Deux petits crochets osseux au plafond de la bouche et une série d’os suspendus sous le crâne : chez le nourrisson actuel, ce sont les ancrages des muscles qui aspirent le lait et l’avalent sans qu’il passe par le nez. Ces pièces étaient déjà en place il y a environ 165 millions d’années chez Megacauda sungei, un parent des mammifères de 1 à 2 kg décrit dans la revue Nature le 7 octobre 2026. Le fossile ne date pas l’apparition du lait, bien plus ancienne, mais celle d’une manière de le boire. Et il montre des os : les muscles et la fonction en sont déduits.

Megacauda sungei, une gorge de mammifère il y a 165 millions d’années

Le terme de mammifère s’applique mal à ce fossile, et la nuance commande la lecture du résultat. Megacauda sungei est un docodonte, membre d’un groupe éteint de mammaliaformes : des parents proches des mammifères, placés hors de la lignée qui mène aux espèces actuelles. Ce n’est donc ni un mammifère au sens strict ni un ancêtre direct des mammifères. C’est un cousin collatéral. Les auteurs de l’étude, publiée dans Nature (DOI 10.1038/s41586-026-11107-0), ont créé pour lui un genre, une espèce et une famille nouvelle, les Megacaudidae. Le nom de genre signifie grande queue ; celui d’espèce honore Sun Ge, directeur honoraire du Paleontological Museum of Liaoning.

Le fossile provient de Xiayingzi, en Mongolie-Intérieure (Chine), dans des couches du Jurassique moyen. Son âge est donné à environ 165 millions d’années par les universités de Bonn et d’Ohio ; le communiqué de Nature Research du 8 octobre 2026 retient une fourchette de 168 à 163 millions d’années. Les deux formulations se recouvrent.

Le crâne conserve ce qu’on retrouve rarement en place dans un fossile : une voûte pharyngée et des os hyoïdes de type thérien, c’est-à-dire du type propre aux marsupiaux et aux placentaires, restés en position avec le crâne et les mandibules. Les auteurs y décrivent surtout, de chaque côté, un hamulus ptérygoïde en forme de crochet. Par rapport à Morganucodon, mammaliaforme plus ancien, ce crochet est situé plus en arrière et plus près de la ligne médiane. Cette position laisse la place au muscle tenseur du voile du palais et au ptérygoïdien médial, et elle soutient un palais secondaire mou ; les auteurs comparent leur reconstruction à celle de l’opossum Didelphis.

De ces os, l’équipe tire sa conclusion : l’anatomie des tissus mous nécessaire pour avaler, boire et téter à la manière des thériens avait déjà évolué chez l’ancêtre commun des docodontes et des mammifères, bien avant l’apparition des mammifères modernes. Zhe-Xi Luo, de l’Université de Chicago, auteur principal, le formule ainsi dans le communiqué d’Ohio University : « Les structures impliquées dans la coordination de la déglutition et de la succion avaient déjà commencé à évoluer au Jurassique moyen. » Le verbe compte. Des structures qui ont commencé à évoluer ne sont pas encore, pour autant, des structures achevées sous leur forme moderne.

Tout le résultat tient dans l’écart entre observer et inférer. Sur la plaque, il y a des os : crochets, voûte pharyngée, hyoïde. Les muscles qui s’y attachaient et le palais mou qu’ils tendaient ne se fossilisent pas ; ils sont déduits par comparaison avec les thériens actuels, chez qui les mêmes os portent les mêmes muscles. Le fossile ne montre ni un petit, ni du lait, ni le geste de téter. Il montre une architecture qui le rend possible.

Un nageur de 50 centimètres parmi des voisins de quelques grammes

Megacauda mesure environ 50 centimètres du museau au bout de la queue. Sa masse est estimée entre 1 et 2 kg par le communiqué de Nature Research et par Sci.News, à environ 2 kg par le communiqué de l’Université de Bonn ; la fourchette est la lecture la plus prudente. Les communiqués de Bonn et de Nature Research le présentent comme le plus grand mammaliaforme jurassique connu, et l’expression ne prend son sens qu’avec un dénominateur. La plupart de ses contemporains pesaient quelques grammes. Microdocodon gracilis, docodonte décrit en 2019 dans des couches datées de 164 à 166 millions d’années, pesait selon les estimations 5 à 9 g. Megacauda pesait donc de l’ordre de 100 à 400 fois plus. À l’échelle actuelle, ce serait un ornithorynque au milieu d’une faune de musaraignes.

Le squelette porte les marques d’un mode de vie aquatique : une queue large et aplatie, un bassin élargi rappelant celui de l’ornithorynque, une cheville très mobile capable de se tourner vers l’extérieur, des rayons du pied allongés et des pieds asymétriques, adaptés à la pagaie. Les reconstructions en trois dimensions suggèrent une propulsion par les pattes avant, une ondulation de la queue et un rôle de gouvernail pour les pattes arrière.

Les dents disent le régime. Des canines à trois racines, des molaires tranchantes de type pseudo-carnassière, des cuspides recourbées vers l’arrière : l’animal chassait de petits vertébrés et des invertébrés. De petits os de salamandre ont d’ailleurs été repérés dans le fossile, selon la couverture de NPR.

Ce nageur n’est pas un pionnier. Les auteurs décrivent chez les docodontes une évolution répétée de formes semi-aquatiques et d’autres types écologiques, à l’époque des dinosaures, bien avant l’essor des mammifères modernes. Megacauda s’ajoute aux docodontes semi-aquatiques déjà connus ; il n’inaugure pas la nage chez les parents des mammifères.

Un spécimen unique, lu au scanner et à la fluorescence X

Toute l’étude repose sur un seul individu. L’holotype, catalogué PMOL-AM00026A/B, se présente en plaque et contre-plaque, les deux faces de la roche qui renferme le squelette. Il est conservé au Paleontological Museum of Liaoning, à Shenyang. Le manuscrit a été reçu par Nature le 9 avril 2026, accepté le 1ᵉʳ septembre et publié en ligne le 7 octobre.

Lire une gorge dans un fossile pose d’abord un problème de visibilité. Les os hyoïdes sont minuscules et rarement retrouvés en place. Ceux de Megacauda sont en outre pris dans un schiste très sombre, difficile à photographier. Deux techniques ont fait le travail. La tomodensitométrie, autrement dit le scanner, a permis de reconstituer en trois dimensions le dessous du crâne, là où se logent les crochets et la voûte pharyngée. La spectroscopie de fluorescence X a fait ressortir les os sur le fond de roche. Sans ces deux outils, ces structures seraient restées invisibles sur la plaque.

La solidité du résultat tient donc à la qualité de l’imagerie et à la comparaison anatomique, pas au nombre d’individus. Une paléontologue extérieure à l’étude, Jessica Theodor (Université de Calgary), interrogée par NPR, voit dans le spécimen une architecture plus proche de celle des mammifères modernes, et souhaite en voir les images plus en détail. La position exacte de Megacauda dans l’arbre de parenté repose, elle, sur des matrices de caractères publiées dans un supplément non accessible librement. Le détail des branches n’est donc pas repris ici, au-delà de son statut de docodonte, parent collatéral des mammifères.

La tétée, une affaire de deux joints étanches

Téter et avaler sont deux opérations distinctes. Avaler, c’est faire progresser un liquide ou un bol vers l’œsophage. Téter, c’est d’abord l’extraire, ce qui suppose de créer une dépression dans un espace clos. D’après l’étude d’A. W. Crompton et de ses collègues, publiée en 2018, cet espace est fermé chez les thériens par deux joints. Le joint antérieur est formé par la langue. Le joint postérieur se forme entre la langue et le palais mou, tendu entre les deux hamulus ptérygoïdes. Quand la langue s’abaisse entre les deux joints, le volume de la cavité augmente, la pression y baisse, et le lait est aspiré. Le joint postérieur se relâche ensuite, et le lait passe dans le pharynx.

Le dispositif mobilise plusieurs muscles : le tenseur du voile du palais, le palatoglosse, le mylohyoïdien et les muscles de la langue. La pièce délicate reste le palais mou. Ce voile, à l’arrière du palais osseux, ne ferme rien s’il est lâche. Il ne tient tendu que parce que le tenseur du voile prend appui, de chaque côté, sur un petit crochet osseux : le hamulus. Sans crochet, pas de joint arrière.

D’où l’intérêt de ces crochets pour un paléontologue. Les muscles et le voile ne se fossilisent pas ; les crochets, si. Ils sont la trace osseuse, conservable, d’un dispositif musculaire qui a disparu avec les chairs. Le communiqué d’Ohio University les décrit chez Megacauda comme une paire de petites projections osseuses au plafond de la bouche, très proches de celles des thériens vivants, chez qui elles soutiennent le palais mou et les muscles de la succion, de la déglutition et de la protection des voies aériennes.

Le raisonnement des auteurs repose sur la position de ces crochets, pas seulement sur leur présence. Placés plus en arrière et plus près de la ligne médiane que chez Morganucodon, ils libèrent l’espace où passent le tenseur du voile et le ptérygoïdien médial, comme chez l’opossum actuel. C’est cette géométrie qui autorise à reconstruire un palais mou tendu. Le palais lui-même n’est pas conservé.

L’os hyoïde, la balançoire qui permet d’avaler tête basse

Le second ensemble d’os conservés se trouve sous le crâne : l’appareil hyoïde. Dans sa forme moderne, il dessine une petite balançoire osseuse en U, suspendue au crâne par des segments articulés, qui relie l’arrière de la bouche aux entrées de l’œsophage et du larynx. C’est la description qu’avait donnée en 2019, dans la revue Science (DOI 10.1126/science.aau9345), une équipe en partie identique (Zhou, Luo, Martin et collègues) à propos d’un autre docodonte, Microdocodon gracilis, selon le compte rendu de l’Université de Chicago.

Ce qui compte dans le hyoïde, c’est sa mobilité. Suspendu et articulé, il sert d’appui aux muscles de la gorge, qui poussent liquides et petits bols alimentaires vers l’œsophage, y compris contre la gravité. La comparaison avec le crocodile, développée par Thomas Martin, coauteur, dans le communiqué de l’Université de Bonn, rend l’écart visible. Le crocodile n’a pas de palais mou et ne possède qu’un hyoïde simple. Pour avaler une proie, il relève la tête par à-coups et laisse la gravité faire descendre la nourriture.

Avaler tête plus basse que l’estomac suppose donc un hyoïde mobile et articulé, pas une simple tige. Megacauda en possède les os, de type thérien, en place avec le crâne et les mandibules. Comme pour le palais, ce sont les ancrages qui sont observés, et les muscles qui sont déduits.

Chez le nourrisson, la même mécanique à l’œuvre

Le mécanisme décrit chez les thériens se vérifie chaque jour chez le nourrisson humain. D’après la page consacrée aux soins infirmiers du South West Cleft Service, service spécialisé dans les fentes palatines des hôpitaux universitaires de Bristol (NHS), la succion repose sur deux mouvements : celui de la langue, et l’élévation du palais mou, qui ferme la communication entre le nez et la bouche. La bouche devient alors un espace clos, où une pression négative peut s’installer.

La fente palatine montre, par défaut, ce que vaut ce joint arrière. Quand le palais ne sépare pas la bouche du nez, l’air entre par la fente, la dépression ne se forme pas, et le bébé peine à tirer le lait. Le même service indique que des biberons spécialisés sont fréquemment utilisés dans ce cas. C’est, à l’échelle humaine, l’expérience concrète d’un mécanisme invisible : sans fermeture, pas d’aspiration.

On prête souvent au nouveau-né la capacité de respirer pendant qu’il avale. Les mesures disent l’inverse. Selon l’article de J. A. Vilensky et P. Henton paru dans Contemporary Pediatrics le 11 août 2021, respiration et déglutition alternent : la déglutition interrompt brièvement la respiration, puis l’enfant reprend son souffle. Le schéma normal observé par les rééducateurs est d’environ 1 à 3 succions par respiration. L’idée d’une respiration simultanée remonte à un ouvrage de 1973 ; les mesures instrumentées l’ont contredite depuis.

Le lien avec le fossile est direct, et il a une limite précise. Le palais mou qui se relève pour fermer le nez pendant la succion est la pièce dont Megacauda porte les ancrages. Chez le nourrisson, on observe le geste. Chez le fossile, on observe seulement l’os. Pour qui nourrit un bébé, le résultat ne change rien en pratique : il donne un âge plancher à cette pièce d’anatomie, pas une manière de s’en servir.

dinosaur

Le lait, bien plus ancien que ce palais

Deux horloges sont en jeu, et les confondre fausse la lecture. La première mesure l’âge du lait. La seconde mesure l’âge d’une manière de le boire. Megacauda ne renseigne que la seconde.

Sur la première, Olav Oftedal, chercheur au Smithsonian, a formulé une hypothèse présentée en 2012 par le Smithsonian Environmental Research Center. Selon lui, la lactation précède les mammifères. Elle aurait commencé par des sécrétions cutanées chez les synapsides, de l’ordre de 310 millions d’années en arrière, qui humidifiaient et protégeaient des œufs à coquille parcheminée. Vers 225 millions d’années, de petits mammaliaformes auraient déjà allaité leurs petits. L’indice avancé est dentaire : le passage à deux dentitions seulement, des dents de lait puis des dents définitives, suppose selon cette hypothèse un petit nourri au lait.

Ces dates sont des ordres de grandeur issus d’une hypothèse de chercheur, rapportée par une source de vulgarisation ; elles ne constituent pas un résultat établi au même titre qu’un fossile daté. Elles suffisent pourtant à fixer l’échelle. Le Jurassique moyen s’étend, selon le communiqué de Nature Research, de 174 à 164 millions d’années. Megacauda, vers 165 millions d’années, vient donc environ 60 millions d’années après l’allaitement supposé des premiers mammaliaformes, et quelque 145 millions d’années après les premières sécrétions cutanées de l’hypothèse.

Le fossile ne dit donc pas que le lait est né au Jurassique. Il dit qu’au Jurassique moyen, chez un parent des mammifères, la gorge portait déjà l’appareil osseux qui, chez les thériens, sert à le téter. Lait et tétée n’ont pas la même histoire. Le fossile n’en éclaire qu’une.

Des crochets apparus à côté des crêtes anciennes

Un détail de l’étude pèse plus que la présence des crochets : leur voisinage. Chez Megacauda, les crochets de type thérien coexistent avec des crêtes osseuses plus primitives, déjà connues chez les mammaliaformes antérieurs, d’après le communiqué d’Ohio University.

L’hypothèse admise jusqu’ici faisait dériver le hamulus de reliefs osseux plus anciens du palais. C’est, par exemple, la lecture de Crompton et collègues en 2018, qui le font dériver des bossages ptérygopalatins présents chez des cynodontes et des mammaliaformes plus anciens. Or si un crochet moderne naissait de la transformation d’une crête ancienne, la crête devrait disparaître à mesure que le crochet apparaît. On ne devrait pas trouver les deux côte à côte chez le même animal. Leur coexistence suggère une structure nouvelle, apparue à côté de l’ancienne, plutôt qu’un relief ancien remodelé. Les auteurs en déduisent que les structures modernes ne dérivent probablement pas directement de ces crêtes.

La prudence tient au matériel. Un seul spécimen ne permet pas d’exclure un scénario plus tortueux, et les éléments publics de l’étude ne précisent pas si les crêtes qu’elle décrit correspondent exactement aux bossages de 2018. La question de l’origine du hamulus est rouverte, pas tranchée.

Le même motif se retrouve ailleurs. En 2019, Microdocodon présentait déjà un hyoïde de type moderne, alors que son oreille moyenne restait primitive, encore attachée à la mâchoire. Megacauda associe des crochets modernes à des crêtes anciennes. L’appareil à téter ne s’est pas assemblé d’un bloc. Il s’est mis en place pièce par pièce, dans un ordre qui n’est pas celui qu’on attendrait, et chez des parents collatéraux des mammifères.

Ornithorynque et échidnés, des mammifères qui lèchent le lait

Téter et lécher sont deux façons distinctes de prendre le lait. Les monotrèmes, ornithorynque et échidnés, n’ont pas de tétines. Comme le rappelle Julie Old, de la Western Sydney University, des aires mammaires sécrètent le lait directement sur la peau pigmentée de l’aréole, où le petit le lèche à la sortie des pores. Aucun joint étanche n’est nécessaire.

Crompton et collègues concluaient en 2018 que les ancêtres des monotrèmes avaient perdu, ou jamais acquis, le tenseur du voile, le palatoglosse et les hamulus, leurs petits se nourrissant de lait par un autre mécanisme que la succion. Megacauda pèse sur cette alternative. Si l’appareil était déjà présent chez l’ancêtre commun des docodontes et des mammifères, la branche des monotrèmes en a hérité avant de s’en défaire. D’après le communiqué d’Ohio University, les auteurs estiment que les monotrèmes « ont probablement perdu des éléments de l’appareil de succion ancestral » avant de développer un autre moyen de prendre le lait.

La conséquence touche une image répandue. L’ornithorynque est souvent présenté comme un témoin de l’allaitement primitif, un mammifère resté en deçà de la tétée. Si l’hypothèse se confirme, c’est l’inverse : sa manière de prendre le lait serait une spécialisation secondaire, apparue après une perte, et non un stade ancien conservé. La tétée ne serait pas non plus une invention propre aux marsupiaux et aux placentaires. Cela reste une inférence, tirée de la parenté du fossile, et non une observation faite chez un ancêtre des monotrèmes.

Pièces de la gorge et prise de nourriture chez quatre groupes. Sources : Nature, 7 octobre 2026 (Megacauda) ; Crompton et coll., 2018 ; NHS Bristol ; Western Sydney University, 2023 ; Université de Bonn, 7 octobre 2026. Pour le fossile, chaque case précise si l’information est observée sur les os ou inférée.
GroupeHamulus ptérygoïdePalais mouHyoïdePrise du lait ou de la proie
Thérien actuel (nourrisson humain)Présent, de chaque côtéTendu entre les hamulus, se relève pour fermer le nezEn U, mobile, suspendu au crâneSuccion entre deux joints, en alternance avec la respiration
Megacauda sungei (vers 165 Ma)Crochets de type thérien : observés, à côté de crêtes plus anciennesNon conservé : inféré d’après la position des crochetsOs de type thérien : observés en placeSuccion de type thérien inférée, non observée
Monotrème (ornithorynque, échidnés)Absent selon Crompton et coll. (2018)Sans tenseur du voile ni palatoglosse (Crompton et coll., 2018)Non renseigné iciLe petit lèche le lait sur l’aréole, sans tétine
CrocodileNon renseigné iciAbsentSimpleAvale la proie en relevant la tête par à-coups, à l’aide de la gravité

Les questions que le prochain fossile devra trancher

L’état de la question tient en trois points ouverts. Le premier porte sur l’origine du hamulus. Si les crochets modernes ne sont pas des crêtes anciennes remodelées, il reste à savoir d’où ils viennent, et si les crêtes décrites chez Megacauda sont bien les reliefs que l’hypothèse antérieure mettait en avant. Seuls d’autres crânes, conservés avec leur palais, pourront le dire.

Le deuxième porte sur la date. Megacauda fixe un plancher : vers 165 millions d’années, l’appareil de type thérien existait. Il ne fixe pas son apparition. Si l’appareil remonte à l’ancêtre commun des docodontes et des mammifères, il est plus ancien que ce fossile, d’un écart que les données disponibles ne permettent pas de mesurer. Chez Morganucodon, plus ancien, les crochets occupent une autre position. Entre les deux, la chronologie reste à écrire.

Le troisième porte sur la preuve elle-même. Un spécimen unique, une gorge reconstruite à partir d’os minuscules, un arbre de parenté publié en supplément : le résultat tient, mais il attend d’être répliqué. Une chercheuse extérieure demande déjà des images plus détaillées. Le prochain fossile dira si le motif se répète.

Questions fréquentes sur l’origine de la succion du lait

Megacauda sungei est-il un mammifère ?

Non, au sens strict. C’est un docodonte, membre d’un groupe éteint de mammaliaformes, c’est-à-dire de parents proches des mammifères placés hors de la lignée des espèces actuelles. Ce n’est pas un ancêtre direct des mammifères mais un parent collatéral. L’appareil de succion est attribué par les auteurs à l’ancêtre commun des docodontes et des mammifères.

Quel âge a le fossile et où a-t-il été découvert ?

Il est daté d’environ 165 millions d’années ; le communiqué de Nature Research donne une fourchette de 168 à 163 millions d’années. Il provient de Xiayingzi, en Mongolie-Intérieure (Chine), dans des couches du Jurassique moyen. L’animal mesurait environ 50 centimètres pour 1 à 2 kg.

Le fossile prouve-t-il que Megacauda tétait ?

Non. Il montre des os : des crochets au plafond de la bouche, une voûte pharyngée et des os hyoïdes de type thérien. Les muscles, le palais mou et la fonction de succion sont déduits par comparaison avec les marsupiaux et les placentaires actuels, chez qui ces mêmes os portent ces mêmes muscles. Aucun petit, aucun lait et aucun geste ne sont observés.

Le lait est-il apparu au Jurassique ?

Non. Selon l’hypothèse d’Olav Oftedal (Smithsonian), la lactation est bien plus ancienne : des sécrétions cutanées chez les synapsides vers 310 millions d’années, un allaitement probable chez de petits mammaliaformes vers 225 millions d’années. Ces dates restent des ordres de grandeur. Megacauda date la présence d’un appareil de succion de type thérien, pas l’invention du lait.

Comment un bébé tète-t-il sans que le lait passe par le nez ?

La langue ferme l’avant de la bouche, et le palais mou se relève pour fermer la communication avec le nez. Quand la langue s’abaisse entre ces deux fermetures, une dépression se crée et le lait est aspiré. Le palais mou reste tendu grâce à un muscle qui prend appui sur deux petits crochets osseux, les hamulus.

Un nouveau-né peut-il respirer pendant qu’il avale ?

Non. Respiration et déglutition alternent : la déglutition interrompt brièvement la respiration, puis l’enfant reprend son souffle. Le schéma normal observé par les rééducateurs est d’environ 1 à 3 succions par respiration. L’idée inverse, issue d’un ouvrage de 1973, est contredite par les mesures instrumentées.

Pourquoi l’ornithorynque ne tète-t-il pas ?

Les monotrèmes, ornithorynque et échidnés, n’ont pas de tétines : le lait est sécrété sur la peau de l’aréole, où le petit le lèche. Les auteurs de l’étude sur Megacauda estiment que ces animaux ont probablement perdu des éléments d’un appareil de succion ancestral, avant de développer un autre moyen de prendre le lait. Si cette hypothèse se confirme, l’ornithorynque n’est pas un modèle de mammifère antérieur à la tétée, mais une lignée qui s’en est écartée.