Une algue verte formée d’une seule cellule, sans œil ni neurone, réagit à un éclair en moins d’une milliseconde, plus de vingt fois plus vite que la chaîne chimique de la vision humaine. Comment une cellule aussi simple devance-t-elle notre rétine ? La réponse tient dans une protéine, la channelrhodopsine, qui capte la lumière et ouvre elle-même un passage aux ions. Elle vaut à Peter Hegemann, Georg Nagel et Karl Deisseroth le prix Nobel de physiologie ou médecine 2026, annoncé le 5 octobre par l’Assemblée Nobel du Karolinska Institutet, pour la découverte de ces canaux activés par la lumière et pour la méthode qui en est née, l’optogénétique.
Le comité répartit les rôles dans son communiqué du 5 octobre 2026 : Hegemann et Nagel ont découvert la channelrhodopsine dans une algue unicellulaire, Deisseroth l’a transformée en interrupteur commandé par la lumière pour les cellules nerveuses. Peter Hegemann, né en 1954, aujourd’hui à l’université Humboldt de Berlin, et Georg Nagel, né en 1953, aujourd’hui à l’université de Wurtzbourg, ont fait leurs découvertes dans deux Instituts Max Planck, à Martinsried et à Francfort. Karl Deisseroth, né en 1971, psychiatre de formation, travaille à l’université Stanford et au Howard Hughes Medical Institute. Le prix, doté de 12 millions de couronnes suédoises partagés à parts égales, sera remis le 10 décembre. Le mot interrupteur est commode, mais il n’explique rien.
Une algue de 15 millièmes de millimètre plus rapide que notre œil
Chlamydomonas est une algue unicellulaire d’environ 0,015 millimètre. Elle n’a ni œil ni système nerveux. Elle porte pourtant une tache oculaire : un point orange qui contient du rétinal, un pigment capable d’absorber la lumière. Au début des années 1990, à l’Institut Max Planck de biochimie de Martinsried, Peter Hegemann cherche à comprendre comment cet organisme réagit si vite à un éclair.
Avec des micro-électrodes, il enregistre un signal électrique quasi immédiat après l’illumination : environ une demi-milliseconde entre l’arrivée de la lumière sur la tache oculaire et l’impulsion électrique, selon le dossier grand public publié par le comité Nobel le 5 octobre 2026. Dans l’œil humain, l’étape équivalente prend au moins 10 millisecondes. L’algue répond donc plus de vingt fois plus vite.
Ce rapport de vitesse est l’indice décisif. Dans notre rétine, la lumière n’agit pas directement sur un passage de la membrane : elle déclenche une cascade chimique, plusieurs protéines s’activant l’une après l’autre avant qu’un canal ionique ne change d’état. Chaque relais coûte du temps. Une réponse en une demi-milliseconde ne laisse pas la place à une telle chaîne. Hegemann en tire une hypothèse : chez l’algue, une seule protéine ferait à la fois le capteur, qui absorbe la lumière, et la porte, qui laisse passer les ions.
La distinction entre capteur et porte commande toute la suite. Dans la vision humaine, ce sont deux molécules différentes, reliées par une série d’intermédiaires. Aucun canal ionique connu ne réagissait seul à la lumière, et l’hypothèse est accueillie avec scepticisme. Elle repose pourtant sur une durée mesurée, pas sur une intuition.
L’idée d’un neurone commandé par la lumière existait déjà, sans aucun outil pour la réaliser. Francis Crick, en 1979 puis en 1999, avait décrit l’intérêt d’activer un seul type de neurone en laissant les autres intacts, et désigné le déclencheur qu’il imaginait : « le signal idéal serait la lumière ». Le dossier scientifique du comité rappelle qu’il jugeait lui-même cette idée tirée par les cheveux. La question de Crick et celle de Hegemann ne se rejoindront qu’en 2005.
Une seule protéine qui capte la lumière et ouvre la porte aux ions
Vérifier l’hypothèse supposait de trouver le gène. Vers 2000, des chercheurs japonais publient le séquençage de fragments de gènes de Chlamydomonas ; deux d’entre eux ressemblent à des gènes de protéines captant la lumière. Trois groupes, ceux de Hegemann, de Spudich et de Takahashi, identifient ces séquences de façon indépendante au début des années 2000.
Georg Nagel, alors à l’Institut Max Planck de biophysique de Francfort, injecte séparément chacun des deux gènes dans des ovocytes de grenouille (xénope). Les protéines fabriquées par ces cellules s’insèrent dans leur membrane. Elles se révèlent être des canaux ioniques qui s’ouvrent à la lumière.
Deux publications fixent le résultat. En 2002, dans Science, la channelrhodopsine-1 apparaît comme un canal à protons activé par la lumière. Les auteurs montrent qu’une version tronquée, réduite au cœur de la protéine, ses sept segments qui traversent la membrane, conserve la fonction : la protéine seule suffit, sans partenaire. En 2003, dans les PNAS, la channelrhodopsine-2 se révèle être un canal directement activé par la lumière bleue, perméable aux cations, c’est-à-dire aux ions positifs, qu’ils portent une ou deux charges. Elle fonctionne dans l’ovocyte, mais aussi dans des cellules de mammifère en culture, issues de rein embryonnaire humain et de rein de hamster. Selon les dossiers du comité, le canal s’ouvre en 0,2 milliseconde dans l’ovocyte, et un fragment limité aux 315 premiers acides aminés garde sa capacité à laisser passer les ions sous la lumière. Les auteurs de 2003 proposent déjà d’en faire un outil pour déclencher des impulsions électriques par la lumière.
Le mécanisme se déroule en quatre temps. Le rétinal, logé au cœur de la protéine, absorbe un photon et change de forme. Ce changement se transmet à la protéine, qui ouvre un pore à travers la membrane. Les ions positifs s’y engouffrent en suivant leur gradient, c’est-à-dire du côté où ils sont concentrés vers celui où ils le sont moins. L’écart de charge entre l’intérieur et l’extérieur de la cellule diminue : la membrane se dépolarise. Dans un neurone, cette dépolarisation déclenche un potentiel d’action, le signal électrique ordinaire par lequel un neurone transmet une information. La lumière ne fabrique donc pas un signal artificiel. Elle déclenche le signal normal de la cellule.
Pourquoi un canal, et pas une pompe ? Des protéines activées par la lumière capables de déplacer des ions étaient connues depuis les années 1970 : ce sont des pompes. Une pompe transporte un ion par photon absorbé, lentement, et contre le gradient. Un canal ouvert laisse passer un flot d’ions en une fraction de milliseconde, à l’échelle de temps d’un influx nerveux. C’est cette différence de débit qui rendait la découverte de 2002-2003 utilisable sur un neurone, là où les pompes connues ne suffisaient pas. La même logique jouera plus tard dans l’autre sens, pour éteindre les neurones.
Le canal a aussi son point faible. Sous un éclairage prolongé, le courant de la channelrhodopsine-2 culmine d’abord, puis redescend vers un plateau plus bas : la protéine se désensibilise. Une lumière continue ne produit donc pas un courant constant.
Le pigment que le neurone possédait déjà
Karl Deisseroth dit avoir été marqué, pendant ses études de médecine, par ce qu’il voyait en clinique psychiatrique : des traitements rarement efficaces et aux effets secondaires lourds. Il écrit à Nagel pour obtenir l’ADN de la channelrhodopsine-2, puis l’introduit dans des neurones de rat en culture à l’aide d’un vecteur lentiviral, un virus modifié qui sert de véhicule au gène. Sous lumière bleue, ces neurones émettent des potentiels d’action à la milliseconde près. Le résultat paraît en août 2005 dans Nature Neuroscience ; son premier auteur est Edward Boyden, alors doctorant du laboratoire, et Nagel en est cosignataire.
Le maillon inattendu se trouve là. Une channelrhodopsine sans rétinal ne capte rien : c’est le pigment, logé dans la protéine, qui absorbe la lumière. On s’attendait donc à devoir fournir au neurone deux ingrédients, le gène de la protéine et une source de pigment. Or Nagel observe qu’il est inutile d’ajouter du rétinal : les traces naturellement présentes dans les neurones de mammifère suffisent. Le point sera confirmé ensuite chez l’animal vivant.
Un seul gène suffit, et c’est ce qui change l’échelle d’usage. En 1971, Fork stimulait déjà au laser des neurones d’aplysie, sans aucun moyen génétique de choisir lesquels. Les systèmes qui ont suivi ciblaient les cellules, mais demandaient davantage. En 2002, Miesenböck rend pour la première fois des neurones sensibles à la lumière par voie génétique, avec un système de trois protéines de drosophile baptisé chARGe, lent et dépendant d’apports chimiques. En 2004, les photocommutateurs chimiques mis au point par Isacoff, Kramer et Trauner exigent un composé de synthèse apporté de l’extérieur. La channelrhodopsine réunit en une molécule ce que ces dispositifs obtenaient en plusieurs pièces, et la cellule hôte fournit la pièce manquante.
La diffusion est rapide. Dans l’année qui suit, d’autres équipes confirment l’efficacité de la protéine dans des neurones d’hippocampe, dans la moelle épinière d’embryon de poulet, chez le ver C. elegans, dans la rétine et chez la drosophile. En 2006, une revue cosignée notamment par Deisseroth et Miesenböck forge le mot optogénétique.
Le partage du prix repose sur une autre distinction, entre la découverte d’une molécule et l’invention d’une méthode. La motivation officielle récompense les trois chercheurs « pour leurs découvertes concernant les canaux ioniques activés par la lumière et l’optogénétique » : le canal, découvert par Hegemann et Nagel, puis la méthode, que Deisseroth en a tirée. Le règlement limite un prix à trois lauréats. Edward Boyden, premier auteur de l’article de 2005, aujourd’hui au MIT, n’en fait pas partie. Les documents du comité citent aussi les travaux antérieurs de Miesenböck et ceux de l’équipe de Pan sur la rétine. Cette répartition relève du règlement et de la chronologie.
Allumer un seul type de neurone parmi 90 milliards
Le cerveau humain adulte compte environ 90 milliards de neurones, chacun formant des milliers de connexions, dans un organe d’environ 1,3 kilogramme, selon le dossier grand public du comité. Ces neurones ne sont pas rangés par fonction : des populations aux rôles opposés sont entremêlées dans le même tissu, où vivent aussi les cellules du cerveau qui ne sont pas des neurones.
Avant 2005, les outils disponibles tranchaient mal dans cet enchevêtrement. Une électrode stimule les cellules qui l’entourent, quel que soit leur type. Un médicament agit partout où se trouve sa cible. Une lésion supprime une zone entière. L’imagerie observe sans agir. Le dossier scientifique du comité résume la limite commune : ces méthodes établissaient des corrélations, mais ne permettaient pas de manipuler un type cellulaire précis, dans un circuit intact, à l’échelle de la milliseconde.
La sélectivité de l’optogénétique ne vient pas de la finesse du faisceau. Elle vient du gène. Celui de la channelrhodopsine est placé sous le contrôle d’une séquence d’ADN qui ne s’active que dans un type de neurone donné : seuls ces neurones fabriquent la protéine. Le gène est apporté par un virus modifié pour ne pas rendre malade. Quand la lumière arrive, elle baigne tous les neurones de la zone, mais ceux qui n’ont pas fabriqué la protéine ne réagissent pas. La lumière désigne une région ; le gène désigne les cellules.
Le gain se mesure sur trois plans à la fois. Le type de cellule est choisi. Le temps suit le rythme des influx nerveux. Et l’effet est réversible : il cesse quand la lumière s’éteint.
Le passage à l’animal vivant se fait en deux temps. En 2006, la protéine est exprimée par voie virale dans la rétine de souris. En 2007, Deisseroth pilote pour la première fois des neurones dans le cerveau d’une souris vivante : la channelrhodopsine-2 est exprimée dans un type de neurone du cortex moteur, et une fibre optique fine, introduite par un petit trou dans le crâne, apporte la lumière. Les mouvements des moustaches de l’animal sont alors commandés par les éclairs.
Allumer ne suffit pas : il faut aussi pouvoir éteindre. En 2007, deux études indépendantes, l’une de Zhang et Deisseroth, l’autre de Han et Boyden, utilisent l’halorhodopsine (NpHR), une pompe à chlorure d’une archée, activée par la lumière jaune. Elle fait entrer des ions chlorure, de charge négative, ce qui rend le neurone plus difficile à exciter. Comme la channelrhodopsine-2 répond au bleu et l’halorhodopsine au jaune, les deux peuvent être installées dans un même circuit et commandées séparément, dans un sens ou dans l’autre. En 2015, des canaux anioniques naturels, les GtACR de l’algue Guillardia theta, rendent l’extinction plus efficace. Un canal remplace une pompe, une fois encore.
| Protéine (année) | Origine | Nature | Lumière | Usage décrit |
|---|---|---|---|---|
| Channelrhodopsine-1 (2002) | Algue Chlamydomonas | Canal à protons | — | Preuve qu’une protéine seule capte la lumière et conduit les ions |
| Channelrhodopsine-2 (2003 ; neurones en 2005) | Algue Chlamydomonas | Canal à cations | Bleue | Activer des neurones choisis |
| Halorhodopsine NpHR (2007) | Archée | Pompe à chlorure | Jaune | Éteindre des neurones |
| GtACR (2015) | Algue Guillardia theta | Canal à anions | — | Éteindre plus efficacement |
| ChrimsonR (patient publié en 2021) | Variante de Chrimson, channelrhodopsine décalée vers le rouge | Canal | Ambrée, de forte intensité | Rendre sensibles des cellules de la rétine humaine |
Prouver qu’un circuit déclenche un comportement
L’essentiel de ce que l’on savait des circuits cérébraux reposait sur la corrélation : une zone s’active pendant un comportement, on en déduit qu’elle y participe. C’est la logique de l’imagerie, et ce que montre l’imagerie cérébrale reste une activité qui accompagne une tâche. Une corrélation laisse ouverte la possibilité que la zone suive le comportement au lieu de le provoquer.
L’optogénétique renverse la démarche. On allume ou on éteint un circuit, puis on regarde si le comportement apparaît ou disparaît. Lire l’activité devient l’écrire. La preuve change de nature : elle passe de l’observation d’une coïncidence au test d’une cause.
Un des premiers exemples date de 2007. Les équipes de Deisseroth et de de Lecea expriment la channelrhodopsine-2 dans les neurones à orexine, aussi appelée hypocrétine, de l’hypothalamus latéral. Les stimuler par la lumière augmente la probabilité que l’animal se réveille, depuis le sommeil lent comme depuis le sommeil paradoxal, et le délai de réveil dépend de la fréquence des éclairs. Le lien entre ces neurones et l’éveil n’est plus seulement observé. Il est provoqué.
L’expérience la plus citée porte sur la mémoire. En 2012, dans Nature, le laboratoire de Susumu Tonegawa, avec Deisseroth parmi les coauteurs, fait exprimer la channelrhodopsine-2 aux neurones du gyrus denté, une région de l’hippocampe, qui étaient actifs pendant un conditionnement de peur chez la souris. Placées ensuite dans un autre contexte, les souris s’immobilisent quand ces neurones sont réactivés par la lumière : c’est la réaction de peur apprise. Les souris non conditionnées, ou portant une protéine témoin, ne réagissent pas. En 2013, la même logique sert à créer un faux souvenir de peur chez la souris.
Le résultat a une portée précise. La publication de 2012 établit que cet ensemble de neurones suffit à déclencher le rappel du souvenir ; elle ne montre pas qu’il est indispensable. Suffisant et nécessaire ne se confondent pas. Établir la nécessité suppose l’expérience inverse, éteindre ce groupe et constater que le souvenir ne revient plus, d’où l’importance des outils d’extinction de 2007 et de 2015. Et ces démonstrations portent sur la souris : elles ne disent pas où se loge un souvenir humain.
Le même protocole s’est appliqué, selon les dossiers du comité, à la douleur, aux comportements sociaux, à la soif, à la prise alimentaire, à la récompense, à l’attention, au rythme circadien et à la fièvre. Il a montré que les gestes maternels de la souris relèvent de circuits distincts, que les neurones à dopamine de l’aire tegmentale ventrale commandent la récompense ou l’aversion selon les connexions qu’ils reçoivent, et que des projections de l’amygdale séparent la peur de l’anxiété. Hors du cerveau, Deisseroth a montré qu’un cœur forcé à travailler plus vite peut renforcer l’anxiété ; d’autres équipes ont identifié des cellules intestinales qui expliquent une préférence pour le sucre face aux édulcorants. Pour la psychiatrie expérimentale, le changement est de méthode : chez l’animal, un état comme l’anxiété devient un circuit que l’on peut tester.
Rendre la rétine sensible à la lumière après la mort des photorécepteurs
La rétinopathie pigmentaire est une maladie héréditaire. Des mutations entraînent la perte progressive des bâtonnets et des cônes, les cellules qui captent la lumière, jusqu’à la cécité. Elle concerne près d’une personne sur 3 500, selon Sorbonne Université en juin 2021. La panne, pourtant, est localisée : les cellules ganglionnaires, qui transmettent l’information au cerveau par le nerf optique, survivent.
D’où l’idée de rendre sensibles à la lumière les cellules qui restent, puisque les capteurs ont disparu. L’œil s’y prête mieux que le cerveau. Une injection dans l’œil suffit à apporter le gène, et la lumière y entre sans fibre ni implant. En 2006, l’équipe de Pan publie dans Neuron une expérience sur des souris aveugles : un vecteur viral de type AAV codant la channelrhodopsine-2, injecté dans l’œil, rend les cellules ganglionnaires sensibles et restaure des réponses visuelles. L’article avait été soumis fin 2004, selon la chronologie rapportée par STAT News.
Le premier résultat humain paraît le 24 mai 2021 dans Nature Medicine. L’équipe, coordonnée par José-Alain Sahel et Botond Roska, réunit l’Institut de la Vision (Sorbonne Université, Inserm, CNRS), l’hôpital des Quinze-Vingts, l’IOB de Bâle, l’université de Pittsburgh, Streetlab et GenSight Biologics, qui a mis au point les lunettes ; le vecteur viral avait été mis au point par Deniz Dalkara, chercheuse à l’Institut de la Vision, selon Sorbonne Université. Un patient aveugle atteint de rétinopathie pigmentaire reçoit dans un œil une injection d’un vecteur AAV codant ChrimsonR. Il porte ensuite des lunettes qui détectent les variations de lumière de la scène et projettent en temps réel des impulsions lumineuses sur sa rétine.
Le dispositif découle des propriétés de la protéine. ChrimsonR, une channelrhodopsine décalée vers le rouge, est bien moins sensible qu’un photorécepteur naturel : elle ne réagit qu’à une lumière ambrée de forte intensité, et la lumière ambiante ne suffit pas. Les lunettes convertissent donc la scène en images monochromes projetées à l’intensité requise. Selon Sorbonne Université, c’est cette sensibilité de la protéine qui impose l’ambre. L’équipe avance en outre qu’une protéine décalée vers le rouge évite d’éclairer la rétine en lumière bleue intense, un argument de sécurité dont le contexte rejoint les effets de la lumière bleue sur la rétine.
Plusieurs mois après l’injection et un entraînement avec les lunettes, le patient perçoit, localise, compte et touche des objets, avec l’œil traité et les lunettes. L’électroencéphalogramme enregistre, au-dessus du cortex visuel, une activité liée à la présence des objets. Sans les lunettes, ou avant l’injection, rien de tel. Selon les résultats publiés en 2021 et rapportés par l’équipe, il touche un cahier dans 36 essais sur 39 (92 %), saisit une petite boîte d’agrafes dans 36 % des essais et compte des gobelets avec 63 % de réussite ; la présence d’un gobelet est décodée dans 78 % des cas à partir de l’activité cérébrale.
Un grand objet presque à chaque fois, un petit une fois sur trois environ : c’est l’ordre de grandeur de ce qui a été retrouvé. La vision obtenue est monochrome, contrastée, et n’existe qu’avec les lunettes. Une acuité pouvant aller jusqu’à 1/10 est envisagée à partir des données précliniques ; elle n’a pas été mesurée chez ce patient. L’essai avait d’abord pour objet l’innocuité et la tolérance. Il prévoyait 15 personnes réparties en trois cohortes à doses différentes, et ce premier patient avait reçu la dose la plus faible. Isabelle Audo, co-investigatrice, estimait en 2021 que ce traitement ne changerait pas radicalement son quotidien. Rendre des cellules sensibles à la lumière ne revient pas à rendre la vue : ce qui revient ici, c’est la détection d’objets contrastés, au moyen d’un appareil.
L’écart d’échelle tient en deux chiffres : une maladie qui touche près d’une personne sur 3 500, et un essai conçu pour 15 patients, dont un seul résultat individuel était publié en 2021. Cet écart mesure la distance entre une preuve de principe et un traitement.
Du rongeur au patient : la distance qui reste à couvrir
Selon le comité Nobel, plusieurs essais cliniques d’optogénétique sont en cours pour la rétinopathie pigmentaire ; les chiffres de l’essai français présentés plus haut datent, eux, de 2021. Le comité évoque aussi l’espoir d’implants cochléaires qui stimuleraient le nerf auditif par la lumière, avec plus de précision qu’une stimulation électrique.
Le choix de ces organes suit une contrainte simple. Pour agir dans le cerveau humain, il faudrait réunir deux interventions lourdes : une thérapie génique qui apporte le gène dans des neurones précis, et une source lumineuse implantée dans le tissu. La rétine reçoit la lumière par nature ; le nerf auditif est déjà la cible d’implants. Le cerveau n’offre aucun de ces deux accès.
Les maladies de Parkinson et l’épilepsie figurent parmi les pistes évoquées. Ce sont des pistes. Ce que la méthode a établi sur ces troubles, comme sur l’anxiété ou la dépression, provient de l’animal ; aucun traitement optogénétique de ces maladies n’est utilisé chez l’humain.
Une autre voie contourne la fibre optique : la chimiogénétique. Depuis 2007, des récepteurs artificiels, les DREADD, installés dans des neurones choisis, peuvent être activés par un médicament injecté dans l’organisme. L’outil est plus lent que l’optogénétique, et adapté aux modulations prolongées et étendues ; le dossier scientifique du comité envisage son usage futur dans le cerveau humain. Il échange la vitesse contre l’absence d’implant.
Trente ans de l’algue au premier patient, étape par étape
Environ trente ans séparent la question posée sur l’algue, au début des années 1990, du premier patient publié en 2021. Aucune visée médicale ne guidait la question de départ. Sur ce cas, c’est l’ordre de grandeur du passage d’une recherche fondamentale à un premier usage clinique.
| Date | Étape | Équipe ou lieu | Document |
|---|---|---|---|
| Début des années 1990 | Question sur la vitesse de réaction de Chlamydomonas à la lumière | Hegemann, Institut Max Planck de biochimie | Dossiers du comité Nobel |
| 2002 | Channelrhodopsine-1, canal à protons activé par la lumière | Nagel, Hegemann et coll. | Science |
| 2003 | Channelrhodopsine-2, canal à cations activé par la lumière bleue | Nagel, Hegemann et coll. | PNAS |
| 2005 | Neurones de mammifère commandés par la lumière | Boyden, Deisseroth et coll. | Nature Neuroscience |
| 2006 | Le mot optogénétique ; protéine exprimée dans la rétine de souris | Deisseroth, Miesenböck ; équipe de Pan | Revue ; Neuron |
| 2007 | Neurones pilotés dans le cerveau d’une souris vivante ; extinction par l’halorhodopsine | Deisseroth ; Zhang et Deisseroth, Han et Boyden | Dossiers du comité Nobel |
| 2012 | Réactivation d’un souvenir de peur chez la souris | Laboratoire Tonegawa, avec Deisseroth | Nature |
| 24 mai 2021 | Premier patient publié : vision partielle avec lunettes | Sahel, Roska et coll. | Nature Medicine |
| 5 octobre 2026 | Prix Nobel de physiologie ou médecine, remis le 10 décembre | Hegemann, Nagel, Deisseroth | Communiqué de l’Assemblée Nobel |
Cet article n’est pas un avis médical : pour toute question sur une rétinopathie pigmentaire, l’ophtalmologiste qui vous suit reste la référence.
FAQ — l’optogénétique et le Nobel de médecine 2026
Qu’est-ce que l’optogénétique ?
C’est une méthode qui rend un type de neurone choisi sensible à la lumière. Un gène fait fabriquer à ces neurones une protéine d’algue, la channelrhodopsine, qui ouvre un passage aux ions positifs quand elle reçoit de la lumière. Le neurone déclenche alors son signal électrique normal. Les cellules voisines dépourvues de la protéine ne réagissent pas.
Qui sont les lauréats du Nobel de médecine 2026 et qu’a fait chacun ?
Peter Hegemann, né en 1954, et Georg Nagel, né en 1953, ont découvert la channelrhodopsine dans l’algue Chlamydomonas, au sein de deux Instituts Max Planck. Karl Deisseroth, né en 1971, à Stanford, l’a transformée en outil pour commander des neurones par la lumière à partir de 2005. Le prix a été annoncé le 5 octobre 2026.
Pourquoi une algue ?
Parce que Chlamydomonas réagit à la lumière en moins d’une milliseconde, trop vite pour une cascade de protéines comme celle de l’œil humain. Cette vitesse a conduit Hegemann à supposer qu’une seule protéine capte la lumière et laisse passer les ions ; les publications de 2002 et 2003 l’ont confirmé.
Faut-il modifier génétiquement les cellules ?
Oui, et c’est de là que vient la précision. Le gène est apporté par un virus modifié pour ne pas rendre malade, sous le contrôle d’une séquence active dans un seul type de neurone. Le pigment, lui, n’a pas à être ajouté : les neurones de mammifère en contiennent déjà assez.
L’optogénétique est-elle utilisée chez l’humain ?
Seulement dans des essais cliniques sur la vision. Selon le comité Nobel, plusieurs essais sont en cours pour la rétinopathie pigmentaire. Ce que la méthode a appris sur Parkinson, l’épilepsie, l’anxiété ou la dépression vient de l’animal ; aucun traitement optogénétique du cerveau humain n’existe.
Peut-on retrouver la vue grâce à l’optogénétique aujourd’hui ?
Non. Le premier résultat publié, en 2021, concerne un seul patient, qui perçoit, localise et compte des objets avec des lunettes projetant une lumière ambrée intense. Sa vision reste partielle et monochrome, et disparaît sans les lunettes. Ce n’est pas un traitement disponible : l’essai visait d’abord la sécurité.
Pourquoi Edward Boyden ou l’équipe de Pan ne sont-ils pas récompensés ?
Le règlement limite un prix à trois lauréats. Boyden, premier auteur de l’article de 2005, et l’équipe de Pan, auteure des premiers travaux sur des souris aveugles en 2006, sont cités dans les documents du comité, comme Miesenböck. La motivation porte sur les canaux activés par la lumière et sur l’optogénétique.

