Une particule capable de traverser la planète de part en part sans rien heurter peut-elle laisser une trace mesurable ? Sous le pôle Sud, un kilomètre cube de glace équipé de 5 160 capteurs de lumière répond oui, à condition d’attendre et de trier. Cet instrument, l’observatoire de neutrinos IceCube, vaut à Francis Halzen, de l’université du Wisconsin à Madison, le prix Nobel de physique 2026, annoncé le 6 octobre à Stockholm par l’Académie royale des sciences de Suède.

Le motif officiel, publié dans le communiqué de l’Académie du 6 octobre 2026, récompense le physicien « pour ses contributions décisives à l’observatoire de neutrinos IceCube et la découverte de neutrinos de haute énergie d’origine astrophysique ». Le texte parle de contributions, pas d’invention solitaire : l’idée a été présentée en 1988 avec le physicien John G. Learned, et le détecteur est aujourd’hui exploité par une collaboration de plus de 450 personnes. La découverte, elle, désigne un résultat précis. Des neutrinos de très haute énergie arrivent de l’espace, et non de l’atmosphère terrestre. Pour comprendre ce que récompense ce prix, il faut suivre la chaîne qui mène d’une particule presque insaisissable à un éclair bleu dans la glace, puis à une carte du ciel encore lacunaire.

Une particule pour qui la Terre est transparente

Le neutrino n’a pas de charge électrique et presque pas de masse, rappelle la présentation grand public publiée par l’Académie le 6 octobre 2026. Ces deux propriétés suffisent à expliquer sa discrétion. Sans charge, il n’est ni dévié ni freiné par les champs électriques et magnétiques qui structurent la matière ordinaire. Dans un détecteur, il ne se signale que s’il heurte un noyau atomique. Cela arrive très rarement.

L’adverbe presque n’est pas une précaution de style. Le neutrino existe en trois types et passe spontanément de l’un à l’autre, un phénomène appelé oscillation, récompensé par le Nobel de physique 2015. Une particule de masse strictement nulle ne pourrait pas osciller ainsi. La masse du neutrino est donc minuscule, mais elle n’est pas nulle.

L’Académie donne une image de cette transparence : chaque seconde, 65 milliards de neutrinos émis par le Soleil traversent un ongle humain. Ils le traversent sans effet, comme ils traversent le reste du corps, puis la Terre entière. Aucun ne laisse de trace perceptible.

De cette discrétion découle tout le reste. Pour qu’un neutrino finisse par heurter un noyau, il faut placer sur sa route un nombre gigantesque d’atomes, et accepter d’attendre longtemps entre deux collisions. La taille d’IceCube n’est pas un record gratuit. Elle est la réponse directe à la timidité de la particule.

Un milliard de tonnes de glace pour servir de cible

IceCube occupe environ un kilomètre cube de glace. Un calcul d’ordre de grandeur, établi ici à partir de ce volume et non tiré des sources, en donne la masse : un mètre cube d’eau pèse une tonne, un kilomètre cube en pèse donc un milliard, et la glace, un peu moins dense que l’eau liquide, pèse un peu moins. Ce chiffre est le dénominateur de l’expérience. Plus il y a de noyaux sur le trajet des neutrinos, plus la probabilité qu’une collision se produise dans le volume surveillé augmente.

Le choix du pôle Sud répond à plusieurs contraintes à la fois. Selon l’Académie, la glace y est exempte de divers types d’interférences, et la zone est géologiquement stable, sans séisme. La profondeur joue un rôle d’écran : plus d’un kilomètre de glace au-dessus des capteurs les protège du rayonnement cosmique qui frappe la surface. Les capteurs sont installés entre 1 450 et 2 450 mètres sous la surface, une fourchette donnée par l’Académie ; la base des câbles se situe donc vers 2,5 kilomètres.

Il y a surtout la transparence de la glace elle-même. Sous 1 400 mètres de profondeur, elle s’est révélée extrêmement pure et transparente. Ce point décide de la faisabilité. La lumière émise par une collision doit parcourir la glace jusqu’aux capteurs, qui sont espacés : une glace trouble l’absorberait avant qu’elle n’atteigne le moindre instrument. Le matériau du détecteur est donc aussi son milieu optique. La glace est à la fois la cible et le chemin de la lumière.

Le site impose enfin une contrainte logistique. Le travail de terrain au pôle Sud n’est possible que pendant l’été austral, de novembre à février environ. Chaque campagne de forage tient dans ces quelques mois. Cette calotte, qui sert ici d’instrument de physique, est aussi étudiée pour elle-même : la glace de l’Antarctique et sa fonte font l’objet d’un autre article du site.

De la collision à l’éclair bleu, la lumière qui trahit le neutrino

Le détecteur a été construit trou par trou. Selon l’Académie, les puits, profonds de plus d’un kilomètre, sont creusés avec une sorte de pomme de douche sophistiquée qui projette de l’eau chaude et fait fondre la glace devant elle. Les capteurs, fixés sur des câbles longs jusqu’à 2,5 kilomètres, sont ensuite descendus dans ces trous remplis d’eau. Francis Halzen compare chaque capteur à une ampoule qui fonctionnerait à l’envers : au lieu d’émettre de la lumière, elle la recueille. Lors de la dernière extension du détecteur, chaque forage a demandé environ trois jours.

Les dernières lignes ont été posées lors de la campagne australe 2010-2011, et IceCube a atteint sa taille complète en 2011 : 5 160 capteurs de lumière répartis sur 86 câbles, entre 1 450 et 2 450 mètres de profondeur. Ce réseau ne fait qu’une chose. Il enregistre de la lumière, avec le capteur qui la reçoit et son heure d’arrivée.

La chaîne de détection se lit alors maillon par maillon, dans l’ordre où elle se produit :

  1. le neutrino traverse la glace, comme il a traversé l’atmosphère ou la Terre, et dans l’immense majorité des cas il en ressort sans avoir rien heurté ;
  2. très rarement, il percute un noyau atomique de la glace ;
  3. la collision produit des particules chargées rapides, qui émettent à leur tour de la lumière bleue en traversant la glace ;
  4. cette lumière se propage dans la glace limpide jusqu’aux capteurs voisins, qui enregistrent quels photons arrivent, sur quel capteur et à quel instant ;
  5. à partir de cette répartition de lumière dans l’espace et dans le temps, l’analyse reconstruit la direction d’arrivée du neutrino et estime son énergie.

Le maillon décisif est le troisième. Le neutrino, sans charge, n’émet aucune lumière par lui-même ; ce sont les particules chargées nées de la collision qui en produisent. IceCube ne voit donc jamais le neutrino. Il enregistre la lumière de ce que la collision a produit.

Cette distinction entre détecter et voir a une conséquence pratique. Tout ce qu’IceCube sait d’un neutrino, sa direction comme son énergie, est une inférence tirée d’un motif de lumière réparti entre plusieurs capteurs. C’est la raison pour laquelle le détecteur est un réseau de milliers de capteurs, et non un instrument unique. Un capteur seul ne dirait rien.

Regarder vers le sol pour filtrer le ciel

La difficulté principale d’IceCube n’est pas de recevoir de la lumière. C’est d’en recevoir trop, et pour de mauvaises raisons. Selon l’Académie, le détecteur enregistre chaque jour plus de 100 millions de particules nées des rayons cosmiques qui frappent l’atmosphère terrestre. Malgré l’écran de glace, une partie de ces particules descend jusqu’aux capteurs et y laisse de la lumière, comme le ferait un neutrino.

Le tri repose sur un maillon contre-intuitif : un télescope à neutrinos regarde surtout vers le bas. Les particules produites dans l’atmosphère au-dessus du pôle Sud arrivent par le haut. Celles qui naissent dans l’atmosphère de l’autre hémisphère sont arrêtées par la Terre, que seuls les neutrinos traversent. Un signal qui remonte du sol vers le ciel ne peut donc venir que d’un neutrino. La planète entière sert de filtre.

Ce filtre a pourtant une fuite, et elle est de même nature que le signal recherché. Les rayons cosmiques qui frappent l’atmosphère produisent aussi des neutrinos, dits atmosphériques. Ceux-là traversent la Terre comme les autres : IceCube en reçoit quelques centaines par jour, arrivés par le nord après la traversée de la planète. Un neutrino atmosphérique et un neutrino cosmique sont la même particule ; seule leur origine diffère. Rien, dans un événement isolé, ne dit avec certitude s’il est né dans l’atmosphère terrestre ou dans une source lointaine.

La séparation se fait donc par la statistique. Les chercheurs comparent les propriétés des événements enregistrés, leur énergie, leur direction, la forme de la lumière qu’ils déposent, à ce que produiraient des neutrinos atmosphériques seuls. Si l’échantillon contient plus d’événements de haute énergie, ou plus d’événements venant d’une direction donnée, que le bruit de fond n’en prédit, l’excès devient un signal. Sa force s’exprime en sigma (σ) : plus le nombre est élevé, plus il est improbable qu’une simple fluctuation du bruit de fond suffise à expliquer l’excès.

Cette méthode explique le vocabulaire des résultats d’IceCube. On n’y trouve jamais de photographie d’une source, mais des significations statistiques, des excès, des événements comptés un par un. Le détecteur ne produit pas d’image. Il produit des probabilités.

Vingt-huit événements en deux ans, l’indice de 2013

Le premier résultat qui fonde le motif du Nobel est publié dans la revue Science en novembre 2013 (collaboration IceCube, Science 342, DOI 10.1126/science.1242856, prépublication sur arXiv). Sur les données collectées de mai 2010 à mai 2012, la collaboration retient 28 événements d’énergie supérieure à environ 30 TeV, dont deux au-delà du PeV signalés un peu plus tôt. Ces neutrinos comptent parmi les plus énergétiques jamais observés. L’hypothèse d’une origine purement atmosphérique est rejetée à 4σ.

Le chiffre de 28 paraît dérisoire. Un calcul d’ordre de grandeur, établi ici à partir des chiffres de l’Académie et non attribuable à IceCube, aide à le lire. À plus de 100 millions de particules atmosphériques par jour, deux années de données en représentent de l’ordre de 70 milliards. Face à 28 événements retenus, cela fait environ un événement pour plusieurs milliards de signaux enregistrés. Le ratio reste approximatif : le chiffre de 100 millions par jour décrit le détecteur actuel, alors qu’IceCube n’était pas complet sur toute la période, ses dernières lignes ayant été posées pendant l’été austral 2010-2011. L’ordre de grandeur, lui, tient.

Ce résultat établit une chose précise : il existe un flux de neutrinos de haute énergie qui ne vient pas de l’atmosphère. Selon l’Académie, la découverte a été confirmée quelques années plus tard, avec davantage de données. Le résultat ne dit pas, en revanche, d’où viennent ces neutrinos. Rejeter une origine atmosphérique ne désigne pas une source. Toute la suite du programme d’IceCube consiste à combler cet écart.

Vue aérienne d'une montagne enneigée contre le ciel

Remonter jusqu’aux sources

Établir qu’un flux existe ne dit pas d’où il vient. Trois résultats, publiés entre 2018 et 2023, ont désigné des candidates. Chacune repose sur un niveau de preuve différent.

Septembre 2017 : une alerte, un blazar et vingt observatoires

Le 22 septembre 2017, IceCube enregistre un neutrino d’environ 290 TeV, catalogué IceCube-170922A (article multimessager, Science 361, DOI 10.1126/science.aat1378), et diffuse aussitôt une alerte avec sa direction d’arrivée. Cette direction coïncide avec celle du blazar TXS 0506+056, alors en éruption de rayons gamma. Selon le communiqué d’IceCube du 12 juillet 2018, le télescope spatial Fermi y observe une activité gamma accrue à 0,06° de la direction indiquée, le télescope MAGIC, aux Canaries, des rayons gamma de plus haute énergie, et une vingtaine d’observatoires participent au suivi. La source se situe à environ 4 milliards d’années-lumière.

En fouillant ensuite ses archives, la collaboration trouve un excès de neutrinos venant de la même direction entre septembre 2014 et mars 2015, à 3,5σ, sur 9,5 ans d’observations (Science 361, 12 juillet 2018, DOI 10.1126/science.aat2890). La preuve repose donc sur un neutrino isolé et sur un excès d’archives à 3,5σ, la signification la plus basse des quatre résultats présentés ici. Le changement de méthode, lui, est acquis. Un détecteur fixe, enfoui sous la glace et incapable de viser, est devenu un déclencheur pour les télescopes du monde entier.

NGC 1068, un cœur que les rayons gamma ne quittent pas

En 2022, IceCube reprend les données de 2011 à 2020 et teste 110 sources de rayons gamma présélectionnées. L’une ressort : la galaxie active NGC 1068, aussi cataloguée M77, située à 47 millions d’années-lumière. La collaboration lui associe 79 neutrinos, avec une marge de +22/−20, soit un intervalle d’environ 59 à 101 événements, à 4,2σ (Science 378, 4 novembre 2022, DOI 10.1126/science.abg3395). Rapporté à une dizaine d’années, cela fait moins d’une dizaine de neutrinos par an.

Le résultat le plus instructif est un rapport. Le flux de neutrinos dépasse d’au moins un ordre de grandeur le flux de rayons gamma de l’ordre du TeV que la source pourrait émettre. Selon le communiqué d’IceCube du 3 novembre 2022, le gaz, la poussière et le rayonnement du cœur de la galaxie devraient bloquer les rayons gamma produits en même temps que les neutrinos, alors que ces derniers sortent quasi intacts des milieux très denses. Les neutrinos montrent l’intérieur du moteur. L’Académie juge toutefois que la preuve que NGC 1068 est une source de neutrinos n’est pas encore concluante. Pour situer ce type d’objet, un autre article du site explique ce qu’est une galaxie.

Le plan de la Voie lactée, lueur diffuse ou sources mêlées

En 2023, la collaboration change d’échantillon. Elle exploite dix ans de données et environ 60 000 événements de type cascade, dans lesquels la lumière forme une gerbe quasi sphérique, sélectionnés et reconstruits par apprentissage automatique avec l’université technique de Dortmund. Selon le communiqué d’IceCube du 29 juin 2023, cette sélection conservait plus d’un ordre de grandeur d’événements en plus et était trois fois plus sensible que la recherche précédente. Le résultat : une émission de neutrinos venant du plan de la Voie lactée, à 4,5σ (Science 380, 30 juin 2023, DOI 10.1126/science.adc9818).

Le signal est compatible avec une émission diffuse, produite par les rayons cosmiques qui heurtent le gaz interstellaire. Il pourrait aussi provenir de sources ponctuelles trop proches les unes des autres pour être séparées. La galaxie émet des neutrinos. Leur répartition entre lueur diffuse et sources individuelles reste à établir.

Des accélérateurs naturels hors de portée des laboratoires

Les trois candidates ont un point commun : chacune signale un endroit où des particules sont accélérées. Le lien tient à l’origine même des neutrinos de haute énergie. Ils naissent quand des protons ou des noyaux atomiques, portés à très haute énergie, heurtent du gaz ou du rayonnement. La Voie lactée en émet parce que ses rayons cosmiques, ces particules chargées qui la parcourent, percutent le gaz interstellaire. Détecter un neutrino de haute énergie revient donc à signer la présence d’un accélérateur de particules naturel.

Chercher directement les rayons cosmiques ne suffit pas, parce qu’ils portent une charge électrique. Les champs magnétiques qu’ils rencontrent en route courbent leur trajectoire, si bien que leur direction d’arrivée ne pointe plus vers leur source. Le neutrino, sans charge, arrive en ligne droite. Toute l’astronomie neutrino repose sur cette distinction : le rayon cosmique dit qu’un accélérateur existe, le neutrino indique où il se trouve. Il traverse en outre les milieux opaques, comme le cœur de NGC 1068, que la lumière ne quitte pas. Pour qui lit ces lignes, rien ne change : les neutrinos qui traversent le corps chaque seconde étaient sans effet et le restent. Ce qui change, c’est la part du ciel accessible à la mesure, qui inclut désormais l’intérieur de ces objets opaques.

L’échelle d’énergie en jeu dépasse ce que l’on sait produire sur Terre. Selon l’Académie, ces accélérateurs naturels atteignent des énergies jusqu’à un million de fois supérieures à celles des laboratoires terrestres. Les neutrinos détectés par IceCube en sont des produits secondaires : de 30 TeV à plus d’un PeV pour l’échantillon de 2013, environ 290 TeV pour l’alerte de septembre 2017. Le mécanisme qui porte les particules à de telles énergies reste à décrire source par source. Les neutrinos sont l’outil de cette description.

Trente-huit ans entre une idée et un Nobel

Francis Halzen est né en 1944 à Tienen (Tirlemont, en Belgique) ; l’agence Associated Press lui donne 82 ans au moment du prix. Docteur de l’université de Louvain (KU Leuven) en 1969, passé par le CERN, il rejoint l’université du Wisconsin à Madison en 1972. Il y sera chercheur principal d’AMANDA, puis d’IceCube.

L’idée d’utiliser la glace antarctique comme détecteur de neutrinos est présentée par Halzen et John G. Learned lors d’une conférence en Pologne en 1988. Le président du comité Nobel, Mark Pearce, attribue d’ailleurs l’idée à Halzen et à un collègue. Learned portait alors un autre projet, DUMAND, qui visait à détecter des neutrinos dans l’eau de l’océan, au large d’Hawaï. DUMAND s’arrête en 1995, mais ses leçons servent à des projets installés dans le lac Baïkal, en Méditerranée, en mer de Chine méridionale et au large de l’ouest du Canada.

Côté glace, la preuve de faisabilité prend plus de vingt ans. Après des tests au Groenland, les premiers capteurs sont descendus dans le glacier du pôle Sud en 1992. AMANDA, le prédécesseur d’IceCube, est construit jusqu’en janvier 2000 et se révèle trop petit. Il faut changer d’échelle. IceCube atteint sa taille complète en 2011, ses dernières lignes posées pendant la campagne australe 2010-2011, et chaque étape doit tenir dans les quelques mois de l’été austral. Le premier indice de neutrinos cosmiques arrive en 2013, le prix en 2026.

Un prix attribué à une seule personne pour un instrument collectif appelle une lecture attentive. La collaboration IceCube réunit plus de 450 personnes de 58 institutions dans 14 pays, selon les chiffres donnés par Mark Pearce et rapportés par Physics World le 6 octobre 2026. Le motif ne l’ignore pas : il récompense des contributions décisives, non une construction en solitaire. Lu à la lumière de cette chronologie, le prix distingue une vision tenue pendant près de quatre décennies et une direction scientifique sur toute la durée du projet, de l’idée de 1988 aux résultats de 2013 à 2023. L’instrument reste l’œuvre de centaines de personnes.

Davis, Koshiba, Kajita, Halzen : la lignée des Nobel du neutrino

Le neutrino a déjà valu plusieurs Nobel, et la comparaison situe celui-ci. Dans les années 1960, Raymond Davis Jr. détecte les neutrinos émis par le Soleil, mais n’en capte qu’environ un tiers du nombre prévu. En 1987, Kamiokande, l’expérience de Masatoshi Koshiba, enregistre des neutrinos issus d’une supernova du Grand Nuage de Magellan. Les deux physiciens partagent le Nobel 2002. En 2015, Takaaki Kajita et Arthur B. McDonald sont récompensés pour la découverte des oscillations. Physics World compte aussi les Nobel de 1988, pour le neutrino muonique, et de 1995, pour l’observation du neutrino.

La différence tient à l’énergie et à l’origine. Les prix de 2002 et de 2015 portaient sur des neutrinos de basse énergie, venus du Soleil ou d’une supernova. Celui de 2026 ouvre un autre domaine : les neutrinos de haute énergie produits par des accélérateurs astrophysiques. Même particule, autre ciel.

Halzen est aussi le premier lauréat seul du Nobel de physique depuis Georges Charpak en 1992. Le prix est doté de 12 millions de couronnes suédoises, soit environ 1,2 million de dollars, et sera remis à Stockholm le 10 décembre 2026. Le site a déjà consacré un article à un autre Nobel expliqué par son mécanisme, celui de l’optogénétique.

Huit kilomètres cubes pour attribuer le flux à ses sources

Le détecteur continue de changer. Lors de la troisième et dernière campagne de terrain de l’IceCube Upgrade, pendant l’été austral 2025-2026, cinq nouvelles lignes ont été posées au centre bas du réseau des 86 lignes existantes, selon l’institut interuniversitaire belge IIHE (ULB-VUB). Plus rapprochées et plus densément instrumentées que les lignes d’origine, elles portent plus de 600 capteurs nouveaux ou améliorés et instruments d’étalonnage. La mise en service est en cours.

Le projet suivant change d’échelle. IceCube-Gen2, proposé au pôle Sud, porterait le volume instrumenté à huit kilomètres cubes, huit fois celui d’aujourd’hui. Ce n’est pas un projet approuvé : l’IIHE le présente comme une proposition dont la réalisation reste conditionnelle. Francis Halzen dit de son côté travailler à une proposition de recherche qu’il espère voir approuvée grâce au prix. Sa nature n’est pas précisée, et rien ne permet de l’assimiler à Gen2.

L’intérêt d’un volume plus grand découle directement du mécanisme décrit plus haut. Les collisions sont rares, et leur nombre croît avec la quantité de glace surveillée. Plus d’événements par source signifie des excès plus nets au-dessus du bruit de fond atmosphérique, donc des significations plus élevées pour les candidates actuelles : TXS 0506+056 à 3,5σ pour son excès d’archives, NGC 1068 à 4,2σ, le plan galactique à 4,5σ. Chacune reste aujourd’hui une candidate, avec son propre niveau de preuve. La question laissée ouverte par le résultat de 2013 demeure : quelles sources, et dans quelle proportion, produisent le flux mesuré ?

Quatre résultats, quatre niveaux de preuve

Les résultats qui fondent le Nobel ne pèsent pas tous le même poids. Le tableau les remet côte à côte.

Principaux résultats publiés par la collaboration IceCube dans Science, 2013-2023. Sources : articles Science (prépublications arXiv) et communiqués d’IceCube ; réserve sur NGC 1068 : Académie royale des sciences de Suède, 6 octobre 2026.
AnnéeCibleÉvénementsSignificationPublication
2013Flux de neutrinos cosmiques de haute énergie28 événements, mai 2010 – mai 20124σ contre une origine purement atmosphérique ; confirmé ensuiteScience 342, novembre 2013
2018Blazar TXS 0506+0561 neutrino d’environ 290 TeV (22 septembre 2017) et un excès d’archives (septembre 2014 – mars 2015)3,5σ pour l’excès d’archivesScience 361, 12 juillet 2018
2022Galaxie active NGC 106879 (+22/−20), données 2011-20204,2σ ; preuve jugée non concluante par l’AcadémieScience 378, 4 novembre 2022
2023Plan de la Voie lactéeÉchantillon d’environ 60 000 cascades sur dix ans4,5σ ; émission diffuse ou sources non résoluesScience 380, 30 juin 2023

Le résultat le plus solide est aussi le plus ancien. L’existence d’un flux de neutrinos cosmiques de haute énergie ne dépend d’aucune source particulière : signalée à 4σ en 2013, elle a été confirmée avec davantage de données. L’attribution de ce flux à des objets précis avance candidate par candidate, et aucune des trois ne l’épuise. Le Nobel récompense un instrument qui a ouvert une fenêtre sur le ciel, pas une carte achevée.

FAQ — IceCube et le Nobel de physique 2026

Qu’est-ce qu’un neutrino ?

C’est une particule sans charge électrique et de masse presque nulle, qui existe en trois types et peut passer de l’un à l’autre. Elle interagit si rarement avec la matière que 65 milliards de neutrinos solaires traversent un ongle chaque seconde sans effet, selon l’Académie royale des sciences de Suède. Ces neutrinos solaires ne sont pas ceux qu’IceCube recherche : le détecteur vise des neutrinos de haute énergie, à partir d’environ 30 TeV.

Pourquoi avoir construit IceCube dans la glace du pôle Sud ?

Il faut une cible énorme pour qu’un neutrino finisse par heurter un noyau, et un milieu transparent pour que la lumière de la collision atteigne les capteurs. Sous 1 400 mètres, la glace du pôle Sud est extrêmement pure et transparente. La profondeur protège les capteurs du rayonnement cosmique de surface, et la zone est géologiquement stable. Les capteurs sont placés entre 1 450 et 2 450 mètres de profondeur.

Comment sait-on qu’un neutrino vient de l’espace et non de l’atmosphère ?

Pour un événement isolé, on ne le sait pas avec certitude. La Terre arrête les autres particules nées dans l’atmosphère, mais laisse passer quelques centaines de neutrinos atmosphériques par jour. Les chercheurs comparent donc l’énergie, la direction et la forme des événements à ce que produiraient des neutrinos atmosphériques seuls. Un excès suffisant, mesuré en sigma, signale une origine cosmique : en 2013, l’hypothèse purement atmosphérique a été rejetée à 4σ.

Quelles sources de neutrinos cosmiques IceCube a-t-il repérées ?

Trois candidates, à des niveaux de preuve différents : le blazar TXS 0506+056, avec un neutrino en 2017 et un excès d’archives à 3,5σ ; la galaxie active NGC 1068, à 4,2σ, une preuve que l’Académie juge non encore concluante ; le plan de la Voie lactée, à 4,5σ, un signal qui peut venir d’une émission diffuse ou de sources non résolues. L’existence du flux cosmique est établie ; son attribution à des sources précises est en cours.

Pourquoi Francis Halzen a-t-il reçu le prix seul ?

Le motif récompense ses contributions décisives à IceCube et la découverte de neutrinos cosmiques de haute énergie. Halzen a présenté l’idée d’un détecteur dans la glace avec John G. Learned en 1988, puis a été chercheur principal d’AMANDA et d’IceCube. La collaboration compte plus de 450 personnes de 58 institutions dans 14 pays. Il est le premier lauréat seul du Nobel de physique depuis Georges Charpak en 1992.

Combien vaut le prix Nobel de physique 2026 ?

Il est doté de 12 millions de couronnes suédoises, soit environ 1,2 million de dollars. Il sera remis à Stockholm le 10 décembre 2026.

Quelle est la suite pour IceCube ?

L’IceCube Upgrade a ajouté au centre du réseau, pendant l’été austral 2025-2026, cinq lignes portant plus de 600 capteurs et instruments d’étalonnage ; leur mise en service est en cours. IceCube-Gen2, qui porterait le volume instrumenté à huit kilomètres cubes, reste au stade de proposition.