Avec environ 3 000 millimètres de précipitations par an selon le BRGM, la Guyane compte parmi les territoires les plus arrosés de France. Pourtant, d’après l’enquête de la Cour des comptes publiée par la commission des finances du Sénat le 12 mars 2025, 15 à 25 % de sa population n’a pas accès à l’eau potable. Le paradoxe n’en est un qu’en apparence : la pluie n’est que le premier maillon d’une chaîne — capter, traiter, contrôler, acheminer — qui ne casse pas au même endroit sur le littoral et le long des fleuves de l’intérieur.
3 000 millimètres de pluie, des dizaines de milliers d’habitants sans eau potable
Les deux chiffres qui ouvrent le sujet ne se contredisent pas. Ils ne mesurent pas la même chose. Le premier décrit une ressource : environ 3 000 mm de pluie par an et 112 000 km de cours d’eau, soit à peu près un quart du réseau hydrographique français, selon la synthèse publiée le 4 octobre 2026 dans The Conversation par Adrien Selles et Célia Biancat, hydrogéologues au BRGM. Ce texte ne présente pas de résultat nouveau : il rassemble des rapports du BRGM, les projections climatiques DRIAS et l’enquête 2025 de la Cour des comptes.
Le second décrit un service. L’enquête de la Cour des comptes sur l’eau et l’assainissement outre-mer a été transmise au Sénat, dont la commission des finances l’a publiée avec le rapport d’information n° 440 de Georges Patient et Stéphane Fouassin. Pour la Guyane, la Cour y situe entre 15 % et 25 % la part de la population qui n’a pas accès à l’eau potable. La largeur de la fourchette est elle-même une information. Dix points d’écart signifient que l’administration ne sait pas dénombrer précisément les personnes concernées.
Entre la pluie et le verre d’eau, il y a au moins quatre opérations. Capter une eau brute, dans un fleuve, une crique ou une nappe. La rendre potable, c’est-à-dire conforme à l’ensemble des limites de qualité réglementaires. Contrôler cette conformité. L’acheminer jusqu’au robinet. En Guyane, la ressource brute abonde ; ce sont les maillons suivants qui manquent, et chacun cède pour une raison qui lui est propre.
Reste à donner une échelle au pourcentage. L’Insee compte 292 400 habitants au 1ᵉʳ janvier 2025. Appliquée à cette population, la fourchette de la Cour correspond à environ 44 000 à 73 000 personnes. Ce calcul, fait pour cet article, n’est pas un chiffre officiel : il ne vaut qu’en ordre de grandeur, puisque la fourchette a été établie avant 2025. Il situe néanmoins le problème. C’est l’équivalent d’une ville moyenne entière.
Un chiffre à large fourchette : personnes, logements, eau courante ou potable
Trois statistiques circulent sur l’accès à l’eau en Guyane, et elles ne s’empilent pas. Chacune a son unité, sa définition et sa date.
La Cour des comptes compte des personnes et retient le critère le plus exigeant : l’accès à une eau potable. Sa fourchette de 15 à 25 % est large parce que l’habitat isolé et l’habitat informel sont mal recensés. La part de l’habitat informel du littoral parmi les populations privées d’eau n’est d’ailleurs chiffrée par aucun des documents publics cités ici : elle reste une inconnue, au numérateur comme au dénominateur.
L’Insee, lui, compte des logements. Dans l’Insee Flash Guyane n° 182 du 16 janvier 2024, tiré du recensement de 2020, 11,9 % des résidences principales sont classées sans eau, et 12,4 % ne sont pas raccordées pour l’évacuation des eaux usées. Plus récemment, l’Insee Analyses Mayotte n° 42, paru en juin 2026, situe la Guyane à 7 % de logements sans eau courante, contre moins de 1 % aux Antilles et à La Réunion, et 25 % des ménages à Mayotte début 2024. Cette publication, consacrée à Mayotte, ne donne le chiffre guyanais qu’en comparaison, sans en détailler le calcul. L’écart entre 11,9 % et 7 % peut tenir à la date comme à la définition retenue ; rien ne permet de le lire comme une amélioration mesurée.
| Émetteur | Unité comptée | Critère | Valeur | Date |
|---|---|---|---|---|
| Cour des comptes (enquête publiée par le Sénat) | Personnes | Accès à une eau potable | 15 à 25 % sans accès | 12 mars 2025 |
| Insee Flash Guyane n° 182 | Résidences principales | Logement classé sans eau au recensement | 11,9 % | Recensement 2020 |
| Insee Analyses Mayotte n° 42 | Logements | Absence d’eau courante (base non détaillée) | 7 % | Juin 2026 |
Les trois chiffres ne divergent donc pas sur la réalité : ils n’en éclairent pas la même face. Avoir l’eau courante et avoir l’eau potable sont deux choses distinctes. Un logement peut disposer d’un robinet alimenté par une eau non conforme : il n’est pas compté parmi les logements sans eau courante, alors que ses occupants entrent dans la population sans eau potable. Un ménage nombreux pèse davantage en personnes qu’en logements : si les foyers privés d’eau sont plus grands que la moyenne, la part de la population touchée dépasse celle des logements. Moyenner ces valeurs n’aurait aucun sens. Le bon ordre de grandeur se lit comme un intervalle, avec son plancher en logements et son plafond en personnes.
Est et Ouest guyanais : un tiers à deux cinquièmes des logements sans eau
La moyenne de 11,9 % écrase une géographie très contrastée. Dans le même Insee Flash, la part des résidences principales sans eau atteint 41,7 % dans la communauté de communes de l’Est guyanais et 32,5 % dans celle de l’Ouest guyanais. Ce sont les intercommunalités des deux fleuves frontaliers, l’Oyapock à l’est et le Maroni à l’ouest. Entre un tiers et deux cinquièmes des logements y sont concernés, soit 2,7 à 3,5 fois la moyenne régionale.
À l’intérieur de ces territoires, le problème se concentre dans les secteurs isolés : le Haut-Maroni, le Haut-Oyapock, des localités comme Grand-Santi, Maripasoula ou Antecume Pata. Leurs habitants dépendent de l’eau des fleuves et des criques, parfois sommairement traitée, selon le BRGM et le rapport du Sénat. Pour un habitant raccordé du littoral, ces pourcentages ne disent rien de la qualité de l’eau qui coule à son robinet. Ils mesurent un défaut d’accès, logé surtout dans les intercommunalités des fleuves.
La densité explique pourquoi le réseau ne suit pas. Le rapport sénatorial retient 3,4 habitants par km² pour la Guyane. Un réseau de canalisations se justifie là où les abonnés sont rapprochés : chaque kilomètre posé dessert alors beaucoup de robinets. Le long des fleuves de l’intérieur, l’habitat s’égrène en villages accessibles seulement par pirogue ou par avion. Chacun doit disposer de son propre captage et de son propre traitement, faute de pouvoir être raccordé à une installation partagée comme le serait un quartier urbain.
S’y ajoute une course de vitesse. Selon l’Insee Flash Guyane n° 204 d’avril 2025, la population a crû de 2,7 % par an en moyenne entre 2005 et 2015, puis de 1,2 % par an entre 2015 et 2025, contre 0,3 % dans l’Hexagone. Le rythme ralentit, mais il reste quatre fois celui de l’Hexagone. Les réseaux courent derrière une population qui s’étend plus vite qu’on ne la raccorde : le retard ne se résorbe pas mécaniquement, même à effort constant.
Sur le littoral, le sel remonte le Maroni
Sur la bande côtière, la chaîne casse d’abord au premier maillon : la qualité de l’eau brute. Le phénomène porte un nom, le biseau salé, et ce nom n’explique rien tant qu’on n’a pas décrit ce qui se passe dans l’estuaire.
L’eau de mer est plus dense que l’eau douce. À l’embouchure d’un fleuve, elle ne se mélange pas d’un coup : elle s’insinue sous l’eau douce, en forme de coin, et avance ou recule selon le rapport entre le débit du fleuve et la poussée de la marée. Quand le fleuve est haut, son débit repousse ce coin vers l’aval. En saison sèche, de juillet à novembre selon le BRGM, le débit baisse et la marée pousse l’eau salée plusieurs dizaines de kilomètres vers l’amont, jusqu’aux prises d’eau. L’élévation du niveau marin et les sécheresses prolongées accentuent le phénomène. L’eau captée devient alors impropre à la consommation, et son traitement comme son stockage s’alourdissent.
L’épisode d’octobre 2024 à Saint-Laurent-du-Maroni en donne la mesure. La préfecture et l’ARS ont annoncé une hausse de la salinité de l’eau du robinet liée au biseau salé : plus de 1 gramme par litre, contre 0,4 g/L en moyenne habituellement, d’après leur annonce relayée par Outremers360 le 26 octobre 2024. La concentration avait au moins été multipliée par deux et demi.
Le sel pose un problème d’une autre nature que la boue. Il est dissous. Il ne forme pas de particules qu’une décantation ou une filtration retiendrait. La réponse de 2024 n’a d’ailleurs pas été un traitement local, mais une consigne ciblée et de l’eau en bouteille. Les personnes en insuffisance rénale sévère, aux stades 4 et 5, devaient éviter l’eau du robinet pour boire et cuisiner ; de l’eau en bouteille leur a été distribuée par la commune et par les centres de dialyse, et une cellule de suivi réunissait collectivités, ARS et SGDE. Une eau plus salée touche d’abord ces patients, d’où une consigne qui les vise eux plutôt que l’ensemble des abonnés.
Au bord des fleuves de l’intérieur, une eau trouble à traiter sur place
Dans l’intérieur, le sel n’est plus en cause. La chaîne casse au deuxième maillon, la potabilisation. Selon le BRGM, l’eau de surface y est turbide, c’est-à-dire chargée de particules en suspension, et fortement contaminée sur le plan microbiologique.
Rendre potable une telle eau suppose une filière en plusieurs étapes. La coagulation agglomère les fines particules en flocons plus lourds. La filtration retient ces flocons. La désinfection, enfin, élimine les micro-organismes restants. L’ordre n’a rien d’arbitraire : la turbidité protège les microbes de la désinfection, les particules leur servant d’abri. Une eau mal clarifiée se désinfecte donc mal, et la filière exige un pilotage plus délicat à mesure que l’eau brute se charge. Les risques sanitaires des eaux de surface non traitées donnent la mesure de ce qui se joue quand l’une de ces étapes manque.
Chaque étape consomme des réactifs. Dans un bourg desservi par pirogue ou par avion, coagulants et produits de désinfection arrivent par la même voie que le carburant et les vivres, et le BRGM décrit un approvisionnement en réactifs difficile. Une station peut ainsi exister sans produire une eau conforme. Équiper n’est pas approvisionner : une installation sans réactifs ne potabilise rien.
Le même fleuve joue deux rôles. Il est la ressource et la route. Quand son niveau baisse, il prive le village à la fois d’une eau brute exploitable et des réactifs nécessaires pour la traiter. Les filières de traitement qu’impose cette eau sont, selon le BRGM, complexes et coûteuses. Cette double dépendance aide à comprendre pourquoi une partie des habitants de ces secteurs puise encore directement dans les fleuves et les criques, avec une eau parfois sommairement traitée.

L’orpaillage, une usine à boue en amont des prises d’eau
L’orpaillage agit sur l’eau par deux voies distinctes. Les séparer change la lecture du risque.
La première voie est physique. L’extraction détruit les berges et le lit des cours d’eau, les sature en sédiments et y apporte bactéries et hydrocarbures, selon le BRGM, qui évalue à environ 100 km la longueur de cours d’eau détruite chaque année. L’Office français de la biodiversité, dans une publication du 3 février 2025, chiffre de son côté à environ 500 hectares la forêt détruite par an. Pour une station située en aval, cette boue se traduit par une eau brute plus turbide : davantage de coagulant, une filtration plus sollicitée, une désinfection plus délicate. Le maillon de l’intérieur décrit plus haut s’en trouve alourdi.
La seconde voie est chimique. Les orpailleurs utilisent du mercure, interdit en France depuis 2006. Ce métal contamine les espèces aquatiques et, par elles, les populations qui mangent du poisson. L’OFB fait état, pour 2024, d’une contamination des Wayana du Haut-Maroni dix fois supérieure aux normes sanitaires, sans préciser dans sa publication la matrice biologique sur laquelle porte cette mesure. La voie d’exposition décrite est alimentaire. Les sources disponibles n’établissent pas de contamination de l’eau du robinet par le mercure. Confondre les deux voies ferait passer un risque logé dans l’assiette pour un risque logé dans le verre.
Le moteur de l’activité est économique. Le BRGM cite le cours de l’or, supérieur à 150 dollars le gramme en 2026 contre 20 dollars dans les années 1980, en s’appuyant sur les données de la LBMA, l’association du marché londonien de l’or ; le chiffre est ici repris tel que le BRGM le rapporte. Le prix a été multiplié par plus de sept en une quarantaine d’années, en dollars courants : une partie de cette hausse tient à l’inflation, et la hausse réelle, à monnaie constante, est moindre. L’orpaillage n’explique pas à lui seul le manque d’eau potable, mais il dégrade la ressource là où la potabilisation est déjà le maillon faible.
Sous la forêt, des nappes encore mal cartographiées
Face à une eau de surface boueuse, contaminée ou salée, l’eau souterraine est l’alternative naturelle. En Guyane, elle se loge pour une part dans des aquifères de socle : des roches cristallines fracturées, comparables à celles de la Bretagne, où l’eau circule dans les fractures plutôt que dans la masse de la roche. Ces aquifères offrent une protection naturelle contre les pollutions de surface. Leur défaut tient à la même géologie. Les fractures sont discontinues et difficiles à localiser : un forage qui passe à côté d’une fracture productive ne donne rien.
Les nappes alluviales, l’autre ressource souterraine, ne règlent pas le problème. Elles dépendent des fleuves, sont noyées pendant les crues et s’appauvrissent en saison sèche, c’est-à-dire au moment même où l’eau de surface fait défaut.
Pour forer au bon endroit, il faudrait connaître le sous-sol. C’est le rôle des piézomètres, des forages d’observation qui enregistrent le niveau d’une nappe au fil du temps et permettent de savoir comment elle se recharge et se vide. La Guyane en comptait 7 en 2007, soit un pour 12 000 km², et en compte 16 en 2026. L’Hexagone dispose d’environ 1 900 points de suivi, un pour 290 km². Selon les hydrogéologues du BRGM, le réseau guyanais reste environ 20 fois moins dense.
La conséquence se lit dans la décision d’une petite commune. Forer, c’est engager des dizaines de milliers d’euros sur une fracture invisible, avec peu de données pour réduire le risque d’échec. Ne pas forer, c’est rester dépendant du fleuve. Le manque de connaissance devient ainsi un coût. Il explique en bonne part la dépendance persistante aux eaux de surface, malgré leurs défauts connus.
2024, l’année où l’étiage a coupé la route des fleuves
L’abondance de pluie est saisonnière, et 2024 l’a rappelé à l’échelle du territoire. Selon la dépêche AFP reprise par L’Info durable le 31 octobre 2024, la Guyane sortait de 18 mois consécutifs de déficit pluviométrique, mai 2024 excepté. Les causes avancées associent El Niño et le changement climatique.
Les fleuves, devenus difficilement navigables, ne jouaient plus qu’à peine leur rôle de route. Des avions militaires ont desservi Camopi, Maripasoula et Grand-Santi, et un pont aérien a acheminé de l’eau en bouteille vers le Haut-Maroni. Environ 40 000 habitants de l’intérieur se sont retrouvés isolés ; 20 tonnes de denrées par semaine ont été transportées par voie aérienne, ainsi que 8 tonnes de carburant par jour pour les centrales électriques de Maripasoula et de Papaïchton. Le rapport du Sénat relève lui aussi la sécheresse dans le Haut-Maroni et le Haut-Oyapock. Le mécanisme d’étiage en jeu est celui qui conduit aux assecs des cours d’eau, ici sur des fleuves qui sont aussi les seules voies d’accès.
Ces 40 000 personnes ne sont pas la population sans eau potable. Elles mesurent un isolement logistique causé par l’étiage, pas l’accès à l’eau. Les deux chiffres ne s’additionnent pas et ne se substituent pas l’un à l’autre.
La suite s’annonce dans le même sens. Le BRGM cite les projections DRIAS : sécheresses plus longues et plus intenses, crues plus brutales, variabilité saisonnière accrue. D’après ces projections telles que le BRGM les rapporte, la durée des sécheresses passerait de 25 jours sur la période de référence 1991-2020 à 33 jours en médiane dans un climat réchauffé de 3,5 °C. Huit jours de plus, soit un tiers. Ces projections portent sur la sécheresse, un déficit de pluie ; l’étiage, la baisse du débit des fleuves, en est la conséquence et non la mesure. Sur un territoire où le fleuve est à la fois la ressource et la route, des sécheresses plus longues pèsent deux fois. Le même biome connaît d’ailleurs d’autres épisodes de stress climatique, comme la chaleur extrême dans le centre-nord de l’Amazonie.
Un quart de l’argent nécessaire, et des communes seules face au chantier
Le dernier maillon n’est ni hydrologique ni chimique. Il est financier, et il est humain.
Les chiffres qui suivent viennent de l’enquête de la Cour des comptes telle que la reproduit le rapport d’information n° 440 du Sénat du 12 mars 2025, qui la publie avec les auditions de la commission des finances. Pour la Guyane, 70,7 millions d’euros ont été investis entre 2016 et 2023, un montant inférieur de 73,1 % aux besoins identifiés. Ramené à une échelle simple : pour 100 euros de besoins, environ 27 euros ont été financés. À l’échelle de l’ensemble des outre-mer concernés, le plan eau DOM (Pedom) a mobilisé 889,15 millions d’euros d’autorisations d’engagement depuis 2016, pour 2,36 milliards d’euros de besoins estimés sur 2016-2023, soit un peu plus du tiers.
Le paradoxe de la pluie se répète ici avec l’argent. Il manque, et pourtant il n’est pas dépensé. Le rapport sénatorial relève une consommation des crédits inférieure à 50 % en Guyane, comme en Martinique. L’explication tient à l’organisation du service : la compétence eau reste majoritairement communale. Sur les 18 communes ayant signé un contrat de progrès, 16 l’exercent encore elles-mêmes. Certaines n’ont ni budget annexe ni services techniques, ce qui s’est vu pendant la sécheresse de 2024. Sans équipe pour concevoir un projet et monter un dossier, une subvention disponible reste sur le papier. L’État préconise de structurer les intercommunalités appelées à recevoir la compétence.
Les recettes, elles aussi, sont fragiles. Le taux d’impayés atteint 16,3 % en Guyane, et la facture d’eau et d’assainissement peut dépasser 6 % du budget d’un ménage guyanais. Ces deux chiffres limitent ce que le service peut consacrer à l’entretien et à l’extension des réseaux.
Reste l’état des réseaux existants, que mesure leur rendement : la part de l’eau mise en distribution qui arrive effectivement au robinet. La Banque des Territoires, rendant compte de l’enquête le 17 mars 2025, cite un rendement de 83 % dans l’Hexagone et de 32 % en Guadeloupe : sur trois litres mis en distribution en Guadeloupe, environ deux se perdent avant le robinet. Ce compte rendu ne donne pas de rendement pour la Guyane, et le chiffre guadeloupéen ne s’y transpose pas. La Cour recommande notamment de faire du renforcement de l’ingénierie locale une priorité majeure, de rendre la conditionnalité des aides plus stratégique et de mieux contrôler les délégataires. Le diagnostic est cohérent avec les chiffres : sans capacité locale à les engager, des crédits supplémentaires risquent de rejoindre ceux qui dorment déjà.
Récapitulatif : où casse la chaîne, maillon par maillon
Aucune cause unique n’explique que 15 à 25 % des Guyanais soient privés d’eau potable, selon la fourchette de la Cour des comptes. Ni le climat, ni l’orpaillage, ni la gestion ne suffisent seuls : la chaîne cède à des maillons différents selon le lieu, et plusieurs ruptures s’additionnent souvent au même endroit.
| Maillon | Où | Ce qui casse | Repère | Émetteur |
|---|---|---|---|---|
| Qualité de la ressource | Estuaires du littoral | Remontée d’eau salée en saison sèche | Plus de 1 g/L de sel contre 0,4 g/L habituellement à Saint-Laurent-du-Maroni | Préfecture et ARS, octobre 2024 |
| Potabilisation | Fleuves de l’intérieur | Eau turbide et contaminée, réactifs difficiles à acheminer | Coagulants et désinfectants livrés par pirogue ou par avion | BRGM, 2026 |
| Desserte | Villages des fleuves frontaliers | Habitat dispersé, réseau impossible à mutualiser | 3,4 habitants par km² ; 41,7 % (Est) et 32,5 % (Ouest) des résidences principales sans eau | Sénat, 2025 ; Insee, recensement 2020 |
| Ressource dégradée | Bassins orpaillés | Sédiments, berges détruites, bactéries, hydrocarbures | Environ 100 km de cours d’eau détruits par an | BRGM, 2026 |
| Alternative souterraine | Tout le territoire | Nappes mal connues, forages risqués | 16 piézomètres, réseau environ 20 fois moins dense que dans l’Hexagone | BRGM, 2026 |
| Financement et ingénierie | Communes | Besoins sous-financés, crédits sous-consommés | 70,7 M€ sur 2016-2023, 73,1 % sous les besoins | Cour des comptes, via le Sénat, 2025 |
Sur le littoral, c’est la ressource qui casse ; dans l’intérieur, ce sont le traitement et la desserte, et derrière eux l’ingénierie. Le point à surveiller est la saison sèche. C’est elle qui cumule biseau salé, étiage et rupture des approvisionnements.
Cet article n’est pas un avis médical : en cas d’alerte sur l’eau du robinet, les consignes de l’ARS Guyane, de la préfecture et de votre mairie font référence, et votre médecin reste l’interlocuteur pour toute question de santé personnelle.
Questions fréquentes sur l’eau potable en Guyane
Pourquoi la Guyane manque-t-elle d’eau potable alors qu’il y pleut autant ?
La Guyane reçoit environ 3 000 millimètres de pluie par an selon le BRGM, mais la pluie n’est que la ressource brute. Pour obtenir de l’eau potable, il faut encore la capter, la traiter, contrôler sa qualité et l’acheminer. Sur le littoral, l’eau salée remonte les estuaires en saison sèche ; dans l’intérieur, l’eau des fleuves est trouble et contaminée, et les réactifs de traitement arrivent difficilement. S’y ajoutent des nappes souterraines mal connues et des communes sans moyens techniques suffisants.
Combien de Guyanais n’ont pas accès à l’eau potable ?
La Cour des comptes, dans son enquête publiée par le Sénat le 12 mars 2025, estime qu’entre 15 % et 25 % de la population n’a pas accès à l’eau potable, soit en ordre de grandeur 44 000 à 73 000 personnes rapportées à la population de 2025 (calcul indicatif, pas un chiffre officiel). L’Insee compte de son côté 11,9 % de résidences principales sans eau au recensement 2020. Ces chiffres ne mesurent pas la même chose : des personnes et une eau conforme d’un côté, des logements et la simple présence d’eau de l’autre.
L’eau du robinet est-elle dangereuse en Guyane ?
Les sources disponibles ne décrivent pas une eau du robinet dangereuse sur l’ensemble du territoire. Le problème documenté porte sur l’accès à l’eau et sur la qualité de la ressource dans des secteurs précis, surtout le long des fleuves de l’intérieur. Lors des épisodes de salinité, comme à Saint-Laurent-du-Maroni en octobre 2024, les consignes ont visé des publics précis. En cas d’alerte, vous trouverez les consignes applicables auprès de l’ARS Guyane, de la préfecture et de votre mairie.
Qu’est-ce que le biseau salé ?
C’est la remontée d’eau de mer dans un estuaire. Plus dense que l’eau douce, l’eau salée s’insinue en dessous ; quand le débit du fleuve baisse en saison sèche, de juillet à novembre, la marée la pousse plusieurs dizaines de kilomètres vers l’amont, jusqu’aux prises d’eau. En octobre 2024, la salinité de l’eau à Saint-Laurent-du-Maroni a dépassé 1 gramme par litre, contre 0,4 habituellement.
Le mercure de l’orpaillage se retrouve-t-il dans l’eau du robinet ?
Les sources disponibles ne l’établissent pas. Le mercure utilisé par les orpailleurs, interdit en France depuis 2006, contamine les poissons et expose les populations qui en consomment, selon l’OFB. L’effet de l’orpaillage sur l’eau à traiter est d’une autre nature : la boue et les sédiments rendent l’eau brute plus turbide et son traitement plus difficile.
Pourquoi ne pas puiser davantage dans les nappes souterraines ?
Parce qu’elles sont mal connues. La Guyane compte 16 piézomètres en 2026, un réseau environ 20 fois moins dense que dans l’Hexagone, selon le BRGM. Dans les roches fracturées du socle, l’eau circule dans des fractures difficiles à localiser, et un forage infructueux peut coûter des dizaines de milliers d’euros à une commune.
Combien a-t-on investi dans l’eau potable en Guyane ?
Selon l’enquête de la Cour des comptes reproduite par le rapport du Sénat n° 440, 70,7 millions d’euros ont été investis entre 2016 et 2023, soit 73,1 % de moins que les besoins identifiés : environ 27 euros financés pour 100 euros de besoins. Moins de la moitié des crédits disponibles sont par ailleurs consommés, faute notamment d’ingénierie locale pour monter les projets.
