Un été où le même ciel revient chaque matin pendant une semaine ne relève pas du hasard météorologique : c’est la signature d’un courant d’altitude dont les méandres ont cessé de progresser vers l’est. Ce courant, le courant-jet, tire sa vitesse d’un écart de température entre les tropiques et le pôle — un écart qui se resserre à mesure que l’Arctique se réchauffe. Depuis un travail publié en mars 2012 dans Geophysical Research Letters, la chaîne physique qui relie ce réchauffement à une météo immobile est proposée, discutée, et sur un maillon précis contestée. Une contre-analyse parue en février 2020 dans Science Advances ne retrouve, ni dans quarante ans de réanalyses ni dans trois modèles de climat, aucun signal d’une circulation devenue plus ondulante.

Un tube de vent à dix kilomètres, et ce qui le met en mouvement

Le courant-jet ne se sent pas depuis le sol. C’est un ruban d’air rapide logé entre 8 et 12 kilomètres d’altitude, au sommet de la troposphère, épais de 2 à 3 kilomètres et long de plusieurs milliers de kilomètres, selon le dossier que Météo-France consacre au vent (page consultée le 25 août 2026). D’autres présentations retiennent une fourchette d’altitude un peu plus large : elle dépend de la latitude et de la définition adoptée, c’est-à-dire de la vitesse à partir de laquelle on décide qu’on se trouve « dans » le jet.

Son moteur n’est pas une différence de pression au niveau du sol, mais un écart de température horizontal. Aux moyennes latitudes, l’air tropical chaud côtoie l’air polaire froid. Une colonne d’air chaud est moins dense qu’une colonne d’air froid : à masse égale, elle occupe davantage de hauteur. Les surfaces de pression qui la traversent s’inclinent donc vers le côté froid, et cette pente s’accentue à mesure qu’on monte. Le vent qui en découle s’accélère avec l’altitude au lieu de s’affaiblir, et culmine là où la colonne s’arrête, au sommet de la troposphère. C’est la loi du vent thermique : la vitesse du jet est proportionnelle à l’écart de température entre les deux masses d’air, et non à la température de l’une d’elles. Le jet mesure une différence.

La rotation terrestre fait le reste : elle impose au courant une circulation d’ouest en est. Sa vitesse se compte en centaines de kilomètres par heure et peut atteindre 400 km/h dans les configurations les plus rares — valeur relevée lors des tempêtes de Noël 1999 sur l’Atlantique. Sa position suit la saison : en été, il circule entre le nord de l’Amérique du Nord et la Scandinavie ; en hiver, il descend entre les Bahamas et la Manche, où il est plus rapide. Ce déplacement saisonnier n’a rien d’accidentel, il suit l’écart thermique lui-même, plus creusé l’hiver.

Le contraste pôle-tropiques, moteur du jet et variable en train de bouger

Si la vitesse du jet dépend d’un écart, tout ce qui resserre cet écart le ralentit. Or l’un des deux termes bouge plus vite que l’autre. L’Arctique se réchauffe plus rapidement que le reste de l’hémisphère, et cette avance s’entretient elle-même : une surface de banquise qui disparaît laisse place à un océan sombre, qui absorbe l’énergie solaire au lieu de la renvoyer, ce qui réchauffe davantage et fait fondre encore. Sorbonne Université et le LATMOS décrivaient cette boucle glace-albédo en août 2020, à propos de la chaleur sibérienne de cette année-là. Ce même réchauffement transforme d’ailleurs les milieux continentaux du Grand Nord, à commencer par ce que le dégel change aux rivières arctiques.

Reste à savoir de combien. Deux chiffres circulent, et ils ne se contredisent pas. Blackport et Screen, dans Science Advances en février 2020, retiennent un réchauffement environ quatre fois plus rapide au nord de 65° de latitude nord que celui des moyennes latitudes. Sorbonne Université et le LATMOS, en août 2020, retiennent plus de deux fois la moyenne de la surface du globe. Le rapport change parce que le dénominateur change : comparer l’Arctique aux moyennes latitudes n’est pas le comparer à une moyenne planétaire qui inclut les océans tropicaux et l’hémisphère sud. Les bornes de latitude et les périodes retenues diffèrent également. Un facteur d’amplification n’a de sens qu’accompagné de sa référence.

Ce resserrement du contraste ne joue pas de la même manière toute l’année, et le calendrier a une cause physique. La banquise absente en fin d’été laisse l’océan restituer à l’atmosphère la chaleur accumulée : c’est à l’automne que l’amplification arctique est la plus marquée, et en hiver qu’elle se prolonge. En été, la banquise n’est plus le candidat principal ; c’est la fonte plus précoce de la neige aux hautes latitudes continentales qui est invoquée. Mécanisme distinct, et moins bien contraint. Transposer un résultat d’automne à une canicule d’août n’est donc pas neutre.

De l’onde qui ralentit à l’onde qui s’installe

Le courant-jet ne trace pas une ligne droite autour de l’hémisphère. Il serpente : de grandes ondulations, les ondes de Rossby, le font remonter vers le nord puis redescendre vers le sud sur des milliers de kilomètres. Ces méandres se déplacent normalement vers l’est, portés par le flux moyen. C’est ce défilement qui produit l’alternance à laquelle un habitant des moyennes latitudes est habitué : quelques jours perturbés, quelques jours plus calmes, puis autre chose.

Schéma d'un courant-jet ondulant au-dessus de l'hémisphère nord, avec ses méandres vers le nord et vers le sud
Les méandres du courant-jet, ou ondes de Rossby, se lisent sur le niveau de pression 500 hPa, autour de 5,5 kilomètres d’altitude.

Deux grandeurs distinctes décrivent cette ondulation, et les confondre rend le désaccord scientifique incompréhensible. La première est la vitesse à laquelle le motif progresse vers l’est, sa vitesse de phase. La seconde est l’amplitude du méandre, c’est-à-dire de combien de degrés de latitude le flux monte et redescend. Une onde peut ralentir sans grandir, et grandir sans ralentir.

Jennifer Francis et Stephen Vavrus, en mars 2012 dans Geophysical Research Letters, identifient deux effets liés à l’amplification arctique, qui ralentissent chacun la progression des ondes vers l’est : des vents zonaux affaiblis et une amplitude d’onde accrue. Le raisonnement est direct. Un flux d’ouest moins rapide transporte plus lentement le motif ; une onde plus ample impose au flux un trajet plus long, donc une avancée moindre en longitude pour la même distance parcourue. Et une onde qui progresse lentement a le temps de s’amplifier, puis de s’ancrer au-dessus d’une région.

Le domaine de ce travail conditionne la portée du résultat. L’analyse porte sur les champs quotidiens de géopotentiel à 500 hPa des réanalyses NCEP — le niveau de pression situé autour de 5,5 kilomètres d’altitude, celui sur lequel se lisent les ondulations du flux — au-dessus de l’Amérique du Nord et de l’Atlantique nord, et non sur l’hémisphère entier. Les deux effets y sont surtout nets en automne et en hiver, ce que les auteurs relient au recul de la banquise ; ils apparaissent aussi en été, possiblement en lien avec une fonte plus précoce de la neige aux hautes latitudes.

La chaîne compte donc deux maillons, et non un seul. Que le flux d’ouest ralentisse en est un ; que la circulation devienne pour autant plus ondulante en est un autre. C’est sur le second que porte tout le débat des années suivantes.

Quand la même masse d’air reste sur place pendant une semaine

Météo-France décrit le courant-jet comme le « rail des dépressions » : ses ondulations déterminent l’emplacement des zones de basses et de hautes pressions, et peuvent installer en été un dôme de hautes pressions responsable d’une canicule. Quand une onde cesse d’avancer, ce placement se fige avec elle.

La figure la plus caractéristique emprunte son nom à l’alphabet grec. Le blocage en oméga est défini par le glossaire de Météo-France comme une situation météorologique persistante où un axe de hautes pressions domine au centre, encadré par deux gouttes froides qui en forment les deux pieds. Une goutte froide est une poche d’air très froid située à plus de 5 000 mètres d’altitude, dont le positionnement fluctue selon les masses d’air plus chaudes qui l’entourent. Ce n’est pas la pression qui fait le blocage, c’est son immobilité : un anticyclone qui traverse le pays en deux jours ne bloque rien. Le blocage s’installe lorsque les ondes de Rossby s’amplifient ou déferlent : la progression des systèmes météorologiques ralentit, et les conditions se figent sur place pour plusieurs jours, parfois plus d’une semaine.

L’intuition se trompe d’agent. Un blocage n’apporte pas d’air plus chaud : il empêche le renouvellement de la masse d’air présente. Sous un dôme estival, le ciel reste dégagé et le rayonnement solaire atteint le sol sans obstacle, jour après jour, sans qu’un flux d’air neuf ne vienne évacuer ce qui s’est accumulé la veille. Le sol perd alors son humidité, et un sol sec consacre à réchauffer l’air l’énergie qu’un sol humide dépenserait à évaporer de l’eau. Le facteur aggravant est la durée, pas la température du premier jour.

Schéma d'un blocage en oméga : axe de hautes pressions au centre, encadré par deux gouttes froides formant les pieds de la lettre
Le blocage en oméga : un axe de hautes pressions au centre, deux gouttes froides sur les côtés, et une configuration qui ne se déplace plus.

Un blocage est par ailleurs une figure d’ensemble, jamais un phénomène local. Pendant qu’une région accumule la chaleur sous la dorsale centrale — le nom que porte cet axe de hautes pressions étiré vers le nord —, les deux gouttes froides qui l’encadrent déversent, elles aussi sur place, des pluies qui ne se déplacent plus. Sécheresse d’un côté, cumuls répétés de l’autre, à quelques centaines de kilomètres d’écart et dans la même configuration atmosphérique. Un même été peut être décrit comme caniculaire ici et pluvieux ailleurs sans qu’aucune des deux descriptions ne démente l’autre.

Un seuil plutôt qu’une pente : la bascule mise en équation en 2022

Jusqu’ici, la chaîne se raconte comme une proportion : un peu moins de contraste, un peu moins de vent, un peu plus d’ondulation. Un travail publié le 12 septembre 2022 dans PNAS par Woosok Moon, John Wettlaufer et leurs coauteurs propose une autre lecture du même maillon. Non pas une pente, une bascule.

Leur objet est la réponse de l’atmosphère à un contraste thermique entre terre et mer — une asymétrie permanente dans l’hémisphère nord, où continents et océans alternent le long d’un même parallèle. Au-dessus d’une certaine vitesse du vent zonal, cette réponse reste confinée près de la surface : elle décroît en montant, et la haute troposphère l’ignore. En dessous d’une vitesse critique, elle cesse de s’amortir et se met à osciller sur toute la hauteur de la colonne, jusqu’au sommet de la troposphère. Elle passe alors d’une réponse de faible amplitude à une réponse de grande amplitude. Le seuil s’écrit sous une forme compacte, Uth = 4H²βLS, qui combine les paramètres géométriques et thermiques de la situation.

Un système à seuil ne se lit pas comme une proportion, et c’est ce qui rend ce maillon contre-intuitif. Tant que le vent zonal reste au-dessus de la valeur critique, resserrer encore un peu le contraste thermique ne change presque rien à ce qui se passe en altitude. En dessous, la nature de la réponse change d’un coup. L’intuition raisonne en proportion ; l’atmosphère, ici, non.

Reste à savoir de quoi ce résultat est le résultat. Il s’agit d’une théorie assortie de simulations conduites avec un modèle de climat idéalisé fondé sur les équations primitives — pas d’une analyse de tendance observée. Le travail établit un possible physique : comment un courant-jet peut devenir ondulant. Il ne mesure pas que le courant-jet réel l’est devenu, et ne quantifie aucune évolution des dernières décennies. Le communiqué institutionnel diffusé le même jour met, lui, en avant une intensification des ondulations sur trente ans. La distinction sépare deux statuts qui se confondent vite : un mécanisme possible d’un côté, une tendance mesurée de l’autre.

L'horizon spectaculaire du coucher de soleil avec un thermomètre en flammes et des couleurs vives du ciel

Deux forçages qui tirent en sens contraire, à deux étages différents

Le raccourci « le pôle se réchauffe, donc le jet ralentit » a un défaut, et les auteurs du travail de 2022 le signalent eux-mêmes : deux effets concurrents compliquent l’attribution.

Le premier est l’amplification arctique. En réchauffant les basses couches des hautes latitudes plus vite que le reste, elle réduit le gradient de température près de la surface — et donc, par la loi du vent thermique, la contribution des basses couches à la vitesse du jet. Le second effet joue à l’autre bout de la colonne d’air. La haute troposphère tropicale se réchauffe elle aussi, et ce réchauffement creuse le gradient de température en altitude au lieu de l’aplatir.

Or le vent du jet ne répond ni à l’un ni à l’autre pris isolément : il intègre les deux contributions sur toute l’épaisseur de la colonne. Le jet est la somme d’un forçage qui l’affaiblit par le bas et d’un forçage qui le renforce par le haut. La résultante dépend de l’amplitude respective des deux termes, de la saison et de la latitude, et rien n’impose qu’elle ait le même signe partout ni toute l’année.

C’est la raison physique pour laquelle le constat que l’Arctique se réchauffe ne suffit pas à trancher la question de la forme du jet. Deux étages, deux signes. Une chaîne à un seul maillon aurait été plus simple à vérifier dans les observations ; celle-ci ne l’est pas.

L’ondulation mesurée depuis 1979 : un maillon accordé, le suivant non détecté

En février 2020, Russell Blackport et James Screen publient dans Science Advances une analyse qui va chercher ce maillon dans les données. Leur matériau : quarante années de réanalyse ERA-Interim, de 1979 à 2018, et trois modèles de climat — CESM1, CanESM2 et GFDL-CM3 — exploités en ensembles de 20 à 50 membres, c’est-à-dire relancés de nombreuses fois pour séparer le signal du bruit de variabilité interne. Une réanalyse n’est pas une série de relevés bruts : c’est un ensemble d’observations hétérogènes assimilé dans un modèle de prévision, qui les rend cohérentes sur une grille régulière et sur toute la période. C’est ce qui permet de comparer 1980 et 2015 avec le même instrument, et ce qui fait qu’une part du résultat dépend du modèle d’assimilation. La mesure porte sur le même niveau de 500 hPa que les travaux antérieurs.

Leur résultat tient en deux propositions qu’il faut lire séparément. La première est une concession, écrite en leur nom propre : « nous constatons bien une diminution modeste mais statistiquement significative de la force des vents d’ouest aux moyennes et hautes latitudes en réponse à l’amplification arctique » (traduit de l’anglais). La seconde est un refus, et il ne porte pas sur le même objet : ni dans les observations ni dans les modèles, ces auteurs ne trouvent de preuve que l’amplification arctique rende la circulation des moyennes latitudes plus ondulante.

Le premier maillon de la chaîne est donc accordé ; c’est le passage au second qui ne se voit pas dans les données. Le désaccord commence là, et pas avant.

La tendance de l’indice d’ondulation, l’activité d’onde locale mesurée à 500 hPa, vaut 0,02 ± 0,28 écart-type par décennie sur 1979-2018, pour les mois d’octobre, novembre et décembre. L’unité n’est pas physique : l’indice se compte en écarts-types de sa propre variabilité, si bien que la tendance se rapporte à la dispersion des années entre elles, et non à des kilomètres ou à des degrés de latitude. L’incertitude est quatorze fois plus grande que l’estimation. Une barre d’erreur de cette largeur ne dit pas « aucun effet » : elle dit qu’aucun signal n’est détectable sur cette fenêtre, avec cet indice. La nuance n’est pas rhétorique. Un intervalle qui enjambe le zéro délimite ce qu’on ne sait pas encore mesurer, pas ce qui n’existe pas. Cette configuration se retrouve dans une grande part des études de tendance climatique : une estimation proche de zéro, encadrée par une marge qui l’absorbe.

Pourquoi la fenêtre d’observation change la réponse obtenue

Deux équipes examinent la même atmosphère et n’obtiennent pas le même résultat. Une partie de l’écart tient au segment de série que chacune a sous les yeux.

À partir d’environ 1990 et jusqu’en 2010, l’ondulation augmente sur les mois d’octobre à décembre, et les auteurs de 2020 le constatent eux-mêmes. Cette hausse ne survit pas à l’allongement de la série, dans un sens comme dans l’autre : la prolonger jusqu’aux données les plus récentes ou remonter la série jusqu’en 1979 la fait disparaître, l’une ou l’autre opération suffisant. Reste alors une tendance multidécennale très faible et non significative. Le même indice, mesuré au même niveau de pression, ne donne donc pas la même réponse selon le segment retenu — et un travail publié en 2012 ne peut évidemment pas voir ce qui se produit après lui. Ce n’est pas d’abord un désaccord de méthode.

S’y ajoute la géographie. L’analyse de 2012 porte sur l’Amérique du Nord et l’Atlantique nord ; celle de 2020 porte sur les moyennes latitudes dans leur ensemble, réanalyse et modèles globaux confondus. Un signal régional peut être réel et se diluer dans une moyenne plus large, sans qu’aucun des deux résultats ne soit erroné. Présenter le second comme une réfutation du premier revient à ignorer que les deux ne mesurent pas la même chose sur le même domaine.

Le réflexe vaut au-delà de ce cas : avant de discuter d’une tendance, demander la période, le domaine et l’indice. Trois questions, et beaucoup de désaccords apparents changent de nature.

Trois travaux, trois objets, trois portées — nature du travail, domaine, fenêtre et résultat, d’après Francis et Vavrus (Geophysical Research Letters, mars 2012), Moon, Wettlaufer et coll. (PNAS, septembre 2022) et Blackport et Screen (Science Advances, février 2020).
TravailNatureDomaine et fenêtreCe qu’il établit
Francis et Vavrus, mars 2012 Analyse de réanalyses NCEP, géopotentiel quotidien à 500 hPa Amérique du Nord et Atlantique nord Deux effets liés à l’amplification arctique ralentissent la progression des ondes vers l’est : vents zonaux affaiblis et amplitude accrue, surtout en automne et en hiver
Moon, Wettlaufer et coll., septembre 2022 Théorie assortie de simulations avec un modèle de climat idéalisé Aucun domaine réel, aucune fenêtre temporelle : pas de mesure de tendance En dessous d’une vitesse zonale critique, la réponse à un contraste terre-mer cesse d’être confinée près du sol et atteint la haute troposphère
Blackport et Screen, février 2020 Réanalyse ERA-Interim et trois modèles de climat en grands ensembles Moyennes latitudes, 1979-2018 Aucun effet détectable sur l’amplitude des ondes (0,02 ± 0,28 écart-type par décennie en octobre-décembre) ; affaiblissement modeste mais significatif des vents d’ouest

Sur le terrain : chaleur qui s’accumule, pluies qui stagnent, sols qui sèchent

À l’échelle où un blocage s’observe depuis le sol, il se lit d’abord au calendrier : le même ciel, la même direction de vent, la même absence de pluie, plusieurs matins de suite. Les effets, eux, ne s’additionnent pas de façon linéaire. La chaleur accumulée réduit l’eau disponible dans le sol, et un sol appauvri en eau consacre une part plus grande de l’énergie reçue à réchauffer l’air plutôt qu’à évaporer de l’eau. La même configuration, maintenue, produit donc des maximales plus élevées en fin d’épisode qu’à son début. Les valeurs que le thermomètre atteint lors des épisodes de chaleur récents en France se lisent dans les records de chaleur relevés à Bordeaux.

À quelques centaines de kilomètres de là, sous l’une des gouttes froides qui encadrent la dorsale, la même immobilité donne l’effet opposé : des précipitations qui reviennent sur les mêmes bassins, jour après jour, parce que le système ne se décale plus. Une seule configuration, deux conséquences inverses selon l’endroit où l’on se trouve.

Une limite s’impose ici, et elle est nette. Aucun des travaux évoqués dans cet article n’attribue une canicule, une sécheresse ou un épisode pluvieux particulier à un affaiblissement du courant-jet. Décrire la physique d’un blocage et attribuer un événement sont deux opérations différentes : la seconde exige une étude d’attribution consacrée à cet événement, avec ses propres simulations et son propre intervalle de confiance.

Le point de mesure qui départagera les deux lectures

La question ne se refermera pas par un vote entre équipes. Elle se refermera sur une mesure, et on peut déjà dire laquelle.

Dans une mise au point publiée fin 2020 dans Nature Climate Change, Russell Blackport et James Screen relevaient qu’un afflux de travaux de modélisation concluait à une influence seulement faible du réchauffement arctique sur les moyennes latitudes. Six ans plus tard, la formulation s’est stabilisée sans se durcir. Un préprint déposé le 19 juin 2026 sur arXiv — non relu par les pairs, sans revue de soumission indiquée — décrit une réponse « faible mais robuste » de la circulation moyenne des moyennes latitudes à l’amplification arctique, et laisse ouverts les mécanismes qui relieraient ces changements aux extrêmes régionaux. Il montre par ailleurs, dans une expérience de type aquaplanète, que les asymétries zonales — la répartition des continents et des océans le long d’un parallèle — contrôlent la réponse du blocage.

Ce dernier point désigne l’endroit où la réponse se jouera. Si la géographie contrôle la réponse, une moyenne hémisphérique est un instrument de détection mal choisi : elle additionne des secteurs qui ne réagissent pas de la même façon, et peut rendre un résultat nul là où chaque terme ne l’est pas. Ce qu’il faut suivre n’est donc pas un indice global d’ondulation, mais la réponse région par région, secteur atlantique et secteur pacifique séparés, saison par saison — et publiée dans une revue à comité de lecture, ce que le préprint de 2026 n’est pas encore.

En attendant, l’état de la question s’énonce en trois propositions de solidité inégale. Le contraste thermique entre pôle et tropiques se resserre : c’est mesuré. Les vents d’ouest s’affaiblissent modestement : c’est mesuré et concédé par les deux camps. Le passage de ce ralentissement à une circulation durablement plus ondulante : c’est la question ouverte. Distinguer ces trois niveaux vaut mieux que retenir un verdict qui n’existe pas.

FAQ — courant-jet et blocages atmosphériques

À quelle altitude et à quelle vitesse circule le courant-jet ?

Météo-France le situe entre 8 et 12 kilomètres d’altitude, au sommet de la troposphère, avec une épaisseur de 2 à 3 kilomètres. Sa vitesse se compte en centaines de kilomètres par heure et a atteint 400 km/h sur l’Atlantique lors des tempêtes de Noël 1999.

Qu’est-ce qu’un blocage en oméga ?

Une situation météorologique persistante, définie par Météo-France comme un axe de hautes pressions dominant au centre, encadré par deux gouttes froides qui en forment les deux pieds. Une goutte froide est une poche d’air très froid située à plus de 5 000 mètres d’altitude. Le dessin d’ensemble évoque la lettre grecque, d’où le nom.

Combien de temps dure un blocage atmosphérique ?

Plusieurs jours, parfois plus d’une semaine. Météo-France retient le caractère persistant comme trait définitoire du blocage en oméga. La durée effective varie d’un épisode à l’autre, et c’est elle qui décide de la sévérité des effets au sol : chaque jour supplémentaire ajoute de la chaleur accumulée ou de la pluie au même endroit.

Un blocage rend-il l’air plus chaud ?

Il n’ajoute pas de chaleur : il empêche le renouvellement de la masse d’air. Sous un dôme de hautes pressions qui ne se déplace plus, le ciel dégagé chauffe le sol jour après jour, le sol s’assèche, et un sol sec transmet plus efficacement cette énergie à l’air. C’est la durée qui fait la sévérité, davantage que la température du premier jour.

L’Arctique se réchauffe-t-il deux fois ou quatre fois plus vite ?

Les deux chiffres sont justes, avec des références différentes. Environ quatre fois plus vite que les moyennes latitudes au nord de 65° N selon Blackport et Screen (février 2020) ; plus de deux fois la moyenne de la surface du globe selon Sorbonne Université et le LATMOS (août 2020). Un facteur d’amplification se lit avec son dénominateur.

Le lien entre réchauffement arctique et courant-jet plus ondulant est-il établi ?

Il ne l’est pas au sens où une tendance aurait été mesurée. Francis et Vavrus l’avaient identifié en 2012 sur l’Amérique du Nord et l’Atlantique nord ; Blackport et Screen ne trouvent, sur 1979-2018 et dans trois modèles de climat, aucune preuve que l’amplification arctique rende la circulation des moyennes latitudes plus ondulante, tout en constatant un affaiblissement modeste mais statistiquement significatif des vents d’ouest. Un préprint déposé en juin 2026 décrit une réponse faible mais robuste de la circulation moyenne, et laisse ouverts les mécanismes qui mèneraient aux extrêmes régionaux.

Si les équipes ne sont pas d’accord, que sait-on des canicules ?

Le désaccord porte sur un maillon de circulation, pas sur le réchauffement. Les auteurs les plus critiques envers ce maillon estiment eux-mêmes que les extrêmes de température des moyennes latitudes seront probablement dominés par des effets thermodynamiques : un été chaud se produit dans une atmosphère devenue plus chaude, quelle que soit l’issue du débat sur la forme du jet.