Dans certaines zones du Pacifique est, la surface de l’océan s’est élevée cette année, selon la NASA, de 30 à 40 centimètres au-dessus de sa hauteur normale, pendant qu’elle s’abaissait de 15 à 20 centimètres autour de l’Indonésie. Comment quelques dizaines de centimètres, mesurés depuis l’orbite, renseignent-ils sur la chaleur accumulée par un épisode El Niño ? Les trois cartes publiées le 23 octobre 2026 par NASA Earth Observatory, qui alignent octobre 1997, octobre 2015 et octobre 2026, permettent de suivre la réponse maillon par maillon.
La question est d’abord physique. Rien n’oblige, à première vue, la surface d’un océan à monter d’un côté et à descendre de l’autre. Le Pacifique équatorial n’est pourtant pas de niveau : en temps normal, sa surface est plus haute à l’ouest qu’à l’est. C’est le renversement de cette pente qui signale un épisode El Niño.
Le point de départ tient en trois images. Le 23 octobre, NASA Earth Observatory a publié trois cartes d’anomalie de hauteur de la mer du Pacifique, issues de données traitées au JPL dans le cadre du projet NASA-SSH : le 13 octobre 1997 vu par TOPEX/Poseidon, le 12 octobre 2015 par Jason-2, le 12 octobre 2026 par Sentinel-6 Michael Freilich. Trois satellites, une seule série de mesures.
Un demi-mètre de pente renversée d’un bord à l’autre du Pacifique
Les amplitudes chiffrées viennent d’une autre page de la NASA, publiée le 15 octobre. Au cours de l’épisode 2026, après l’arrivée des ondes de Kelvin dans l’est du bassin début avril, la mer s’est élevée de 30 à 40 centimètres (1 à 1,3 pied) dans certaines zones du Pacifique est. Elle s’est abaissée de 15 à 20 centimètres sous la normale autour de l’Indonésie et du nord de l’Australie. La NASA ne donne ni la date exacte ni l’emprise précise de ces valeurs : elles décrivent des zones, pas l’ensemble du Pacifique est.
Mis bout à bout, ces deux écarts donnent l’ordre de grandeur du phénomène. Entre une rive haute de 30 à 40 centimètres et une rive basse de 15 à 20 centimètres, le basculement atteint, en anomalie, 45 à 60 centimètres, étalé sur un océan large de plusieurs milliers de kilomètres. Ce n’est ni une vague ni une montée locale. C’est une pente qui bascule. La configuration normale, mer plus haute à l’ouest, s’inverse.
Mesurer une inclinaison aussi douce exige un instrument fin. Les satellites Sentinel-6 relèvent la hauteur de tout l’océan tous les dix jours, à une fraction de pouce près, soit à moins de 2,54 centimètres. Un basculement de 45 à 60 centimètres dépasse donc de loin leur marge de mesure.
Les cartes du 23 octobre ne montrent pas, elles, de hauteurs brutes. Le cycle saisonnier et la tendance de long terme en ont été retirés pour isoler les anomalies liées à El Niño et aux autres phénomènes naturels de court terme. Le rouge signale une mer plus haute que la moyenne, le blanc une mer normale, le bleu une mer plus basse.
Des alizés qui faiblissent et une eau chaude qui reflue vers l’est
La pente normale a une cause : le vent. Les alizés maintiennent l’eau chaude accumulée dans l’ouest du bassin, où la mer est plus haute. Le long des côtes américaines, de l’eau froide remonte des profondeurs pour remplacer l’eau de surface : c’est la remontée d’eau froide, ou upwelling.
Quand les alizés faiblissent, cet équilibre se défait. L’eau chaude n’est plus retenue à l’ouest et reflue vers l’est. L’est se réchauffe, l’air y monte davantage, la répartition des pressions se modifie, et les alizés faiblissent encore, voire s’inversent. Moins de vent renvoie plus d’eau chaude vers l’est, qui se réchauffe davantage. La boucle se referme. Une fois lancée, elle s’entretient elle-même, et c’est ce qui distingue El Niño d’un simple réchauffement de surface.
Le transfert de chaleur se fait par à-coups, sous forme d’ondes de Kelvin. Une onde de Kelvin est un renflement d’eau chaude qui traverse le bassin d’ouest en est. Lors de son passage, des vents d’ouest temporaires accumulent l’eau chaude à l’est : la couche chaude s’épaissit, la thermocline, frontière entre l’eau chaude de surface et l’eau plus froide située dessous, s’enfonce, et l’upwelling le long des côtes américaines est bloqué. L’eau froide ne remonte plus. L’est perd sa source de fraîcheur.
L’année 2026 a parcouru cette séquence à un rythme rapide. L’année 2025 était une année de La Niña faible, avec un RONI compris entre −0,4 et −1,1 °C selon les trimestres. Selon la NASA, un premier indice est apparu en janvier 2026 : une onde de Kelvin repérée près de la Micronésie. Début avril, ces ondes avaient atteint le Pacifique est. La NOAA a déclaré El Niño le 11 juin 2026, d’après la page de NASA Earth Observatory du 18 juin, après plusieurs mois consécutifs de températures de surface supérieures d’au moins 0,5 °C à la moyenne dans le Pacifique équatorial central et est. Le RONI, l’indice de référence du CPC détaillé plus bas, est ensuite passé de +0,5 °C (avril-juin) à +1,7 °C (juillet-septembre, estimation provisoire). Ce tempo explique pourquoi la NASA juge que l’épisode 2026 s’est installé bien plus soudainement que celui de 1997-1998.
Encore fallait-il que l’atmosphère suive. Un océan chaud ne suffit pas. Dans sa discussion du 8 octobre 2026, le Climate Prediction Center de la NOAA relève des anomalies de vents d’ouest en basse couche du Pacifique ouest jusqu’au centre-est, une convection et des pluies renforcées du centre à l’est du bassin, une convection réduite sur l’Indonésie, et des indices d’oscillation australe, le versant atmosphérique du phénomène, nettement négatifs. C’est cette convergence entre les deux milieux qui fonde son diagnostic d’un système couplé océan-atmosphère en renforcement, et le maintien du statut El Niño Advisory. Le phénomène revient environ tous les deux à sept ans ; ses bases sont exposées dans l’article consacré au phénomène El Niño.
Quelques centimètres de dilatation pour lire une chaleur enfouie
Reste le maillon qui justifie l’usage des satellites. Une hauteur se mesure en centimètres, une température en degrés. La chaleur, elle, est une quantité : elle dépend à la fois de l’écart de température et de l’épaisseur d’eau qui le porte. Celle d’El Niño se loge en profondeur. Le lien entre hauteur et chaleur est la dilatation thermique : l’eau occupe plus de volume quand elle se réchauffe. Lorsque la couche chaude s’épaissit et que la thermocline s’enfonce, c’est toute la colonne d’eau qui gonfle, et la surface monte.
La conséquence va contre l’intuition. Un thermomètre de surface ne voit que le dessus de l’eau. Un altimètre, lui, enregistre l’effet de toute la couche chaude, sur toute son épaisseur. Il intègre. C’est pourquoi la NASA présente la hauteur de mer comme une mesure de la chaleur stockée sous la surface, au-delà de la seule température de surface.
Les relevés du CPC du 8 octobre montrent l’écart entre les deux étages. En surface, les anomalies dépassent +4,0 °C dans certaines parties du Pacifique équatorial est ; les indices régionaux atteignent +3,9 °C pour Niño-1+2 et +3,0 °C pour Niño-3. En profondeur, l’indice de température de sous-surface, calculé entre 180° et 100° O, est très au-dessus de la moyenne, la thermocline est plus profonde que la normale, et les anomalies dépassent +10,0 °C dans le Pacifique est. Ce sont des écarts à la normale, pas des températures. Là où la thermocline s’est enfoncée, de l’eau chaude occupe une profondeur où se trouve d’ordinaire de l’eau froide : l’anomalie y devient bien plus forte qu’en surface.
Ces valeurs ne portent pas toutes sur la même zone. La NASA cite, à la mi-octobre, une estimation de Josh Willis d’environ +1,7 °C pour les températures de surface du Pacifique est au-dessus de la moyenne de long terme. Il s’agit d’une moyenne sur une zone plus large que les maximums relevés par le CPC, non d’une contradiction avec eux : les indices nommés par région restent la référence la plus précise.
L’écart entre surface et profondeur a une portée climatique. Une couche chaude mince pèse peu sur le climat ; un grand réservoir de chaleur en profondeur pèse davantage, et une hauteur de mer élevée signale un réservoir capable de durer. Une hauteur n’est pas une température. Elle indique une quantité de chaleur stockée, sans se convertir en degrés sur la carte.
Trois décennies de satellites alignés sur la même trace
Comparer octobre 2026 à octobre 1997 suppose que les deux mesures soient comparables. Elles le sont parce que l’altimétrie satellitaire suit la hauteur de l’océan sans interruption depuis 1993, soit depuis plus de trente ans, avec des satellites quasi identiques qui survolent une trace au sol presque identique. Chaque mission chevauche la suivante : pendant la période où deux satellites volent ensemble, leurs mesures s’étalonnent l’une sur l’autre. TOPEX/Poseidon en 1997, Jason-2 en 2015 et Sentinel-6 Michael Freilich en 2026 appartiennent à cette même lignée ; le dernier a été lancé en 2020 par la NASA, dans une mission conduite par l’ESA. D’autres variables du climat se suivent aussi depuis l’orbite, comme le détaille l’article sur ce que les satellites voient d’une sécheresse.
Pour Josh Willis, responsable scientifique des missions de niveau de la mer au JPL, cité par NASA Earth Observatory, c’est cette continuité qui permet de remonter le temps et de comparer l’épisode actuel à celui de 1997. Il en tire une appréciation sur l’épisode en cours : « Pour l’instant, celui-ci est en passe d’être encore plus important. » La phrase ne décrit plus l’instrument. C’est une projection de chercheur, fondée sur la dynamique de l’épisode et sur les prévisions. L’indice observé à la fin de l’été place encore 2026 au niveau de 1997, et non au-dessus, comme le montrent les valeurs détaillées plus bas.
La continuité a une contrepartie : un point de départ. Avant 1993, il n’existe aucune carte altimétrique comparable. L’épisode de 1982-1983, pourtant le plus fort de la série RONI ouverte en 1950, échappe donc entièrement à cette comparaison. L’altimétrie ne peut situer 2026 que par rapport à 1997 et à 2015. Deux références coexistent ainsi dans les publications sur l’épisode : depuis 1950 pour les indices de température, depuis 1993 pour la hauteur de mer. Elles ne désignent pas le même classement.

1997, 2015, 2026 : trois cartes, trois façons de toucher terre
Posées côte à côte, les cartes du 23 octobre ne disent pas seulement qu’El Niño est fort. Elles montrent où sa chaleur s’est placée. En octobre 2026 comme en octobre 1997, la mer est basse à l’ouest, haute à l’est, et l’eau haute et chaude s’étend jusqu’aux côtes d’Amérique du Sud ; la NASA juge les deux configurations semblables. En octobre 2015, l’eau anormalement haute et chaude n’atteignait pas l’Amérique du Sud dans la même mesure.
Cette différence ne tient pas à la force. Selon la table RONI du CPC, 1997 et 2015 culminent tous deux à +2,3 °C : l’épisode 2015-2016 n’était pas plus faible, sa chaleur était disposée autrement. Or la géométrie de la chaleur oriente les pluies. Là où l’eau chaude s’adosse à l’Amérique du Sud, la convection se déplace loin vers l’est du bassin. En 2015, avec une chaleur moins poussée vers la côte, les pluies de l’hiver 2015-2016 se sont concentrées sur l’Amérique centrale et le sud-est des États-Unis, avec d’importantes inondations au Mexique. En 1997-1998, la Californie et le sud des États-Unis ont reçu beaucoup de pluie.
Les deux épisodes ont eu des effets à l’échelle de la planète : incendies en Indonésie et en Amazonie, pertes de récoltes liées à la sécheresse en Afrique australe, fortes pluies et inondations côtières en Californie du Sud. La ressemblance de 2026 avec 1997 fonde l’hypothèse d’effets proches cette saison. Une hypothèse, pas un pronostic.
Le chemin suivi diffère aussi. Au 8 juin 2026, selon NASA Earth Observatory, le Pacifique ouest ressemblait déjà à celui de 1997, mais l’est accusait un retard, avec moins d’ondes de Kelvin accumulées. Sur la carte du 12 octobre, ce retard n’apparaît plus : l’eau haute et chaude touche la côte sud-américaine comme en 1997. Les écosystèmes situés sur son trajet, comme ceux des Galápagos, sont abordés dans l’article sur les coraux des Galápagos face à l’intensité d’El Niño.
Josh Willis pose une limite que la carte ne lève pas. L’influence d’El Niño se propage dans une atmosphère chaotique, et son signal se brouille au-delà des tropiques. Ressembler à 1997 ne signifie donc pas reproduire 1997. Hors des tropiques, la carte d’octobre renseigne sur la source de chaleur, pas sur le temps qu’il fera.
| Carte | Satellite | Position de l’eau haute et chaude | Pluies de l’hiver suivant |
|---|---|---|---|
| 13 octobre 1997 | TOPEX/Poseidon | Mer basse à l’ouest, haute à l’est, jusqu’aux côtes d’Amérique du Sud | Beaucoup de pluie en Californie et dans le sud des États-Unis (1997-1998) |
| 12 octobre 2015 | Jason-2 | N’atteint pas l’Amérique du Sud dans la même mesure | Concentrées sur l’Amérique centrale et le sud-est des États-Unis, inondations au Mexique (2015-2016) |
| 12 octobre 2026 | Sentinel-6 Michael Freilich | Configuration jugée semblable à 1997 | À venir ; la ressemblance ne garantit pas les mêmes effets |
Un record qui dépend du thermomètre choisi
Trois valeurs de l’indice Niño 3.4, publiées à six jours d’intervalle début octobre, semblent se contredire. Le CPC donne +2,1 °C pour le dernier mois dans sa discussion du 8 octobre. L’Organisation météorologique mondiale (OMM), le même jour, indique +2,5 °C pour août 2026. Météo-France, le 2 octobre, retient +2,8 °C en moyenne en août. Ces chiffres ne forment ni une progression ni un désaccord sur l’état de l’océan.
Niño 3.4 désigne une zone du Pacifique équatorial, entre 5° N et 5° S et entre 120° et 170° O, dont on suit l’écart de température de surface à une moyenne. Tout dépend de cette moyenne. Le CPC calcule ses anomalies par rapport à 1991-2020, l’OMM, dans sa mise à jour climatique saisonnière du 8 octobre, par rapport à 1993-2009, et Météo-France ne précise pas sa période de référence. Les jeux de données et les mois couverts diffèrent aussi. Changer de référence déplace le zéro. La valeur suit.
Le CPC ajoute une correction. Son Relative Oceanic Niño Index (RONI) part de la moyenne glissante sur trois mois des anomalies de surface de la zone Niño 3.4, tirées du jeu ERSST v6. Il en retranche l’anomalie moyenne de toute la bande tropicale, entre 20° N et 20° S, puis réajuste le résultat à la variance de l’indice Niño 3.4. Sa période de référence est 1991-2020, son seuil d’El Niño +0,5 °C, et ses valeurs récentes restent des estimations révisables pendant deux mois. Les deux indices ne répondent donc pas à la même question : Niño 3.4 dit de combien la zone est plus chaude que sa propre moyenne passée ; le RONI, de combien elle dépasse le reste des tropiques. Un océan tropical globalement réchauffé gonfle le premier, pas le second.
Ce choix redessine le classement. En Niño 3.4 brut, l’OMM situe le record antérieur à +2,6 °C, sur novembre 2015-janvier 2016. En RONI, le sommet depuis 1950 revient à 1982-1983, avec +2,4 °C (novembre-janvier 1982 et décembre-février 1983), devant 1997 (octobre-décembre et novembre-janvier) et 2015 (novembre-janvier), tous deux à +2,3 °C ; l’épisode 2023-2024 retombe à +1,4 °C. Le record dépend de l’indice. Parler du plus fort El Niño sans nommer l’instrument ne désigne rien de précis.
La prévision de l’OMM se lit dans la même logique. L’organisation anticipe environ +3,7 °C en moyenne sur octobre-décembre en Niño 3.4, avec un pic vers décembre, soit au-dessus du record antérieur de +2,6 °C de la même série. Ce +3,7 °C ne se compare pas au +2,4 °C du RONI. Les deux nombres ne sont pas sur la même échelle.
Les probabilités publiées par le CPC le 8 octobre portent, elles, sur le RONI. La probabilité d’un épisode dépassant tous les El Niño depuis 1950, c’est-à-dire d’un RONI trimestriel d’au moins +2,5 °C, au-delà du pic de 1982-1983, est de 54 % pour septembre-novembre, 83 % pour octobre-décembre et 70 % pour novembre-janvier. La probabilité d’un El Niño fort à très fort jusqu’en janvier-mars 2027 est, elle, supérieure à 83 %. Dans la discussion du CPC, le chiffre de 83 % désigne donc le dépassement de tous les épisodes mesurés depuis 1950 sur octobre-décembre ; le maintien d’un épisode fort à très fort pendant l’hiver est jugé plus probable encore.
Au même stade de l’année, la mesure reste en deçà de la prévision. Sur juillet-septembre, le RONI 2026 s’établit à +1,7 °C, une estimation provisoire révisable pendant deux mois, contre +1,8 °C en 1997 et +1,5 °C en 2015. L’épisode est comparable à 1997, pas encore supérieur. Son rang au-dessus de tous les épisodes depuis 1950 reste, fin octobre, une prévision et non un constat.
| Organisme | Indice | Valeur | Période couverte | Référence |
|---|---|---|---|---|
| NOAA CPC | Niño 3.4 | +2,1 °C | Dernier mois (discussion du 8 octobre) | 1991-2020 |
| OMM | Niño 3.4 | +2,5 °C | Août 2026 | 1993-2009 |
| Météo-France | Niño 3.4 | +2,8 °C | Août 2026 | Non précisée |
| NOAA CPC | RONI | +1,7 °C (estimation provisoire) | Juillet-septembre 2026 | 1991-2020, bande tropicale retranchée |
| OMM | Niño 3.4, prévision | Environ +3,7 °C | Octobre-décembre 2026 | 1993-2009 |
Une chaleur restituée, pas ajoutée
Le lien entre un Pacifique plus haut et une planète plus chaude passe par une distinction que Celeste Saulo, secrétaire générale de l’OMM, a formulée devant le Global Heat Forum de Bangkok, tenu du 6 au 9 octobre, selon la mise à jour de l’OMM du 8 octobre : « El Niño n’ajoute pas de chaleur nouvelle à la planète. Il libère la chaleur que l’océan stockait déjà sous la surface. » La phrase sépare deux opérations que l’usage confond : produire de la chaleur et la déplacer. El Niño relève de la seconde. La chaleur accumulée dans la couche chaude, celle qui fait gonfler la colonne d’eau sous l’altimètre, remonte vers l’atmosphère.
Ce déstockage n’a pas lieu sur un fond neutre. Selon l’OMM, août 2026 a été le mois d’août le plus chaud jamais mesuré d’après Copernicus, la NOAA et la NASA, et la température de surface de l’océan mondial a atteint ce mois-là un maximum jamais observé. Météo-France ajoute qu’en août 2026 les températures de surface mondiales ont égalé le record de mars 2024, selon Copernicus. La chaleur restituée par El Niño s’ajoute donc à une tendance de fond déjà au plus haut. Elle ne la crée pas.
D’où l’estimation de Météo-France du 2 octobre : la combinaison d’El Niño et du changement climatique augmente la probabilité d’une température moyenne planétaire proche de celle de 2024, voire supérieure, en 2026 ou en 2027. L’année 2024 avait dépassé le seuil de +1,5 °C par rapport à la période 1850-1900. Ce raisonnement relie les deux phénomènes par addition, pas par causalité. Les bulletins cités n’établissent pas que le réchauffement provoque El Niño ou le rend plus fréquent.
Des pluies et des sécheresses redistribuées, jusqu’en outre-mer
Les effets à distance d’El Niño, appelés téléconnexions, ne fonctionnent pas comme une prévision. Un Pacifique est plus chaud déplace la convection, ce qui modifie la circulation atmosphérique et rend certaines régions plus susceptibles d’être humides ou sèches sur une saison. Le résultat est un déplacement de probabilités. Le CPC le dit dans sa discussion du 8 octobre : avec un épisode de cette ampleur, les chances de subir des effets conformes à El Niño augmentent, sans être garanties.
La durée, elle, fait peu de doute. L’OMM, sur la base du consensus de treize centres nationaux et internationaux, juge la persistance de l’épisode quasi certaine, à près de 100 %, jusqu’en février 2027, comme elle l’annonçait déjà dans sa mise à jour du 3 septembre. Pour octobre-décembre, elle signale des conditions plus humides probables sur la Grande Corne de l’Afrique, une partie de l’Amérique du Nord au sud de 45° N et le sud-est de l’Amérique du Sud. Elle attend des conditions plus sèches sur le sous-continent indien, le sud de l’Amérique centrale, une partie des Caraïbes et le nord-ouest de l’Amérique du Sud, ainsi qu’un signal sec sur le Pacifique ouest. Ces signaux ne remplacent pas les prévisions nationales. Le cas de l’Afrique de l’Est est développé dans l’article sur El Niño et les récoltes de la Corne de l’Afrique.
Pour l’Europe, Météo-France décrit un signal moyen ténu : un début d’hiver un peu plus pluvieux et tempéré en Europe de l’Ouest, puis une fin d’hiver plus froide en Scandinavie, plus chaude en Méditerranée et un peu plus pluvieuse au sud-ouest du continent. Cet effet est bien plus faible que la tendance au réchauffement, et il n’est ni systématique ni directement lié à l’intensité de l’épisode. Il ne dessine pas l’hiver à venir en France métropolitaine. Le CPC, l’OMM et Météo-France convergent sur ce point : un épisode plus intense n’annonce pas mécaniquement des effets locaux plus marqués.
Pour les territoires ultramarins, l’épisode pèse plus concrètement. En Guyane, d’après Météo-France le 28 septembre, juillet et août 2026 ont été les plus secs depuis 1967, et août 2026 le mois le plus chaud enregistré. Les risques identifiés sont matériels : fleuves bas, forages d’eau potable asséchés, remontée du biseau salin, c’est-à-dire l’avancée de l’eau salée dans les cours d’eau. Ces impacts peuvent se prolonger une bonne partie de 2027. En Nouvelle-Calédonie, l’épisode accroît le risque de sécheresse et peut étendre la saison cyclonique. En Polynésie, il apporte plus de pluie aux Marquises et moins aux Australes. À Wallis-et-Futuna, l’impact attendu est faible ou nul.
Novembre et décembre, l’épreuve du pic
La question ouverte se formule simplement : le réservoir de chaleur que montrent les cartes portera-t-il l’épisode au-delà de tous ceux mesurés depuis 1950, ou se videra-t-il avant ? Météo-France attend le maximum en novembre ou décembre 2026, l’OMM vers décembre. Un premier élément de réponse viendra de la valeur RONI d’août-octobre, que le CPC publie avant le 5 novembre et qui restera révisable pendant deux mois. La discussion ENSO suivante du CPC est prévue le 12 novembre 2026 ; elle remplacera les chiffres du 8 octobre utilisés ici.
La hauteur de la mer, elle, continuera d’être relevée tous les dix jours. Si la bosse de l’est s’affaisse, le réservoir se vide. Si elle tient, l’épisode garde de quoi durer.
FAQ — El Niño 2026 et la hauteur de la mer
Qu’est-ce qu’El Niño, en termes physiques ?
C’est un couplage entre l’océan et l’atmosphère du Pacifique équatorial. Quand les alizés faiblissent, l’eau chaude accumulée à l’ouest reflue vers l’est ; l’est se réchauffe, ce qui affaiblit encore les vents et amplifie le réchauffement. La boucle s’entretient elle-même. Le phénomène revient environ tous les deux à sept ans.
Comment un satellite peut-il mesurer El Niño ?
Un altimètre mesure la hauteur de la surface de la mer. L’eau se dilate en chauffant : quand la couche chaude s’épaissit et que la thermocline s’enfonce, la colonne d’eau gonfle et la surface monte. La hauteur renseigne donc sur la chaleur stockée en profondeur, pas seulement en surface. Elle reste un indicateur de chaleur, pas une température.
Pourquoi l’épisode 2026 est-il comparé à celui de 1997 ?
Sur les cartes d’octobre publiées par NASA Earth Observatory le 23 octobre 2026, les deux épisodes montrent une mer basse à l’ouest, haute à l’est, et une eau chaude qui s’étend jusqu’aux côtes d’Amérique du Sud. En 2015, cette eau n’atteignait pas l’Amérique du Sud dans la même mesure. Cette géométrie oriente les pluies, mais la ressemblance ne garantit pas des effets identiques.
L’El Niño 2026 est-il le plus fort depuis 1950 ?
Pas à ce stade de la mesure. Sur juillet-septembre, le RONI du CPC est de +1,7 °C, estimation provisoire, contre +1,8 °C en 1997 et +1,5 °C en 2015. Le CPC estime à 83 % la probabilité que le RONI d’octobre-décembre atteigne au moins +2,5 °C, au-delà du pic de 1982-1983. C’est une prévision, pas un constat.
Pourquoi les valeurs de Niño 3.4 diffèrent-elles d’un organisme à l’autre ?
Le CPC donne +2,1 °C pour le dernier mois, l’OMM +2,5 °C pour août 2026, Météo-France +2,8 °C pour août. Les jeux de données, les mois couverts et les périodes de référence diffèrent : 1991-2020 au CPC, 1993-2009 à l’OMM, non précisée par Météo-France. Ces valeurs ne se comparent pas entre elles comme une évolution.
Quels effets attendre en France métropolitaine et en outre-mer ?
En métropole, Météo-France décrit un signal moyen faible, non systématique et bien inférieur à la tendance au réchauffement : il ne permet pas d’annoncer l’hiver. En outre-mer, l’épisode pèse davantage : la Guyane a connu en juillet et août 2026 ses mois les plus secs depuis 1967, et la Nouvelle-Calédonie fait face à un risque accru de sécheresse. Les bulletins de Météo-France pour chaque territoire restent la référence.
El Niño va-t-il entraîner un record de température mondiale ?
El Niño n’ajoute pas de chaleur à la planète : il restitue à l’atmosphère une chaleur que l’océan stockait. Ce déstockage s’ajoute à un océan mondial dont la surface a atteint en août 2026 un maximum jamais observé. Selon Météo-France, la probabilité d’une température mondiale proche ou supérieure à celle de 2024 augmente pour 2026 ou 2027. Les sources citées n’établissent pas que le réchauffement cause El Niño.
