Sur la plage, la question revient chaque été : la crème solaire pollue-t-elle les océans au point qu’il faudrait s’en passer ? Une étude mise en ligne le 5 août 2026 dans la revue Marine Policy apporte un élément de réponse, mais pas celui que l’on attend. Menée à Plymouth, au Royaume-Uni, auprès de 281 personnes, elle mesure une méconnaissance et non une toxicité : 55 % des participants n’avaient jamais envisagé qu’un produit solaire puisse nuire au milieu marin. Sur la question de fond, la littérature dit deux choses à la fois. En laboratoire, plusieurs filtres UV abîment le corail. En mer, près des récifs, les concentrations relevées sont de mille à un million de fois inférieures aux seuils testés. Cet article expose cet écart, et n’appellera à aucun moment à renoncer à se protéger du soleil.

« Une personne sur deux » : ce que l’étude a réellement mesuré

Une enquête de perception, pas une étude de toxicité

L’article à l’origine de la reprise médiatique de ce mois d’août est signé Anneliese A. Hodge et ses collègues, et il a été mis en ligne le 5 août 2026 dans Marine Policy (vol. 194, article 107244), en accès libre. Il combine deux exercices : une revue systématique de la littérature mondiale et une enquête de terrain. Son objet n’est pas la toxicité des filtres UV, mais ce que le public en sait. La revue systématique n’a d’ailleurs identifié que 9 articles évalués par les pairs dans le monde entier ayant examiné les perceptions du public sur ce sujet, ce qui dit assez l’état du champ. Vous pouvez consulter l’étude publiée dans Marine Policy directement.

« Une donnée clé est que 55 % des participants n’avaient jamais envisagé que les crèmes solaires puissent être nocives pour le milieu marin », résume Anneliese A. Hodge, doctorante et autrice principale, dans le communiqué diffusé par l’université de Plymouth le 7 août 2026. Trois dates circulent et gagnent à être distinguées : la publication scientifique date du 5 août, le communiqué de l’université du 7, et les reprises de presse du 9. C’est la première qui date le fait.

Qui a été interrogé, où, et quand

L’enquête a porté sur 281 participants volontaires, interrogés lors de trois événements publics organisés à Plymouth, au Royaume-Uni, entre août et octobre 2024. Le questionnaire tenait en 5 questions, dont 4 fermées et 1 ouverte. Parmi les répondants, 89 % déclaraient avoir utilisé une crème solaire dans l’année écoulée : il ne s’agit donc pas d’un public étranger au produit.

Deux résultats structurent la suite. D’abord, 55 % n’avaient jamais envisagé qu’une crème solaire puisse nuire au milieu marin. Ensuite, 81 % ne connaissaient pas le terme « reef-safe », pourtant apposé sur des flacons vendus en rayon. La méconnaissance porte donc à la fois sur le problème supposé et sur la mention censée y répondre. C’est ce double angle mort que les auteurs mettent en avant : on ne peut pas attendre d’un consommateur qu’il arbitre à partir d’une allégation dont il ignore l’existence.

Ce que l’échantillon ne permet pas de dire

L’échantillon est auto-sélectionné : les participants se sont présentés spontanément lors d’événements de médiation scientifique, dans une ville qui se présente elle-même comme « Britain’s Ocean City ». Un tel recrutement tire le plus souvent la sensibilité au sujet vers le haut, pas vers le bas. Autrement dit, le chiffre de 55 % n’est pas une estimation représentative de la population britannique, et n’est en aucun cas transposable à la France.

Ce point mérite d’être posé d’emblée, car il commande la lecture de tout ce qui suit : l’enquête est britannique, et elle porte sur des perceptions, pas sur l’état de la mer. Des données françaises existent sur la protection solaire et sur les freins déclarés à son usage. Elles proviennent d’une autre source, avec ses propres limites, et sont présentées plus loin dans cet article.

« Reef safe » : une mention que rien ne définit

Une allégation sans définition réglementaire

L’université de Plymouth qualifie elle-même « reef-safe » de terme marketing non réglementé, dans son communiqué du 7 août 2026. Aucun texte européen ne fixe ce qu’un produit doit contenir, ou ne pas contenir, pour porter cette mention, ni quel essai devrait l’étayer. Le bandeau relève donc de la communication du fabricant et non d’une norme opposable.

Cette mention n’est pas interdite pour autant : tant qu’aucune règle ne l’encadre, elle peut être apposée sans qu’aucun résultat d’écotoxicologie ait à être produit. Et rappelons que 81 % des personnes interrogées à Plymouth ne connaissaient pas l’expression. L’allégation circule ainsi dans un espace où elle n’est ni définie par le droit, ni comprise par ceux à qui elle s’adresse.

Ce que l’ANSES en dit

En France, l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (ANSES) a publié le 21 juillet 2025 une expertise consacrée à la pollution chimique des récifs coralliens français. Sur une cinquantaine de substances évaluées, environ la moitié présente un risque pour ces écosystèmes, et 5 d’entre elles sont des filtres UV : le salicylate d’éthylhexyle, l’enzacamène, l’octocrylène, la benzophénone-3 et l’octinoxate.

L’agence en tire une recommandation directement liée à l’étiquetage : les produits solaires contenant ces substances ne doivent pas revendiquer auprès du consommateur une innocuité pour les récifs ou le milieu marin. Le détail de cette expertise est accessible sur le dossier de l’ANSES sur les récifs coralliens et la pollution chimique.

Ce qui change au 27 septembre 2026

Un texte européen va resserrer l’usage de ces mentions. La directive (UE) 2024/825, dite « EmpCo », interdit les allégations environnementales génériques non étayées. Sa transposition était due le 27 mars 2026 et son application est fixée au 27 septembre 2026. Elle vise directement les formules du type « respectueux des océans » apposées sans preuve.

Il faut en mesurer la portée exacte : la directive encadre le discours commercial, elle ne tranche pas la question scientifique et n’établit l’innocuité environnementale d’aucun produit. Un flacon qui perdra son bandeau à l’automne 2026 ne sera pas devenu plus nocif ; il aura seulement cessé de pouvoir affirmer ce que personne n’a démontré.

Crème solaire et pollution des océans : quelles quantités arrivent en mer, et par quel chemin

Les ordres de grandeur, et comment ils sont obtenus

Les chiffres qui circulent sur les apports en mer sont impressionnants et fragiles à la fois. On estime que 6 000 à 14 000 tonnes de filtres UV atteindraient chaque année les zones de récifs coralliens. Cet ordre de grandeur est reconstitué à partir d’hypothèses de fréquentation et de quantité appliquée ; l’amplitude de la fourchette publiée, un facteur 2,3 entre les deux bornes, le montre. Même logique pour les plus de 35 kg de dépôts par jour attribués à une plage fréquentée par 1 000 visiteurs, ou pour l’estimation selon laquelle au moins 25 % du produit appliqué se détache pendant la baignade : ce sont des extrapolations issues de la littérature antérieure, pas des relevés de terrain.

Deux repères de marché complètent le tableau et appellent la même prudence de lecture. Le communiqué de Plymouth avance 10 millions de tonnes de filtres UV produits chaque année pour le marché mondial, et 13,6 milliards de dollars pour le marché de la crème solaire, cette seconde valeur étant une projection pour 2026 et non un chiffre constaté.

La baignade n’est pas la seule voie

Les filtres UV organiques ne sont pas éliminés par les filières classiques d’épuration : c’est l’un des points mis en avant par l’équipe de Plymouth. À l’échelle mondiale, on les détecte dans 95 % des effluents d’épuration et 86 % des eaux de surface. Une part importante de ces molécules atteint donc le milieu marin par les eaux usées, c’est-à-dire par la douche prise après la plage, la lessive du linge de bain ou l’urine, et pas seulement par le contact direct du baigneur avec l’eau. La conséquence est immédiate pour le lecteur : le geste individuel du baigneur n’est pas le seul levier, ni nécessairement le principal.

« Cette revue met en évidence l’éventail vertigineux de substances issues des crèmes solaires dont nous savons qu’elles sont rejetées dans les milieux marins côtiers », déclarait la Dʳ Frances Hopkins, biogéochimiste marine au Plymouth Marine Laboratory, le 18 février 2025. Cette déclaration accompagnait une autre publication de la même équipe, une revue critique parue dans Marine Pollution Bulletin : elle ne porte pas sur l’enquête de perception d’août 2026.

Combien de molécules différentes

Le dossier ne se résume pas à deux ou trois substances : 55 composés organiques filtrants sont enregistrés dans le monde. « Les quantités et les variétés de crèmes solaires qui entrent dans l’environnement augmentent, et les contaminants s’y présentent dans toutes les combinaisons possibles », observait le Pʳ Awadhesh N. Jha, professeur de toxicologie génétique et d’écotoxicologie à l’université de Plymouth, le 18 février 2025. Cette combinatoire est la principale difficulté du sujet : évaluer une molécule isolée est faisable, évaluer les mélanges réellement présents dans l’eau l’est beaucoup moins.

Filtres UV et coraux : ce que la littérature établit, et à quel niveau de preuve

Ce qui est solidement établi : des effets en laboratoire, à des concentrations connues

Sur des planulas de corail, ces larves nageuses qui vont fonder une nouvelle colonie, les travaux de Craig Downs et de ses collègues publiés en 2016 rapportent une concentration létale médiane à 24 h de 139 µg/L pour l’oxybenzone, et des déformations dès 6,5 µg/L. Ces valeurs sont citées telles que la revue critique de 2021 les a compilées ; elles décrivent des essais en conditions contrôlées.

Un mécanisme biochimique a par ailleurs été identifié. Dans Science du 6 mai 2022, Vuckovic et ses collègues montrent qu’une anémone de mer modèle et un corail-champignon métabolisent l’oxybenzone en conjugués glucosidiques phototoxiques : la molécule censée absorber les ultraviolets devient, une fois transformée par l’organisme, une substance qui l’endommage à la lumière. Les auteurs observent une mortalité plus forte chez les organismes dépourvus de leurs symbiontes, donc déjà blanchis. Ce résultat, obtenu sur un modèle de laboratoire, ouvre la question d’un cumul entre stress thermique et exposition chimique ; il ne la referme pas.

Ce qui ne l’est pas : le passage du laboratoire au milieu naturel

En laboratoire, plusieurs filtres UV provoquent des dommages mesurables chez le corail, à des concentrations comprises entre le microgramme et le milligramme par litre. En mer, près des récifs, les relevés se situent le plus souvent autour du nanogramme par litre, soit mille à un million de fois moins. Faire le pont entre les deux est précisément ce que les revues de synthèse déclarent ne pas pouvoir faire en l’état des données.

Les mesures compilées par Mitchelmore et ses collègues dans Environmental Toxicology and Chemistry en 2021 se situent globalement entre 1 et 100 ng/L. Leur conclusion est explicite : aux concentrations réellement mesurées près des récifs, les données disponibles ne permettent pas de conclure à un risque avéré pour les coraux. C’est aussi l’objection formulée dès le 4 février 2019 par le Pʳ Terry Hughes, biologiste des récifs coralliens à la James Cook University, dans une tribune signée publiée par The Conversation : les expositions de laboratoire ne reproduisent ni la dispersion ni la dilution qui s’opèrent en milieu ouvert, et aucune preuve directe ne relie le blanchissement observé en mer à la pollution par les produits solaires.

Une précision utile au lecteur français : les concentrations citées proviennent de campagnes menées hors de France métropolitaine ; les travaux français disponibles portent sur les récifs des outre-mer. Une valeur mesurée à Hawaï ne se transpose donc pas à une plage de l’Atlantique ou de la Méditerranée. Cette distinction entre présence détectée et risque démontré n’a rien de propre aux filtres solaires : c’est le raisonnement que nous avions déjà suivi à propos de ce que la science établit sur les polluants éternels.

Ce que la position de précaution oppose

La lecture inverse est défendue publiquement par Craig Downs, directeur exécutif du Haereticus Environmental Laboratory, à partir de ses travaux de 2016 menés à Hawaï et dans les îles Vierges américaines. Son argument est de même nature que celui de ses contradicteurs, mais il conduit ailleurs : sur certains sites très fréquentés, les concentrations mesurées, de 800 ppt à 1,4 ppm, dépasseraient les seuils d’effet observés en laboratoire. Il en déduit que ces produits doivent faire l’objet d’un examen sérieux dans les îles et les zones où la conservation des récifs coralliens est un enjeu critique.

Le point de désaccord est identifiable, et il est chiffré des deux côtés : la revue critique de 2021 traite cette série de mesures comme aberrante, ses détections quantifiées se situant de un à trois ordres de grandeur au-dessus de toutes les autres mesures de benzophénone-3 publiées. Le débat porte donc moins sur l’existence d’un effet à forte dose que sur la représentativité des expositions réellement rencontrées par les coraux.

Ce que les institutions concluent

En août 2022, les National Academies of Sciences, Engineering, and Medicine américaines ont rendu un rapport sur le devenir, l’exposition et les effets des produits solaires en milieu aquatique. Leur conclusion tient en une phrase : les données ne permettent pas de trancher, et il revient à l’agence fédérale de l’environnement (EPA) de conduire une évaluation formelle du risque écologique.

Une revue critique parue le 18 février 2025 dans Marine Pollution Bulletin, portant sur plus de 110 publications, ajoute une limite que personne ne conteste : les produits de dégradation et de transformation des filtres UV, ainsi que leurs effets en mélange, restent très largement inconnus. Cet angle mort interdit autant l’alarmisme que le blanc-seing.

Filtres UV et corail : ce qui a été observé, où, et à quelle concentration
ObservationConcentrationNiveau de preuve
Mortalité de planulas (oxybenzone)Laboratoire139 µg/L (CL50, 24 h)Effet établi à dose contrôlée
Déformations de planulas (oxybenzone)Laboratoiredès 6,5 µg/LEffet établi à dose contrôlée
Blanchissement d’Acropora (oxyde de zinc non enrobé)Laboratoire6,3 ppmEffet établi à dose contrôlée
Filtres UV mesurés près des récifsMilieu naturel1 à 100 ng/LPrésence confirmée, effet non démontré

Attention. Les seuils cités dans cette section proviennent d’essais contrôlés, où la concentration est fixée par l’expérimentateur et maintenue. Ils ne décrivent pas ce qu’un corail rencontre en mer. La mise en regard de ces seuils avec les concentrations réellement mesurées près des récifs est le seul élément qui permette de raisonner en termes de risque, et non de danger théorique.

La plage est pleine d'accessoires qui sont nécessaires pour chaque vacances chapeau de soleil vieille caméra

Les filtres minéraux ne sont pas un laissez-passer

Ce que montre l’essai sur l’oxyde de zinc

Un essai publié en 2018 par Corinaldesi et ses collègues a exposé des colonies d’Acropora à des nanoparticules d’oxyde de zinc non enrobées. Les auteurs observent un blanchissement rapide à 6,3 ppm, avec un effet maximal après 48 h. Dans le même essai, un dioxyde de titane enrobé est resté peu actif. Deux enseignements en découlent : la concentration testée est une concentration de laboratoire, très supérieure aux ordres de grandeur mesurés en mer, et le comportement d’un filtre minéral dépend de son enrobage autant que de sa nature chimique.

La question des nanoparticules et la mention [nano]

La taille des particules compte donc, et l’étiquette en porte la trace : la mention [nano] accolée à un ingrédient signale une forme nanoparticulaire. Cette information est utile, mais elle ne suffit pas à conclure. La revue critique de 2025 rappelle que les produits de transformation et les effets en mélange demeurent très largement inconnus, et cette lacune vaut pour les filtres minéraux comme pour les filtres organiques.

Pourquoi « minéral » n’équivaut pas à « sans effet sur le milieu marin »

Les cinq filtres UV pointés par l’ANSES en juillet 2025 sont des filtres organiques. En déduire que les filtres minéraux seraient hors de cause serait un raccourci : l’agence a évalué une liste donnée de substances, elle n’a pas délivré de certificat d’innocuité environnementale aux autres. Choisir un produit minéral est une option légitime ; la présenter comme une solution propre ne l’est pas.

Ce que dit le droit : Union européenne, France, destinations

Union européenne : liste positive et teneurs plafonnées

Dans l’Union, les filtres UV relèvent du règlement cosmétiques (CE) n° 1223/2009, dont l’annexe VI fixe une liste positive : seules les substances qui y figurent peuvent être utilisées, dans les conditions indiquées. Le règlement (UE) 2022/1176 a abaissé les teneurs maximales de la benzophénone-3 et de l’octocrylène, applicable au 28 janvier 2023 pour la mise sur le marché et au 28 juillet 2023 pour la mise à disposition.

Les plafonds en vigueur sont de 6 % pour la benzophénone-3 dans les produits pour le visage, les mains et les lèvres hors sprays, et de 2,2 % pour les produits corporels, sprays inclus ; l’octocrylène est plafonné à 10 %, et à 9 % dans les sprays propulsés. Un point mérite d’être dit clairement, car il est souvent inversé dans les reprises : il n’existe à ce jour aucune interdiction de l’oxybenzone dans l’Union européenne.

France : le dossier octocrylène en instruction

La France a engagé une procédure plus stricte sur l’octocrylène. Le motif est documenté par l’ANSES dans son dossier de restriction de 2023 : cette substance se dégrade en benzophénone, un composé que l’agence décrit comme génotoxique, cancérogène et perturbateur endocrinien. Plus de 1 500 tonnes d’octocrylène sont utilisées chaque année dans les cosmétiques en Europe, et la restriction proposée viserait les teneurs supérieures ou égales à 0,001 %.

Le calendrier est en cours. L’Agence européenne des produits chimiques (ECHA) a ouvert le 24 septembre 2025 la consultation sur le dossier de restriction déposé par la France au titre de l’annexe XV du règlement REACH ; cette consultation s’est close le 24 mars 2026. Les avis des comités RAC et SEAC sont attendus en septembre 2026, et une décision de la Commission européenne n’interviendrait pas avant 2027.

Destinations : ce qui est interdit, où, et depuis quand

Plusieurs territoires ont légiféré avant l’Europe. Ces textes encadrent la commercialisation sur le territoire concerné ; leurs périmètres exacts et leurs exceptions varient, et il revient au voyageur de vérifier les règles en vigueur à sa destination avant son départ.

Filtres UV : ce qui est encadré, où, et depuis quand
TerritoireSubstances viséesPortéeEntrée en vigueur
Union européenneBenzophénone-3, octocrylèneTeneurs plafonnées, pas d’interdiction28 juillet 2023
HawaïOxybenzone, octinoxateVente et distribution1ᵉʳ janvier 2021
PalaosListe plus large, dont octocrylène et certains parabènesVente et distribution1ᵉʳ janvier 2020
BonaireOxybenzone, octinoxateVente et distribution1ᵉʳ janvier 2021

Où se situent les filtres UV parmi les pressions qui pèsent sur les récifs

Le premier facteur est thermique

Le Global Coral Reef Monitoring Network (GCRMN) attribue la perte de coraux principalement à l’élévation de la température de surface de la mer ; les pressions locales, comme la pollution d’origine terrestre, les apports de nutriments, les sédiments ou la surpêche, viennent ensuite. Son rapport Status of Coral Reefs of the World 2020, publié en 2021, chiffre à 14 % la part des coraux du monde perdus depuis 2009. Le GIEC, dans son rapport spécial sur 1,5 °C de 2018, estime que 70 à 90 % des récifs coralliens disparaîtraient à +1,5 °C de réchauffement, et plus de 99 % à +2 °C.

Ce que cela implique pour la lecture du sujet

Ce constat a une conséquence directe sur la façon d’aborder le dossier des filtres UV. Le blanchissement de masse frappe aussi des récifs reculés et peu fréquentés, où la présence de baigneurs est marginale. Un mécanisme qui opère indépendamment de la fréquentation touristique ne peut pas être expliqué par un produit que les touristes apportent avec eux.

Les pressions locales, et la place qu’y tiennent les filtres UV

C’est dans la seconde famille de pressions que se rangent les filtres UV, parmi d’autres contaminants d’origine terrestre, et sans que leur contribution propre ait été quantifiée en milieu naturel. L’enrichissement des eaux côtières en nutriments est d’ailleurs un mécanisme bien documenté sous nos latitudes, comme le montrent les conséquences des algues vertes sur la vie marine.

L’ordre est donc le suivant, et il n’a rien d’un classement rhétorique : d’abord le réchauffement de l’océan, ensuite les pressions locales terrestres et halieutiques, et à l’intérieur de celles-ci une contribution des filtres UV dont la présence est confirmée mais dont l’effet en mer n’est pas quantifié. Inverser cet ordre, c’est déplacer l’attention d’un facteur démontré vers un facteur discuté.

Le point à ne pas manquer : la photoprotection reste une priorité sanitaire

Ce que montrent les chiffres français d’usage

Selon le baromètre publié le 22 mai 2026 par la FEBEA, fédération des entreprises de la beauté, réalisé avec OpinionWay, 71 % des Français déclarent se protéger à la plage ou à la piscine, soit 12 points de moins qu’en 2024, tandis que 29 % déclarent ne pas se protéger, contre 17 % deux ans plus tôt. Chez les moins de 25 ans, 40 % ne s’appliquent rien à la plage ou à la piscine. Et 84 % des parents en appliquent à leurs enfants, en recul de 9 points. Le commanditaire est une fédération professionnelle, donc une partie intéressée : ces valeurs documentent un recul déclaré de la protection, elles ne valent pas mesure de référence.

Un chiffre de ce baromètre touche directement notre sujet : 50 % des personnes interrogées citent l’impact environnemental des produits solaires comme un frein, contre 54 % en 2024. Le doute environnemental n’est donc pas une abstraction de laboratoire ; il reste toutefois un frein déclaré, que ce baromètre ne relie à aucun renoncement mesuré.

Ce à quoi on s’expose en renonçant

En face, l’ordre de grandeur sanitaire n’a rien d’incertain. L’Institut national du cancer et Santé publique France estiment à 17 922 le nombre de nouveaux cas de mélanome cutané en France métropolitaine en 2023, et à 1 922 le nombre de décès en 2012. Ces chiffres sont d’une tout autre nature que ceux discutés plus haut : ils ne portent pas sur un effet observé en aquarium, mais sur une population.

Ce que disent les dermatologues

Lors des débats sur les interdictions locales de 2018 et 2019, l’American Academy of Dermatology a rappelé que la photoprotection reste sûre et efficace, et exprimé la crainte que ces interdictions produisent un effet dissuasif sur son usage.

Le lien entre exposition aux ultraviolets et cancers de la peau est établi, et documenté en France par des chiffres d’incidence annuels. L’incertitude décrite dans cet article porte sur l’environnement marin, pas sur l’intérêt de se protéger. La conduite à tenir est de continuer à se protéger, en combinant ombre, vêtements et produit solaire, et en portant l’attention sur la composition du produit choisi.

Bon à savoir. Le lien entre exposition aux ultraviolets et cancers de la peau est établi, et documenté en France par des chiffres d’incidence annuels. L’incertitude décrite dans cet article porte sur l’environnement marin, pas sur l’intérêt de se protéger : continuez à vous protéger, en combinant ombre, vêtements et produit solaire, et en portant l’attention sur la composition du produit choisi.

Ce que vous pouvez faire, sans renoncer à vous protéger

Lire la liste INCI plutôt que le bandeau

L’information utile ne se trouve pas sur la face avant du flacon mais au dos, dans la liste INCI, dont les noms sont normalisés et identiques d’un pays à l’autre. Les filtres organiques y apparaissent sous les intitulés Benzophenone-3, Ethylhexyl Methoxycinnamate, Octocrylene ou Homosalate. Les filtres minéraux se lisent Titanium Dioxide et Zinc Oxide, parfois suivis de la mention [nano]. Savoir lire cette liste vaut mieux que se fier à un bandeau que rien ne définit ; cela ne dit pas pour autant qu’un produit serait sans effet sur le milieu marin.

Réduire le lessivage

Puisqu’au moins un quart du produit appliqué se détache pendant la baignade, le moment de l’application compte. Appliquer le produit sur peau sèche, 20 à 30 minutes avant d’entrer dans l’eau, laisse au film le temps de se fixer ; renouveler l’application après séchage plutôt que juste avant de replonger limite d’autant ce qui part immédiatement dans l’eau.

Les protections qui n’entrent pas dans l’eau

Le produit solaire n’est qu’un des moyens de se protéger, et c’est le seul qui se dilue dans la mer. L’ombre, un textile anti-UV, un chapeau à bords larges et l’évitement des heures les plus intenses réduisent l’exposition sans rien rejeter. Combiner ces moyens avec un produit solaire, plutôt que de faire reposer toute la protection sur le seul flacon, est la façon la plus simple de traiter les deux préoccupations à la fois.

Questions fréquentes sur la crème solaire et les océans

La crème solaire abîme-t-elle vraiment les coraux ?

En laboratoire, oui : plusieurs filtres UV endommagent le corail à des concentrations allant du microgramme au milligramme par litre, et un mécanisme biochimique a été décrit dans Science en 2022. En mer, près des récifs, les relevés se situent autour du nanogramme par litre, soit mille à un million de fois moins. Les revues de synthèse estiment qu’en l’état des données, le lien ne peut pas être établi en milieu naturel.

Que veut dire « reef safe » sur un flacon ?

Rien de défini. L’université de Plymouth qualifie elle-même l’expression de terme marketing non réglementé : aucun texte ne fixe la composition attendue ni les essais qui devraient l’étayer. L’ANSES recommande depuis le 21 juillet 2025 que les produits contenant les filtres qu’elle a identifiés comme à risque ne revendiquent pas d’innocuité pour les récifs. La directive européenne EmpCo, applicable au 27 septembre 2026, interdira les allégations environnementales génériques non étayées.

Quels filtres solaires sont interdits, et où ?

Aucun n’est interdit dans l’Union européenne : le règlement (UE) 2022/1176 a seulement abaissé les teneurs maximales de la benzophénone-3 et de l’octocrylène, applicables depuis le 28 juillet 2023. Des interdictions de vente existent à Hawaï et à Bonaire depuis le 1ᵉʳ janvier 2021, et à Palaos depuis le 1ᵉʳ janvier 2020. Ces textes encadrent la commercialisation sur place ; vérifiez les règles de votre destination avant de partir.

Les crèmes minérales sont-elles meilleures pour l’océan ?

Rien ne le démontre. Un essai publié en 2018 par Corinaldesi et ses collègues rapporte un blanchissement rapide d’Acropora exposé à des nanoparticules d’oxyde de zinc non enrobées, à 6,3 ppm, une concentration de laboratoire très supérieure à celles mesurées en mer, alors qu’un dioxyde de titane enrobé est resté peu actif dans le même essai. Minéral ne signifie donc pas sans effet sur le milieu marin, et le comportement dépend de l’enrobage et de la taille des particules.

Faut-il utiliser moins de crème solaire pour protéger la mer ?

Le lien entre exposition aux ultraviolets et cancers de la peau est établi, et documenté en France par des chiffres d’incidence annuels. L’incertitude décrite dans cet article porte sur l’environnement marin, pas sur l’intérêt de se protéger. La conduite à tenir est de continuer à se protéger, en combinant ombre, vêtements et produit solaire, et en portant l’attention sur la composition du produit choisi.

Comment repérer un filtre chimique sur l’étiquette ?

Regardez la liste INCI, au dos du flacon, plutôt que le bandeau à l’avant. Les filtres organiques y apparaissent sous les noms Benzophenone-3, Ethylhexyl Methoxycinnamate, Octocrylene ou Homosalate. Les filtres minéraux se lisent Titanium Dioxide et Zinc Oxide, parfois suivis de la mention nano lorsque la substance est sous forme nanoparticulaire. Ces intitulés sont normalisés et identiques d’un pays à l’autre.

Quelle part de la crème part dans l’eau quand on se baigne ?

La littérature retient qu’au moins 25 % du produit appliqué se détache pendant la baignade, et avance plus de 35 kg de dépôts par jour pour une plage fréquentée par 1 000 visiteurs. Ces valeurs sont des extrapolations, reconstituées à partir d’hypothèses d’usage. Une part importante des filtres UV rejoint par ailleurs la mer par les eaux usées, douches et lessives, et pas seulement par la baignade.