Le samedi 8 août 2026 à 21 h 00, EDF a mis à l’arrêt le réacteur n° 2 de la centrale nucléaire de Golfech, dans le Tarn-et-Garonne. Le réacteur n° 1 étant déjà à l’arrêt pour maintenance et remplacement du combustible, le site s’est retrouvé sans aucune unité en service. Motif annoncé par l’exploitant : la température de la Garonne, qui « devrait atteindre 28 °C » le dimanche 9 août. Depuis, ce chiffre circule comme s’il s’agissait d’un thermomètre de fleuve déclenchant un arrêt automatique. Ce n’est pas ce que dit le texte. Golfech se refroidit en circuit fermé, le seuil réglementaire ne porte pas sur la Garonne elle-même, et son franchissement ouvre en principe une alternative plutôt qu’une obligation d’arrêt. Voici ce que prévoit l’arrêté du 18 septembre 2006, et ce que l’on sait réellement de ces deux journées.
Ce qui s’est passé à Golfech entre le 7 et le 9 août 2026
La chronologie, horodatage par horodatage
Le vendredi 7 août 2026 à 11 h 57, l’unité n° 2 était reconnectée au réseau électrique national. EDF l’annonçait dans un communiqué intitulé « L’unité de production n°2 reconnectée au réseau électrique national », repris par Radio Totem. « Les opérations de redémarrage se sont déroulées dans des conditions de sûreté conformes aux procédures en vigueur », y indiquait l’exploitant. Le lendemain soir, le samedi 8 août à 21 h 00, ce même réacteur était remis à l’arrêt. Entre les deux horodatages fournis par EDF, il s’écoule exactement 33 h 03. Les deux heures sont publiques : vous pouvez refaire l’opération.
Cette durée mérite qu’on s’y arrête, car les reprises de presse divergent. La dépêche de l’AFP du 9 août 2026 ne la chiffre pas : elle écrit « redémarré vendredi », puis « arrêté samedi soir ». Le titre publié par actu.orange.fr, d’après 6Médias-L’Express, retient « 33 heures ». Clubic annonce de son côté « quatre jours » en chapô, ce qui contredit sa propre narration interne (redémarrage vendredi, arrêt samedi soir), et une reprise agrégée place les deux événements le même jour. Seuls les horodatages d’EDF permettent de trancher, et ils donnent 33 heures.
Une centrale entièrement à l’arrêt
« Pour respecter la réglementation […], en anticipation, l’unité de production n° 2 […] a été mise à l’arrêt samedi 8 août 2026, à 21 h 00 », indique le communiqué d’EDF repris par l’AFP le 9 août 2026. La cause invoquée par l’exploitant tient en une phrase : « Les conditions climatiques de ces derniers jours ont entraîné une montée importante de la température de la Garonne qui devrait atteindre 28 °C, ce dimanche 9 août 2026. » Le réacteur n° 1 étant indisponible pour maintenance et remplacement du combustible, la centrale n’a plus injecté un seul mégawatt sur le réseau.
Retenez le temps du verbe : la Garonne « devrait atteindre » 28 °C. C’est une prévision d’exploitant, formulée la veille pour le lendemain, et non un relevé. Aucune mesure publique horodatée de la température du fleuve à hauteur de Golfech n’est consultable pour les 8 et 9 août 2026, comme le détaille plus bas la section consacrée à l’étiage. Le fait déclencheur de cet arrêt repose donc sur une anticipation d’EDF, pas sur une donnée publiée.
Ce que dit vraiment l’arrêté du 18 septembre 2006
Le texte applicable s’appelle l’arrêté du 18 septembre 2006 autorisant Électricité de France à poursuivre les prélèvements d’eau et les rejets d’effluents liquides et gazeux pour l’exploitation du site nucléaire de Golfech. Il a été publié au Journal officiel n° 254 du 1er novembre 2006 sous le NOR INDI0608384A, et signé de trois ministres : économie et industrie, santé, écologie. Il n’est pas confidentiel : il est consultable en intégralité sur Légifrance, et c’est son article 22 qui porte tout ce dont parlent les dépêches. Cet article est bâti en trois paragraphes : le I traite de la qualité des effluents, le II fixe le régime normal, le III organise ce qu’il nomme la « situation climatique exceptionnelle ».
Le régime normal : ce que le seuil mesure exactement
Voici la phrase telle qu’elle est écrite au II de l’article 22 : « La température des effluents à l’aval du rejet après mélange aux eaux de la Garonne est inférieure en moyenne journalière à 28 °C. » Trois éléments comptent dans cette formulation, et aucun n’est décoratif. La grandeur suivie est celle des effluents, c’est-à-dire de l’eau rejetée par l’installation. Elle est appréciée à l’aval du rejet, après mélange aux eaux du fleuve, donc une fois la dilution faite. Et elle s’apprécie en moyenne journalière, pas sur une pointe instantanée. Le même paragraphe plafonne par ailleurs l’échauffement entre l’amont et l’aval à 1,25 °C en moyenne horaire du 1er juin au 30 septembre, et à 2 °C en dehors de cette période.
Le régime exceptionnel : 30 °C, et une contrepartie
Le III de l’article 22 ouvre un second régime, celui de la « situation climatique exceptionnelle ». Il porte le plafond de température à l’aval après mélange de 28 à 30 °C en moyenne journalière, l’échauffement restant limité à 1,25 °C en moyenne horaire. Ce régime s’accompagne d’une mesure compensatoire : lorsque la moyenne journalière à l’aval dépasse 29 °C, un lâcher d’eau de 3 m³/s est imposé, après avis du préfet coordonnateur de bassin. Sa condition d’ouverture, elle, n’a rien de météorologique — et c’est le point que la section suivante détaille.
| Paramètre | Régime normal (art. 22, II) | Situation climatique exceptionnelle (art. 22, III) |
|---|---|---|
| Température à l’aval après mélange | Moins de 28 °C en moyenne journalière | Moins de 30 °C en moyenne journalière |
| Échauffement maximal amont/aval | 1,25 °C en moyenne horaire du 1er juin au 30 septembre ; 2 °C hors de cette période | 1,25 °C en moyenne horaire |
| Condition d’ouverture | Régime de droit commun, applicable en permanence | Seulement lorsque le réseau requiert le fonctionnement de la centrale (clause RTE ou équilibre production-consommation) |
| Mesure compensatoire | Aucune prévue à ce titre | Lâcher de 3 m³/s au-delà de 29 °C en moyenne journalière, après avis du préfet coordonnateur de bassin |
Attention — Le seuil de 28 °C ne se lit pas sur un thermomètre planté au milieu de la Garonne. Il porte sur la température des effluents à l’aval du rejet, après mélange aux eaux du fleuve, et il s’apprécie en moyenne journalière. Une pointe horaire supérieure ne suffit donc pas, à elle seule, à caractériser un dépassement.
Pourquoi 28 °C ne veut pas dire « arrêt automatique » : la clause RTE
C’est ici que le dossier bascule. Le régime de situation climatique exceptionnelle ne se déclenche pas parce qu’il fait chaud. Il s’applique, dit l’arrêté, dans les seules situations « où le réseau de transport d’électricité (RTE) requiert le fonctionnement de la centrale nucléaire de Golfech à un niveau de puissance minimal ou quand l’équilibre entre la consommation et la production d’électricité nécessite le fonctionnement de la centrale nucléaire de Golfech ». Les deux branches de la phrase disent la même chose : un besoin du système électrique, jamais la météo. Autrement dit : la porte qui permet de produire au-delà de 28 °C ne s’ouvre que si le gestionnaire du réseau a besoin de cette centrale-là, à ce moment-là. Le déclencheur n’est pas la canicule, c’est la tension sur le système électrique.
Appliquée au 8 août 2026, cette clause change complètement la lecture de l’événement. EDF déclarait le même jour à l’AFP : « Il n’y a pas d’alerte, le niveau de production est suffisant pour répondre à la demande. » Et RTE, dans une actualité institutionnelle du 22 juin 2026, indiquait déjà que « la sécurité d’approvisionnement en électricité n’appelle aucune vigilance particulière », malgré la canicule alors en cours. Si le système dispose de marge, la condition d’ouverture du régime dérogatoire n’est pas remplie — et il ne reste que la limite de 28 °C. C’est une lecture du texte réglementaire, croisée avec ces deux déclarations : EDF n’a pas explicité publiquement ce raisonnement, et la motivation exacte de sa décision du 8 août ne peut donc être qu’inférée, non établie.
Le renversement est instructif. On raconte volontiers que la chaleur oblige à arrêter les réacteurs. Le mécanisme réel est plus retors : la chaleur ferme la voie normale, et c’est l’abondance d’électricité qui ferme la voie de secours. Si vous voulez comprendre ce que signifie concrètement une marge de production côté gestionnaire de réseau, nous avons détaillé ailleurs comment le réseau électrique absorbe une perte de production.
Cette mécanique dessine aussi les étés à venir. La référence hydrologique du mois d’août à la station de Lamagistère, sur la Garonne, est de 115 m³/s de débit moyen interannuel selon l’Hydroportail. Plus le fleuve est bas et chaud, plus la limite de 28 °C sera approchée tôt dans la saison ; plus le parc de production est confortable, moins la clause RTE aura de chances de s’ouvrir. Les deux courbes ne bougent pas dans le même sens, et rien dans le texte de 2006 ne les articule autrement que par cette condition unique.
Deux tours de 178,5 mètres : comment Golfech se refroidit vraiment
Une précision technique s’impose, car elle invalide l’image la plus répandue. Golfech ne fait pas transiter la Garonne dans son condenseur pour la rejeter réchauffée en aval. Le site fonctionne en circuit fermé, dit aussi semi-fermé, avec deux tours aéroréfrigérantes — une par tranche — culminant à 178,5 m, les plus hautes d’Europe. Le prélèvement dans le fleuve ne sert qu’à compenser l’eau évaporée dans ces tours et à refroidir les circuits auxiliaires. Le raisonnement « la centrale chauffe le fleuve en le traversant » décrit une autre architecture que celle-ci.
Ce que fait une tour aéroréfrigérante
Le principe est celui de la transpiration. L’eau du circuit de refroidissement est dispersée en fines gouttelettes dans la tour, où l’air ascendant en évapore une petite fraction ; ce changement d’état absorbe beaucoup de chaleur, et l’eau restante redescend refroidie pour repartir en circuit. Le panache blanc visible au sommet n’est ni de la fumée ni de la vapeur radioactive : c’est cette eau évaporée, recondensée au contact de l’air plus froid. La conséquence est double : la centrale consomme réellement de l’eau, celle qui part dans l’atmosphère, mais elle en prélève beaucoup moins qu’une installation en circuit ouvert.
Circuit ouvert, circuit fermé : deux familles dans le parc français
Cette distinction structure tout le parc. Selon la Société française d’énergie nucléaire (Sfen), société savante du secteur, la France compte 30 réacteurs en circuit fermé et 26 en circuit ouvert, dont 14 en bord de mer et 12 en bord de fleuve. Un site en bord de mer ne rencontre pas la contrainte de débit ; un site fluvial en circuit ouvert la rencontre pleinement. Chaque réacteur de Golfech atteint 1 310 MWe nets (1 363 MWe bruts, 3 817 MWt), soit 2 620 MW pour le site : la mention « 1 300 MWe » que l’on lit souvent désigne le palier technique — ici le palier P’4 — et non la puissance nette de l’unité. Pour le mécanisme d’ensemble, notre dossier sur sécheresse et centrales nucléaires reprend le sujet à la racine.
Il existe même des configurations qui échappent à la contrainte. Laurent Leloup, directeur Prévention des risques environnement de la centrale de Civaux, explique ainsi, cité par la Sfen le 15 juillet 2026, que le dispositif de son site « permet de rejeter l’eau de la Vienne à une température inférieure à celle à laquelle nous la prélevons ». Civaux n’est, de fait, pas concerné par ces contraintes estivales, grâce à un dispositif de refroidissement dédié.
Bon à savoir — Une tour aéroréfrigérante ne supprime pas le lien au fleuve, elle le réduit. Golfech prélève encore en Garonne pour remplacer l’eau partie en vapeur et pour refroidir ses circuits auxiliaires, et restitue une purge dont la température est encadrée par l’arrêté de 2006. Moins d’eau prélevée, mais toujours de l’eau — et toujours un rejet.
Ce que 28 °C change pour la vie de la Garonne
Un seuil réglementaire protège quelque chose. Ici, c’est la faune aquatique du fleuve. Le bassin Adour-Garonne compte onze espèces amphihalines — celles qui font une partie de leur cycle en mer et l’autre en rivière : saumon atlantique, truite de mer, lamproies, anguille, grande alose, alose feinte, esturgeon européen, flet, mulet et éperlan. Le plan de gestion des poissons migrateurs (PLAGEPOMI) Garonne-Dordogne-Charente-Seudre-Leyre 2022-2027 identifie explicitement le réchauffement de l’eau et la baisse des débits comme des menaces cumulées pour ces espèces.
La physique aggrave le tableau. La solubilité de l’oxygène dans l’eau diminue quand la température monte : une eau chaude contient moins d’oxygène dissous au moment précis où le métabolisme des poissons en réclame davantage. La synthèse méthodologique OFB-Irstea de 2014 sur l’oxygène dissous retient un seuil de 2 mg/L comme létal à long terme. Côté températures, la littérature de gestion sur les poissons migrateurs situe autour de 27,8 °C la température létale du saumon atlantique juvénile sur une exposition longue, de l’ordre de sept jours, la létalité ultime tolérable quelques minutes se situant entre 30 et 33 °C ; la migration des adultes serait inhibée puis compromise dans une plage de 20 à 24 °C. Ces valeurs proviennent de synthèses bibliographiques et non d’un article scientifique primaire daté et identifié : à traiter comme des ordres de grandeur, pas comme des normes.
Reste la question de l’échauffement réellement imputable à la centrale, et deux chiffres coexistent. EDF communique, via l’AFP le 9 août 2026, un écart moyen de +0,2 °C entre l’eau restituée et l’eau prélevée, variable selon le niveau de puissance. La CLI de Golfech, elle, a relevé le 26 juillet 2026 une différence de +0,1 °C entre l’amont (27,0 °C) et la zone de mélange à l’aval (27,1 °C), et une moyenne journalière de 27,5 °C à l’amont le 1er juillet 2026. Une moyenne d’exploitant et un relevé ponctuel d’été ne se contredisent pas formellement : ils ne portent ni sur la même période ni sur la même grandeur. Mieux vaut les poser côte à côte que d’aligner l’un sur l’autre.
Une honnêteté de sourçage s’impose ici. L’étude hydrobiologique qui a présidé au choix de la valeur de 28 °C n’a pas pu être retrouvée en source primaire, et aucune parole d’hydrobiologiste nommément identifiée n’a pu être vérifiée sur ce dossier. Ce volet s’appuie donc sur des documents de gestion nommés — PLAGEPOMI, synthèse OFB-Irstea — et non sur une expertise citée.
Quatre arrêts en un été : la chronologie 2026
L’arrêt du 8 août est le quatrième arrêt du réacteur n° 2 pour raison climatique depuis le début de l’été 2026, selon EDF via l’AFP et selon le Journal de Garonne de la CLI de Golfech : 22-23 juin, 9 juillet, 29 juillet, 8 août. La qualification est cohérente avec le décompte de France 3 Occitanie, qui présentait le 30 juillet 2026 l’arrêt de la veille comme le troisième de l’été.
La date du premier de ces arrêts n’est pas identique selon la source. Le Journal de Garonne de la CLI le date du 22 juin 2026, avec une prévision de 28 °C pour le 23 ; le communiqué correspondant d’EDF est daté du 23 juin. L’écart d’une journée sépare vraisemblablement la décision de sa publication, mais aucune source consultée ne le confirme : les deux dates sont donc mentionnées ici plutôt qu’arbitrées.
Un point mérite d’être isolé, car il n’est pas climatique. L’arrêt du 29 juillet a été prolongé bien au-delà du retour de la température sous le seuil, constaté le 31 juillet, pour une cause technique : « l’indisponibilité d’un système nécessaire à l’alimentation en eau des générateurs de vapeur », selon EDF cité par energynews.pro. Le réacteur n’a été recouplé que le 7 août. Compter ces neuf journées d’indisponibilité au débit du climat serait une erreur d’imputation.
| Arrêt | Redémarrage | Motif déclaré | Source |
|---|---|---|---|
| 22 juin 2026 (CLI) ou 23 juin (communiqué EDF) | Non documenté dans les sources consultées | Prévision de 28 °C | CLI de Golfech ; EDF |
| 9 juillet 2026 | Non documenté dans les sources consultées | Température de la Garonne | EDF via AFP |
| 29 juillet 2026 | 7 août 2026 à 11 h 57 | Température, puis prolongation pour indisponibilité d’un système d’alimentation en eau des générateurs de vapeur | EDF via energynews.pro ; Radio Totem |
| 8 août 2026 à 21 h 00 | Non documenté au 10 août 2026 | Prévision de 28 °C pour le 9 août | EDF via AFP |
Une donnée manque à ce tableau : aucune déclaration horodatée de puissance indisponible n’a pu être consultée pour cet épisode, ni sur la plateforme de transparence européenne ni auprès de l’exploitant. Aucune perte de production en mégawattheures n’est donc chiffrée ici pour ces quatre arrêts. Seule la puissance nominale de l’unité, 1 310 MWe nets, est connue — et une puissance nominale n’est pas une production perdue.
Vingt ans d’arrêts climatiques : ce que ces pertes pèsent vraiment
Le régime des conditions exceptionnelles n’est pas né de rien : c’est la canicule de 2003 qui a provoqué la refonte réglementaire de 2006, rappelle la Sfen. Cet été-là, les pertes de production nucléaire françaises ont atteint 6 TWh, soit environ 1,4 % de la production annuelle. Depuis, selon la même source s’appuyant sur les bilans de RTE et les données d’EDF, ces pertes liées aux fortes températures et aux faibles débits représentent en moyenne 0,3 % de la production annuelle sur 2000-2023, soit environ 1,2 TWh par an depuis 2006. Sur les quatorze dernières années, 90 % d’entre elles se concentrent sur six sites : Saint-Alban, Tricastin, Bugey, Blayais, Golfech et Chooz. Golfech appartient donc au groupe des installations les plus exposées — conséquence de sa position sur un fleuve du Sud-Ouest.
L’antériorité locale le confirme. Golfech avait arrêté ses deux réacteurs en juillet 2019 sur prévisions de température de la Garonne ; le réacteur n° 2 le 29 juillet 2024 vers 23 h 30, pour le même motif ; le réacteur n° 1 le 29 juin 2025 à 23 h 37, la Garonne devant atteindre 28 °C le 30 juin — l’été 2025 ayant connu deux franchissements du seuil, fin juin-début juillet puis mi-août. Plus largement, le régime dérogatoire aux limites de rejets thermiques avait été activé en 2022 pour cinq centrales : Blayais, Bugey, Golfech, Saint-Alban et Tricastin. Le mécanisme n’est donc ni exceptionnel ni nouveau, ce que notre dossier sur sécheresse et centrales nucléaires replace dans la durée.
Pour l’été en cours, deux chiffrages coexistent. La Sfen évaluait au 15 juillet 2026 les pertes cumulées de l’année à 2 TWh, soit environ 1 % de la production 2026 à cette date. L’AFP retenait le 9 août 2026 un total de 3 TWh pour les seuls mois de juin et juillet — environ 1 TWh en juin et 2 TWh en juillet, sur environ 33 TWh produits chaque mois, soit 3 % en juin et 6 % en juillet. Les deux évaluations sont compatibles dès lors qu’on tient compte de la date d’arrêt de chaque décompte, la seconde intégrant la fin de juillet que la première ne couvrait pas. Pour l’ordre de grandeur, la France a exporté 51 TWh d’électricité au premier semestre 2026, toujours selon l’AFP.
Un chiffre, en revanche, circule à contresens : les 11,4 TWh produits par Golfech en 2025, soit 3 % de la production nucléaire française et l’équivalent des besoins de 2,3 millions de foyers, selon le bilan de la centrale publié par EDF le 30 janvier 2026. Ce niveau ne raconte pas l’effet du climat : 2025 comportait deux arrêts programmés, dont la troisième visite décennale du réacteur n° 2, à l’arrêt jusqu’en octobre. Il renseigne le programme de maintenance, pas la canicule. Le repère utile est 17,05 TWh, production du site en 2019, année sans arrêt décennal. Une divergence de communication s’y greffe : le bilan EDF 2025 évoque « l’équivalent d’un tiers de la consommation électrique d’une région comme l’Occitanie », quand une reprise économique régionale et le dossier de presse du site avancent « près de 50 % des besoins électriques de l’Occitanie ». L’écart tient probablement à l’année de référence, 2025 étant une année d’arrêt décennal, mais cela n’a pas été confirmé : la fourchette est donnée telle quelle.
Enfin, ces chiffrages ne sont pas neutres. La Sfen est la société savante du secteur nucléaire, et Étienne Dutheil, directeur de la division production nucléaire d’EDF, y déclarait le 15 juillet 2026 : « Nos matériels se sont bien comportés, la sûreté a été garantie à tous les instants et nous n’avons connu aucun aléa lié aux conditions météorologiques. » Ces éléments valent comme position d’une partie prenante, non comme constat d’arbitre. La Cour des comptes, dans L’adaptation au changement climatique du parc des réacteurs nucléaires du 21 mars 2023, pointe une multiplication par trois à quatre des indisponibilités liées au réchauffement à l’horizon 2050, quand une estimation d’EDF citée par RTE situe à 1,5 % la part de production annuelle que ces pertes pourraient atteindre à cette échéance sans adaptation. Les deux ordres de grandeur ne disent pas la même chose de l’avenir.
L’été 2026 de la Garonne : étiage précoce et mesures introuvables
Le fleuve, lui, ne se porte pas bien. Le soutien d’étiage de la Garonne — ces lâchers d’eau depuis des réservoirs destinés à maintenir un débit minimal — a démarré dans la nuit du 2 au 3 juillet 2026 : le démarrage le plus précoce depuis la création du dispositif en 1993, selon l’Établissement public Garonne, relayé par France Nature Environnement Occitanie-Pyrénées le 3 août 2026. À cette date, 26,7 hm³ avaient déjà été déstockés, soit plus d’un tiers des volumes mobilisables, au-delà du record de 2022. Le cadrage climatique de cet été dans le Sud-Ouest est documenté à travers les records de chaleur à Bordeaux.
La gestion elle-même a changé de logique en cours d’été. Réuni le 29 juillet 2026, le comité stratégique a décidé de modifier la stratégie de soutien d’étiage à compter du 1er août : priorité à la préservation des stocks pour l’eau potable, plutôt qu’à l’atteinte des débits d’objectif d’étiage. C’est un arbitrage lourd, et il éclaire le contexte dans lequel s’inscrit l’arrêt du 8 août. Pour comprendre comment se hiérarchisent ces arbitrages sur le terrain, nous avons détaillé les niveaux de restriction d’eau.
Quant au débit, la prudence s’impose. La plateforme Hub’Eau affiche pour la station O614001001, la Garonne à Lamagistère, des valeurs de 53,9 à 57,5 m³/s le 10 août 2026 entre 00 h 30 et 02 h 30 TU — mais il s’agit de données brutes, que la plateforme qualifie elle-même de « douteuses ». Elles sont mentionnées avec cette réserve, et non comme un constat. La référence historique est en revanche solide : 115 m³/s de moyenne interannuelle pour le mois d’août à la même station, selon l’Hydroportail. Le même été a également mis à sec de nombreux petits affluents, un phénomène que nous avons documenté à travers la situation des petits cours d’eau.
Il faut enfin nommer ce qui manque. La température de la Garonne les 8 et 9 août 2026 n’est publiée nulle part à ce jour : l’édition 2026 du Journal de Garonne de la CLI s’arrête au 29 juillet, l’Hydroportail n’expose pas cette grandeur pour ces journées, et le réseau de suivi thermique de l’Office français de la biodiversité non plus. Le débit de la même semaine n’est disponible qu’en donnée brute non validée. Sur le fait déclencheur d’un arrêt de centrale, le lecteur ne dispose donc que d’une prévision d’exploitant.
EDF, RTE, la CLI, les associations : qui dit quoi
L’exploitant
EDF s’exprime par communiqués, comme ceux des 7 et 8 août cités plus haut. Sur le fond du sujet, la position de l’entreprise a été exposée par Cyril Hisbacq, directeur de la centrale nucléaire de Golfech, lors d’une réunion publique de la CLI le 2 octobre 2024 : « Le changement climatique n’a pas d’impact sur la sûreté nucléaire, et ses effets sur le fonctionnement des centrales sont limités. » Cette déclaration date de 2024 et n’est pas une réaction à l’épisode du 8 août 2026. Les communiqués de la centrale restent la source de première main sur ces arrêts.
La commission locale d’information
La CLI de Golfech occupe une position de tiers : ni exploitant, ni association d’opposants. C’est elle qui publie le Journal de Garonne à Golfech, d’où proviennent les relevés cités plus haut. Son président délégué, Jean-Paul Terrenne, résumait son mandat le 20 juillet 2025 : « La transparence ne signifie pas seulement "dire", mais aussi "expliquer". » Ses publications sont accessibles sur le site de la CLI.
Les associations opposées au nucléaire
Le camp critique s’exprime lui aussi, et sur ce même été. Françoise Pouzet, administratrice du Réseau Sortir du nucléaire, déclarait le 29 juillet 2026 : « Vouloir persister dans la relance de l’industrie nucléaire est une aberration écologique, le temps est venu d’un choix politique radicalement différent qui associe la fin du gaspillage énergétique et la responsabilisation de tous·tes. » L’argument porte moins sur la sûreté que sur l’opportunité d’un programme : un parc dont la disponibilité estivale dépend d’un fleuve, dans un bassin où le soutien d’étiage démarre plus tôt chaque année, ne serait pas le bon pari industriel — et la réponse à privilégier serait la sobriété.
Greenpeace France, dans un communiqué institutionnel du 23 juin 2026 non attribué à une personne, inscrit Golfech dans un ensemble : « Tandis que les centrales nucléaires sont directement impactées par les fortes chaleurs, comme en témoigne l’arrêt de la centrale de Golfech et la mise sous surveillance des centrales le long du Rhône. » L’argument est celui d’une vulnérabilité de système, non d’un incident isolé — et il rejoint, sur le constat sinon sur la conclusion, la trajectoire décrite par la Cour des comptes en 2023. Une asymétrie doit toutefois être signalée : les sources consultées ne fournissent, du côté associatif, aucune quantification propre et publiée des pertes de production, là où EDF et la Sfen en avancent plusieurs. Ce déséquilibre est un état du dossier documentaire, pas une mesure de la solidité des arguments.
Le cadre de contrôle
Sur Légifrance, l’arrêté de 2006 est affiché en version initiale, sans modification intégrée. Les limites de rejet d’un site peuvent pourtant être modifiées temporairement, par décision de l’autorité de sûreté homologuée par arrêté ministériel. Un précédent de 2026 le documente : l’arrêté du 10 juillet 2026 a homologué la décision n° 2026-DC-052 de l’Autorité de sûreté nucléaire et de radioprotection (ASNR), modifiant temporairement les limites de rejets thermiques du Bugey jusqu’au 20 juillet 2026 inclus. L’autorité compétente en 2026 est bien l’ASNR, née de la loi du 21 mai 2024, en fonction depuis le 1er janvier 2025 et présidée par Pierre-Marie Abadie.
Deux éléments de contexte local, enfin. Le site est candidat à l’accueil de deux réacteurs EPR2, un comité stratégique s’étant tenu le 20 février 2026, et la centrale a acquitté 66 M€ de taxes et impôts en 2025, dont 9,6 M€ de taxe foncière, selon le bilan EDF. Aucune source consultée ne relie les arrêts d’été au choix d’implantation. Aucune déclaration nominative d’un responsable d’EDF ou de RTE datée de cet épisode n’a été trouvée : les propos cités ici sont institutionnels, ou antérieurs à l’épisode.
Ce qu’il faut retenir
- Golfech fonctionne en circuit fermé, avec deux tours aéroréfrigérantes de 178,5 m : le prélèvement en Garonne compense l’évaporation, il ne traverse pas le fleuve.
- Le seuil de 28 °C porte sur « la température des effluents à l’aval du rejet après mélange », en moyenne journalière, et non sur la Garonne seule.
- Le plafond peut monter à 30 °C, mais uniquement « lorsque le réseau de transport d’électricité (RTE) requiert le fonctionnement de la centrale […] à un niveau de puissance minimal ».
- La règle protège la faune du fleuve : onze espèces amphihalines, menacées selon le PLAGEPOMI par le réchauffement et la baisse des débits.
- Ces arrêts coûtent en moyenne 1,2 TWh par an depuis 2006, selon la Sfen.
- Aucun relevé public ne confirme la température de la Garonne les 8 et 9 août 2026 : le 28 °C est une prévision d’EDF.
Questions fréquentes sur Golfech, la Garonne et le seuil de 28 °C
Pourquoi la centrale de Golfech s’arrête-t-elle quand la Garonne atteint 28 °C ?
L’arrêté du 18 septembre 2006 impose que « la température des effluents à l’aval du rejet après mélange aux eaux de la Garonne est inférieure en moyenne journalière à 28 °C ». Le seuil porte donc sur les effluents après mélange, pas sur le fleuve seul. Au-delà, l’article 22, III permet d’aller jusqu’à 30 °C, mais seulement si le réseau électrique a besoin de la centrale.
La centrale de Golfech réchauffe-t-elle vraiment la Garonne ?
EDF communique un écart moyen de 0,2 °C entre l’eau restituée et l’eau prélevée, variable selon le niveau de puissance. La CLI de Golfech a pour sa part mesuré, le 26 juillet 2026, 27,0 °C à l’amont et 27,1 °C en zone de mélange à l’aval, soit 0,1 °C. L’arrêté plafonne l’échauffement à 1,25 °C en moyenne horaire du 1er juin au 30 septembre.
Golfech peut-elle continuer à produire au-delà de 28 °C ?
Oui, mais sous condition. L’article 22, III de l’arrêté de 2006 ouvre un régime de « situation climatique exceptionnelle » portant le plafond à 30 °C en moyenne journalière, applicable « lorsque le réseau de transport d’électricité (RTE) requiert le fonctionnement de la centrale nucléaire de Golfech à un niveau de puissance minimal ». Au-delà de 29 °C en moyenne journalière, un lâcher de 3 m³/s est imposé.
Combien de fois le réacteur 2 de Golfech s’est-il arrêté pendant l’été 2026 ?
Quatre fois pour raison climatique depuis le début de l’été, selon EDF et le Journal de Garonne de la CLI : les 22-23 juin, le 9 juillet, le 29 juillet et le 8 août 2026. L’arrêt du 29 juillet a été prolongé au-delà du 31 juillet par une cause technique, « l’indisponibilité d’un système nécessaire à l’alimentation en eau des générateurs de vapeur ».
Ces arrêts menacent-ils l’approvisionnement en électricité de la France ?
EDF déclarait à l’AFP le 9 août 2026 : « Il n’y a pas d’alerte, le niveau de production est suffisant pour répondre à la demande. » RTE indiquait le 22 juin 2026 que « la sécurité d’approvisionnement en électricité n’appelle aucune vigilance particulière ». Selon la Sfen, société savante du secteur, ces pertes représentent 0,3 % de la production annuelle en moyenne sur 2000-2023.
Pourquoi une centrale équipée de tours de refroidissement dépend-elle encore du fleuve ?
Golfech fonctionne en circuit fermé, avec deux tours aéroréfrigérantes de 178,5 m, une par réacteur. Le pompage en Garonne ne sert qu’à compenser l’eau évaporée dans ces tours et à refroidir les circuits auxiliaires. La centrale reste donc liée au fleuve pour son appoint et pour ses rejets, dont la température est encadrée par l’arrêté de 2006.
Quelle autorité contrôle les rejets thermiques des centrales nucléaires en 2026 ?
L’Autorité de sûreté nucléaire et de radioprotection (ASNR), née de la loi du 21 mai 2024 et en fonction depuis le 1er janvier 2025, présidée par Pierre-Marie Abadie. Exemple de son action : l’arrêté du 10 juillet 2026 a homologué la décision ASNR n° 2026-DC-052 modifiant temporairement les limites de rejets thermiques de la centrale du Bugey, jusqu’au 20 juillet 2026 inclus.
