : valider tout jeu de données ouvert avant de s’en servir pour évaluer un risque.

Des bâtiments qui avancent plus vite que la population

Le résultat central porte sur le bâti. Dans la tranche 0–50 m de HAND, la surface construite des bassins étudiés est passée de 12,38 km² en 2016 à 18,04 km² en 2023, soit une hausse d’environ 46 %, avec une marge de ± 5 points. Dans les emprises de crue de vidange modélisées, elle est passée de 0,72 à 1,28 km², une hausse d’environ 77 % ; la section des résultats donne 78 %, à 13 points près.

Ces emprises ne sont pas des crues observées. Ce sont des scénarios modélisés par Zhang et ses coauteurs en 2023 pour 285 lacs de la zone d’étude jugés à fort potentiel de rupture, avec une profondeur d’eau minimale de 0,2 m. Elles sont fixes dans le temps ; seul le bâti qu’elles recouvrent varie. Ramené en hectares, ce bâti passe de 72 à 128 ha. C’est peu en valeur absolue : à peine plus d’un kilomètre carré pour toute la zone. Mais il se concentre sur les replats de fond de vallée, là où passent les routes, les ponts et les centrales. Une seule crue peut y couper un axe entier.

En face, la population progresse lentement. La projection WorldPop donne +17 900 habitants dans la tranche 0–50 m entre 2015 et 2030, soit +6 % en quinze ans ; sur les seuls trajets issus des lacs, +10 300 personnes, soit +8 %. Dans la tranche la plus basse, 0–10 m, tous cours d’eau confondus, la population passe de 70 200 à 73 273 habitants, +4 %. Ces projections portent, préviennent les auteurs, une forte incertitude. L’écart avec le bâti reste net : +46 % en sept ans d’un côté, +6 % en quinze ans de l’autre.

Ce qui descend vers l’eau, ce ne sont donc pas d’abord des logements. Watson et ses coauteurs attribuent la croissance du bâti près des rivières à l’expansion des infrastructures, des équipements touristiques et de l’hydroélectricité, sur fond de mise en œuvre limitée des plans d’occupation des sols. Les six routes qui relient le Népal à la Chine suivent pour l’essentiel les cours d’eau, et des ports secs et des bourgs s’alignent le long du tracé. L’exposition des biens et des travailleurs augmente ainsi même là où la population stagne, voire décroît.

Le relief explique les écarts entre pays. Côté chinois, environ 44 % de la surface bâtie se trouve sous 50 m de HAND, contre environ 10 % au Népal et 4 % en Inde. Sur le plateau tibétain, les vallées sont larges et plates, et l’on construit au bord de l’eau ; dans les vallées népalaises encaissées, la pente repousse une partie du bâti plus haut. L’écart tient d’abord à la géographie, avant toute question de règles. La population tibétaine des bassins décroît d’ailleurs depuis 2021, ce qui n’empêche pas le bâti d’y être le plus exposé des trois. Pour l’Inde, l’échantillon est trop faible pour dégager une évolution nette.

Montagnes de l'Himalaya sous les nuagesVue de l'avion

293 800 habitants : de quoi ce nombre est fait

Le chiffre-titre de l’étude se lit en trois couches. La première : 293 800 personnes, soit 18 % des 1 613 900 habitants des bassins étudiés, sont estimées vivre en 2026 dans la tranche 0–50 m de HAND, le long de tous les cours d’eau de ces bassins. Environ un habitant sur cinq et demi. Ce total couvre toutes les crues de rivière possibles sous les lacs (mousson, pluies extrêmes, laves torrentielles), pas les seules vidanges.

La deuxième couche isole les trajets que suivrait l’eau d’un lac qui se vide : 144 400 personnes, 9 % des habitants. La troisième descend au Népal : sur ces trajets, 108 500 personnes vivent dans la tranche 0–50 m, dont 22 800 dans la tranche 0–10 m, la plus proche du lit.

Exposé ne veut pas dire menacé. Être dans la tranche 0–50 m, c’est se trouver dans la zone que l’eau peut atteindre, pas dans celle qu’elle atteindra. HAND ne dit ni la hauteur d’eau, ni la vitesse, ni la fréquence des crues ; il ignore la solidité des bâtiments et l’existence d’une alerte. Une maison solide perchée à 45 m au-dessus de la rivière et une construction légère posée au ras du lit entrent toutes deux dans la tranche. Ces chiffres ne sont pas des estimations de victimes potentielles.

Le décompte des habitants a ses propres limites. Il repose sur les grilles WorldPop à 100 m, de 2015 à 2030, validées uniquement contre le recensement népalais de 2021, sur 140 circonscriptions. La corrélation obtenue, R² = 0,69, signifie qu’environ 69 % des écarts de population entre ces circonscriptions sont reproduits par la grille ; le reste relève de l’erreur. Côtés tibétain et indien, l’étude ne la confronte à aucun recensement.

Une comparaison invite à une lecture fausse. En 2023, Taylor et ses coauteurs estimaient à 15 millions le nombre de personnes exposées aux vidanges dans le monde, dont 62 % en Asie de haute montagne, soit environ 9,3 millions ; pour le Népal, ils comptaient environ 832 000 habitants sur les trajets de lacs glaciaires en 2020. Face à 108 500, la tentation est de conclure à une baisse. Taylor et ses coauteurs comptent pourtant les habitants d’un couloir horizontal de 1 km de part et d’autre des rivières alimentées par un lac, jusqu’à 50 km en aval ; Watson et ses coauteurs, ceux d’une tranche de 50 m de dénivelé au-dessus du cours d’eau. Ces derniers jugent eux-mêmes les deux chiffres non directement comparables. Ni baisse, ni erreur. Deux règles de comptage.

Rasuwa, 2025 puis 2026 : la vallée à l’épreuve

Le 8 juillet 2025, un lac formé à la surface du glacier Purepu, au Tibet, à environ 36 km au nord de la frontière, s’est vidé dans le chenal de la Lhende et de la Bhotekoshi. Le pont de l’Amitié a été détruit. Selon l’ICIMOD, une trentaine de personnes ont été tuées ou portées disparues, un ordre de grandeur plutôt qu’un décompte précis. Watson et ses coauteurs mentionnent cette vidange transfrontalière comme ayant détruit le port sec de Timure. Ce lac n’appartenait pas à la famille que l’étude suit : il s’était formé sur le glacier lui-même, non derrière une moraine.

Le 26 août 2026, la menace est venue d’ailleurs. Un pan de roche et de glace s’est détaché de la face nord du Langtang Lirung (7 227 m), a chuté d’environ 1 200 m dans la Lhende Khola et s’est transformé en lave torrentielle, un écoulement où la boue et les blocs pèsent davantage que l’eau, qui a descendu la Bhotekoshi puis la Trishuli. Sur sa page consacrée à l’événement, dont les liens ont été vérifiés le 16 septembre 2026, l’ICIMOD le classe comme une avalanche de glace et de roche, pas comme une vidange de lac. Le replat de Rasuwagadhi, avec son pont, sa douane, son port sec, son parking de poids lourds et ses chantiers hydroélectriques, se trouvait sur le trajet. Une masse qui tombe, une coulée qui se charge, un fond de vallée bâti : la chaîne décrite plus haut s’y retrouve, sans lac. L’étude de Watson et ses coauteurs, qui porte sur 2016–2023, ne traite pas de cet événement et n’en reçoit aucune validation.

Le bilan reste provisoire. Au 31 août, les autorités népalaises faisaient état de 903 morts, selon Yale Environment 360. Selon un décompte publié par ExplorersWeb le 19 septembre, le Népal comptait 1 410 morts et 6 145 disparus ; côté tibétain, des responsables du district de Kyirong faisaient état de 43 morts et 519 disparus. Ces chiffres sont présentés comme encore en évolution, avec des listes de disparus non consolidées. Ce sont des bilans d’étape, à lire avec leur date. L’ICIMOD, qui renvoie aux bulletins des autorités népalaises, ne publie aucun bilan consolidé et note que l’ampleur des impacts continue d’apparaître. Le rôle du réchauffement dans cet effondrement n’est pas établi : des chercheurs cités par Yale Environment 360 ont avancé un lien, sans démonstration à ce stade.

Le profil des victimes éclaire une limite de la mesure. Selon l’ICIMOD, beaucoup étaient des ouvriers de chantiers hydroélectriques, dont plusieurs centaines d’étrangers, des pèlerins en route vers le Kailash et des chauffeurs routiers. Aucune de ces catégories n’entre dans WorldPop, qui recense des habitants, pas des personnes présentes un jour donné. Le chiffre de 293 800 sous-estime donc l’exposition réelle des lieux de transit. Un randonneur, un routier ou un ouvrier de passage n’y figure pas.

Alerte, zonage, frontières : les leviers en jeu

Le temps disponible se compte en minutes. Au Sikkim, l’eau a parcouru 68 km en deux heures ; plus près de la source, le délai se réduit d’autant. À Rasuwa, en août 2026, aucune alerte n’a atteint Rasuwagadhi ni Timure avant la crue, selon l’ICIMOD. Le signal sismique enregistré à 8 h 37 a d’abord été interprété comme un séisme. Les SMS du département népalais d’hydrologie et de météorologie, envoyés à environ 679 000 destinataires, sont partis à 9 h 15 et 9 h 16 : une dizaine de minutes après l’entrée de la vague dans la Bhotekoshi, et au moins quinze minutes après l’inondation de Timure. Le message est arrivé après l’eau.

D’où l’objectif que fixe l’ICIMOD : faire évacuer, et pas seulement prévenir. Cela suppose des zones refuges balisées, des sirènes qui ne dépendent pas du réseau et des exercices. L’organisme recommande aussi d’enregistrer les travailleurs et les populations de passage, et d’exiger une évaluation multi-aléas avant d’autoriser une centrale hydroélectrique, c’est-à-dire un examen de tous les dangers du site et pas du seul lac en amont ; l’événement de 2026, venu d’une paroi et non d’un lac, en montre l’intérêt. Ce dernier point se mesure à l’échelle régionale : plus de 650 projets hydroélectriques sont prévus ou en construction en Asie de haute montagne, et 47 barrages sont prévus dans le seul bassin de la Teesta, celui du Sikkim, selon le compte rendu de Carbon Brief.

Le zonage est l’autre levier. Le Népal dispose d’une politique stratégique d’aménagement qui tient compte des risques, relèvent Watson et ses coauteurs ; elle n’a pas de traduction réglementaire. Selon eux, des données d’exposition datées sur plusieurs années, comme celles de l’étude, peuvent orienter l’investissement d’adaptation, l’alerte précoce et la prévision fondée sur les impacts, c’est-à-dire sur ce que la crue touchera plutôt que sur son seul débit. La question de ce qu’on laisse construire en zone exposée se pose aussi pour l’adaptation au changement climatique en France, face aux inondations.

Reste la frontière. Sur les 47 lacs potentiellement dangereux de l’inventaire de l’ICIMOD dans les bassins qui drainent le Népal, 25 sont au Tibet, et la vidange de juillet 2025 venait d’un lac tibétain à 36 km de la frontière. Une alerte utile en aval suppose des capteurs et un partage de données des deux côtés. L’aménagement national n’y suffit pas seul.

Profondeur, vitesse, fréquence : la carte qui manque encore

L’étude mesure une tendance d’exposition. Elle ne cartographie pas tous les dangers. Ses emprises de crue sont des scénarios figés, établis pour 285 lacs à partir d’un inventaire daté de 2005 à deux ans près ; un lac formé depuis, ou formé sur la glace comme celui de Purepu, n’y figure pas, et la catastrophe de 2026 n’est pas venue d’un lac du tout. Watson et ses coauteurs indiquent eux-mêmes la suite : valider les jeux de données ouverts avant tout usage en évaluation des risques, ajouter des indicateurs de vulnérabilité, et modéliser la profondeur, la vitesse et la période de retour des crues.

Ces trois grandeurs séparent l’exposition du risque. La question ouverte se formule simplement : pour chaque bâtiment déjà construit en fond de vallée, à quelle hauteur l’eau monterait, à quelle vitesse, et combien de fois par siècle. En attendant, un résultat tient malgré les marges. Le bâti avance vers l’eau plus vite que la population.

Exposition dans les bassins de 1 361 lacs glaciaires (Népal, Tibet, Inde) — source : Watson et al., Scientific Reports, 8 octobre 2026 ; bâti 2016–2023 issu de produits satellitaires, population WorldPop 2015–2030 (projection à forte incertitude)
IndicateurDépartArrivéeÉvolutionCe que le chiffre couvre
Surface bâtie, tranche 0–50 m de HAND12,38 km² (2016)18,04 km² (2023)environ +46 % (± 5 points)tous les cours d’eau des bassins
Surface bâtie dans les emprises de vidange modélisées0,72 km² (2016)1,28 km² (2023)environ +77 %scénarios de crue pour 285 lacs
Habitants, tranche 0–50 m, tous cours d’eau—293 800 (2026)+17 900, soit +6 % (2015–2030)18 % des 1 613 900 habitants
Habitants, tranche 0–50 m, trajets des lacs—144 400 (2026)+10 300, soit +8 % (2015–2030)9 % des habitants
Népal, trajets des lacs—108 500 en 0–50 m, dont 22 800 en 0–10 m (2026)—partie népalaise seule
Habitants, tranche 0–10 m, tous cours d’eau70 200 (2015)73 273 (2030)+4 %projection

FAQ — crues de lacs glaciaires en Himalaya

Qu’est-ce qu’une vidange de lac glaciaire ?

C’est la libération brutale de l’eau d’un lac d’origine glaciaire, qu’il soit retenu par une moraine, c’est-à-dire un bourrelet de débris meubles abandonné par un glacier en recul, ou formé à la surface même d’un glacier. Dans les cas documentés du Sikkim en 2023 et de Thame en 2024, une masse de roche ou de moraine est tombée dans le lac, a soulevé une vague, et cette vague a franchi puis entaillé la digue. La brèche s’élargit à mesure que l’eau passe.

Pourquoi la crue fait-elle des dégâts si loin en aval ?

Parce qu’elle se charge en descendant. L’eau arrache sédiments et blocs au lit et aux berges et devient une coulée boueuse plus dense et plus destructrice que l’eau claire. Au Sikkim, 270 millions de m³ de sédiments ont été érodés pour 50 millions de m³ d’eau libérés, et la crue a atteint Chungthang, à 68 km, en deux heures environ. À Thame, des blocs ont été transportés jusqu’à 80 km en aval.

Que signifie « 0–50 m » dans l’étude de Scientific Reports ?

Un dénivelé, pas une distance. L’indicateur HAND mesure de combien de mètres un point domine le cours d’eau le plus proche. La tranche 0–50 m regroupe donc les terrains situés au plus 50 m au-dessus de la rivière, qu’ils soient à quelques mètres ou à plusieurs centaines de mètres de la berge.

Les 293 800 personnes sont-elles menacées par les lacs glaciaires ?

Ce nombre couvre la tranche 0–50 m le long de tous les cours d’eau des bassins étudiés, donc toutes les crues de rivière, pas les seules vidanges de lacs. Sur les trajets propres aux lacs, l’étude compte 144 400 personnes, dont 108 500 au Népal. Et il s’agit d’une exposition, pas d’un nombre de victimes probables : HAND ne dit ni la hauteur d’eau, ni la vitesse, ni la fréquence des crues.

Pourquoi construit-on de plus en plus en fond de vallée ?

Selon Watson et ses coauteurs, la hausse vient surtout des infrastructures, des équipements touristiques et de l’hydroélectricité, avec une mise en œuvre limitée des plans d’occupation des sols. Les routes entre le Népal et la Chine suivent les cours d’eau, avec ports secs et bourgs le long du tracé. Résultat : environ +46 % de surface bâtie dans la tranche 0–50 m entre 2016 et 2023, contre +6 % de population projetée entre 2015 et 2030.

La catastrophe de Rasuwa d’août 2026 était-elle une vidange de lac glaciaire ?

Non. L’ICIMOD la classe comme une avalanche de glace et de roche : un effondrement sur la face nord du Langtang Lirung, transformé en lave torrentielle dans la Bhotekoshi puis la Trishuli. L’étude de Watson et ses coauteurs porte sur 2016–2023 et ne traite pas de cet événement. La même vallée avait en revanche connu, le 8 juillet 2025, la vidange d’un lac formé à la surface d’un glacier tibétain.

Les voyageurs et les travailleurs de passage sont-ils comptés ?

Non. La population de l’étude vient des grilles WorldPop, qui comptent des habitants. Les ouvriers de chantier, les pèlerins, les chauffeurs routiers ou les randonneurs présents un jour donné n’y figurent pas. Or en août 2026, à Rasuwa, une large part des victimes appartenait à ces populations de passage, selon l’ICIMOD : l’exposition réelle des lieux de transit dépasse donc ce que dit le chiffre.