Le 11 août 2026, la revue Environment & Health, éditée par l’American Chemical Society, a mis en ligne une analyse chimique de 113 produits d’hygiène corporelle et d’entretien ménager. Les auteurs y détectent en moyenne 51 substances par produit, pour 16 ingrédients inscrits sur l’emballage. Cet écart n’est pas le signe d’une fraude généralisée : il tient d’abord à ce qu’une liste d’ingrédients est légalement tenue de dire, et à tout ce qu’elle n’a jamais eu vocation à recenser. Reste à comprendre ce que ce résultat établit vraiment — et ce qu’il ne permet toujours pas de conclure sur votre salle de bains.

Ce que l’étude établit exactement

Le travail est signé de onze auteurs, avec Kim Schultz en premier auteur et Jenna Hua comme autrice principale. Il a été conduit par le Million Marker Research Institute et mis en ligne le 11 août 2026 dans Environment & Health, une revue de l’American Chemical Society, sous un titre qui annonce la couleur, Hidden Hazards — « dangers cachés » —, suivi d’un sous-titre consacré à l’analyse chimique non ciblée des produits d’hygiène et d’entretien (DOI 10.1021/envhealth.6c00181).

Les chiffres publiés

Cent treize produits ont été passés au crible, répartis en douze catégories qui couvrent aussi bien des crèmes solaires et des laits pour bébé que des shampoings, des savons et des produits d’entretien ménager. Trois résultats structurent la publication. D’abord, 98 % des produits contenaient au moins une substance absente de leur étiquette. Ensuite, 85 % en contenaient au moins une qui présente un danger connu ou suspecté pour la santé. Enfin, plus d’un quart d’entre eux renfermaient une substance venant contredire une allégation portée par l’emballage lui-même — des phtalates dans des produits vendus « sans phtalates », par exemple.

Ces trois pourcentages sont des parts de produits, pas des parts de substances. Dire que 85 % des molécules détectées seraient dangereuses serait une lecture fausse : le chiffre signifie que moins d’un produit sur six n’a livré aucune substance non déclarée relevant de cette catégorie. Parmi les familles chimiques retrouvées figurent des phtalates, des parabènes, du butylhydroxytoluène (BHT), des composés parfumants, des contaminants siliconés et de l’oxybenzone, également appelée benzophénone-3.

Ce qui n’a pas pu être vérifié

Une précision de méthode s’impose ici, parce qu’elle conditionne la solidité de tout ce qui suit. L’article est publié en accès ouvert, mais le serveur de l’éditeur a refusé l’accès automatisé à son texte intégral. Les chiffres détaillés repris dans cet article proviennent donc du communiqué diffusé par l’équipe de recherche le 11 août 2026 et de quatre reprises indépendantes concordantes, les métadonnées de la publication ayant été vérifiées séparément. Le détail méthodologique — instrumentation exacte, répartition des produits par catégorie, niveau de confiance attribué à chaque composé identifié, déclaration de financement — n’a pas pu être lu dans l’article lui-même.

Une analyse non ciblée, ce n’est pas un dosage

Tout l’intérêt de cette étude tient à sa méthode, et toutes ses limites aussi. Un dosage classique part d’une hypothèse : on soupçonne la présence d’une substance précise, on calibre un appareil pour elle, et l’on obtient une concentration que l’on peut comparer à un seuil réglementaire. La démarche est fiable, mais elle est aveugle à tout ce qui n’était pas sur la liste de départ.

L’analyse chimique non ciblée fait exactement l’inverse. Elle enregistre l’ensemble des signaux produits par l’échantillon dans un spectromètre de masse, sans décider à l’avance de ce qui est intéressant, puis tente d’attribuer après coup une identité à chaque signal. C’est ce renversement qui permet de trouver ce que personne ne cherchait. C’est aussi lui qui explique le chiffre le plus révélateur de l’étude, et le moins repris : 3 141 signaux chimiques ont été détectés au total, pour 303 composés finalement identifiés. Moins d’un signal sur dix a reçu un nom.

Les quelque 2 800 signaux restants ne sont ni innocentés ni incriminés : ce sont des masses moléculaires sans identité attribuée. Elles peuvent correspondre à des fragments d’un même composé, à des molécules banales, ou à des substances qu’aucune base de données ne référence encore. Un criblage non ciblé produit toujours ce résidu ; le passer sous silence donnerait l’impression trompeuse que la chimie du flacon a été entièrement cartographiée. La façon dont un chiffre scientifique est fabriqué à partir d’une méthode et de ses limites compte ici autant que le chiffre lui-même.

Deuxième subtilité : une identification par spectrométrie de masse haute résolution n’est pas binaire. Elle se gradue, du composé confirmé par comparaison avec un étalon pur jusqu’à la simple masse d’intérêt dont on ignore la structure, en passant par les attributions probables fondées sur des bibliothèques de spectres. Le communiqué de l’équipe range les 303 composés identifiés en trois degrés de confiance : confirmé, probable ou provisoire — ce dernier désignant une attribution plausible mais non consolidée. La répartition des composés entre ces trois degrés n’est pas donnée et n’a pas pu être vérifiée dans la publication : une part indéterminée des substances nommées relève donc d’une identification provisoire.

Enfin, et c’est le point qui commande toute la lecture du résultat : la méthode dit qu’une molécule est présente, pas en quelle quantité. Il n’y a pas de concentration dans ces chiffres. Sans concentration, il est impossible d’estimer une dose reçue, de la comparer à une limite réglementaire ou d’en déduire quoi que ce soit sur un risque sanitaire.

Pourquoi 51 substances détectées ne font pas 51 ingrédients cachés

Les deux nombres bruts sont ceux-ci : 51 substances détectées en moyenne, 16 ingrédients listés. Le rapport tourne autour de 3,2. Formulé en multiplicateur — « trois fois plus d’ingrédients que sur l’étiquette » —, le résultat laisse entendre que le fabricant aurait ajouté trois fois plus de choses qu’il ne le déclare. Ce n’est pas ce que la donnée établit. La liste ne recense pas le contenu du flacon : elle recense les ingrédients qui y ont été introduits volontairement.

La distinction n’est pas rhétorique, elle est écrite dans le droit. Le règlement (CE) n° 1223/2009 relatif aux produits cosmétiques définit l’ingrédient comme une substance ou un mélange « utilisé de façon intentionnelle » dans le procédé de fabrication. Et il exclut explicitement de la liste deux catégories : les impuretés contenues dans les matières premières, et les substances techniques subsidiaires employées dans le mélange mais ne se retrouvant pas dans la composition du produit fini. Autrement dit, une molécule peut se trouver dans le flacon sans être un ingrédient au sens du texte, et donc sans avoir à figurer sur l’emballage.

D’où viennent alors ces substances supplémentaires ? Les auteurs de l’étude rattachent l’essentiel d’entre elles au procédé industriel plutôt qu’à une falsification volontaire de l’étiquette : impuretés apportées par les matières premières, résidus laissés par les équipements de production, migration depuis les contenants de stockage ou l’emballage final, effets d’un changement de fournisseur en cours de série. Chacune de ces voies introduit des traces qu’aucune liste d’ingrédients n’a vocation à décrire.

À cela s’ajoute une règle qui, à elle seule, explique une part importante de l’écart entre seize lignes et cinquante et une détections : les compositions parfumantes et aromatiques peuvent être désignées par le seul terme « parfum » ou « aroma ». Une ligne. Derrière elle, une formulation qui peut compter des dizaines de molécules, dont seules celles visées par l’annexe III du règlement — pour l’essentiel des allergènes reconnus — doivent être nommées individuellement. Comprendre cela change la façon dont on lit une étiquette : la longueur de la liste ne mesure pas la complexité chimique du produit.

Ce qu’une étiquette de cosmétique doit dire en France

En France comme dans le reste de l’Union européenne, l’étiquetage des cosmétiques est régi par le règlement (CE) n° 1223/2009, dont l’article 40 fixe l’entrée en application au 11 juillet 2013, quelques dispositions s’appliquant à des dates antérieures. Son article 19 fixe le contenu obligatoire de la liste d’ingrédients, et le résultat est plus étroit que ce que la plupart des lecteurs imaginent.

La liste énumère les ingrédients par ordre décroissant d’importance pondérale au moment de leur incorporation. Cette hiérarchie s’arrête à 1 % : en dessous de ce seuil, les ingrédients peuvent être mentionnés dans n’importe quel ordre, à la suite de ceux qui le dépassent. La conséquence pratique est utile à connaître : repérer la position d’un ingrédient dans la liste renseigne sur sa proportion tant qu’on est au-dessus de 1 %, et plus du tout en dessous. La fin d’une liste INCI n’est pas un classement, c’est un inventaire en vrac.

Le texte va plus loin dans le sens de la tolérance. Son article 17 admet qu’une substance interdite puisse être présente en petite quantité de façon non intentionnelle, dès lors qu’elle provient d’impuretés d’ingrédients naturels ou synthétiques, du processus de fabrication, du stockage ou de la migration depuis l’emballage — à condition que cette présence soit techniquement inévitable dans le respect des bonnes pratiques de fabrication, et que le produit reste conforme aux exigences de sécurité. Ce n’est pas une faille du règlement : c’est la reconnaissance qu’aucun procédé industriel ne produit une pureté absolue.

Il en découle une conclusion qu’il vaut mieux tenir des deux mains. Une étiquette conforme ne certifie pas l’absence des substances repérées par une analyse non ciblée, et la réglementation européenne ne garantit pas davantage qu’un flacon vendu en France n’en contienne aucune trace. Ce qu’elle garantit, c’est un régime d’interdiction de mise sur le marché pour les substances de l’annexe II, assorti d’une obligation d’évaluation de la sécurité du produit fini. Attendre d’une liste d’ingrédients qu’elle fasse office de relevé chimique exhaustif, c’est lui prêter une fonction que le droit ne lui a jamais donnée.

Produits d’entretien : d’autres règles, d’autres repères

Le shampoing et le liquide vaisselle relèvent de deux régimes juridiques distincts, ce qui explique que leurs étiquettes ne se ressemblent pas. Les produits d’entretien sont couverts par le règlement (CE) n° 648/2004 relatif aux détergents, dont l’article 11 et l’annexe VII organisent un étiquetage par familles et par fourchettes plutôt que par noms de molécules.

Concrètement, un constituant présent à plus de 0,2 % en poids doit être déclaré par catégorie — agents de surface anioniques, phosphates, agents de blanchiment chlorés, etc. — avec une tranche de pourcentage : « moins de 5 % », « 5 % ou plus mais moins de 15 % », « 15 % ou plus mais moins de 30 % », « 30 % ou plus ». Trois obligations s’y ajoutent, indépendantes de ce seuil. Les agents conservateurs doivent être indiqués quelle que soit leur concentration. Les allergènes parfumants relevant de la liste de référence doivent être nommés dès qu’ils dépassent 0,01 % en poids. Et le fabricant doit publier sur un site internet la fiche complète des composants du produit.

Ce dernier point est la contrepartie la plus concrète de l’imprécision de l’emballage : le détail existe, il est simplement ailleurs. Appliquer la grille de lecture du cosmétique au détergent conduit à mal interpréter les deux — à chercher sur un flacon de nettoyant une liste nominative qui n’y sera jamais, et à croire qu’un shampoing affiche des proportions alors qu’il n’affiche qu’un ordre.

Ce que l’étiquetage impose selon le type de produit — règlements (CE) n° 1223/2009 (cosmétiques) et n° 648/2004 (détergents), en vigueur dans l’Union européenne.
ÉlémentCosmétique (shampoing, crème, savon)Détergent (lessive, nettoyant, liquide vaisselle)
Nature de la listeNoms d’ingrédients en nomenclature INCICatégories de constituants, pas de noms individuels
Information quantitativeOrdre décroissant de poids, seulement au-dessus de 1 %Tranches de pourcentage au-delà de 0,2 % en poids
ParfumsUne seule mention « parfum » ou « aroma » ; annexe III nomméeAllergènes parfumants nommés au-delà de 0,01 %
ConservateursListés comme les autres ingrédientsIndiqués quelle que soit la concentration
Ce qui reste hors étiquetteImpuretés, substances techniques subsidiaires, traces tolérées par l’article 17Constituants sous 0,2 % hors conservateurs et allergènes ; détail renvoyé à une fiche en ligne

Pourquoi ce résultat ne se transporte pas tel quel dans une salle de bains française

L’échantillon analysé est américain. Le détail de l’approvisionnement n’est documenté que par une seule source, la revue professionnelle Lab Worldwide, selon laquelle les produits ont été achetés aux États-Unis en 2021 et 2022 chez de grands distributeurs — Target, Amazon, Walmart, Dollar Tree — et, à défaut, directement sur le site des marques ; cette précision doit être prise avec la réserve que lui vaut sa source unique. Ce qui est en revanche établi par l’ensemble des sources, c’est qu’il s’agit de produits vendus aux États-Unis.

Deux décalages en découlent. Le premier est temporel : quatre à cinq ans séparent l’achat des produits de la publication des résultats. Une formulation cosmétique peut changer plusieurs fois sur une telle durée, notamment sous l’effet d’un changement de fournisseur de matière première — précisément l’un des mécanismes que les auteurs incriminent. Les chiffres décrivent donc l’état d’un rayon en 2021-2022, pas celui d’un rayon en 2026.

Le second décalage est juridique, et il est plus structurant encore. Le cadre américain de l’étiquetage cosmétique ne se superpose pas au règlement européen, et surtout, plusieurs des substances mises en avant par l’étude n’ont pas le même statut des deux côtés de l’Atlantique. D’après le portail réglementaire de l’INERIS consacré à la substitution des phtalates, le DEHP, le DBP, le BBP, le DMEP ainsi que deux mélanges de phtalates — le C5 et le C7-C11 — sont interdits dans les cosmétiques mis sur le marché de l’Union européenne au titre du règlement 1223/2009.

La conséquence est double, et il faut retenir les deux moitiés. On ne peut pas écrire que les shampoings vendus en France contiennent 51 substances : aucune donnée de cette étude ne porte sur le marché français. Mais on ne peut pas non plus en conclure que le sujet ne concerne pas le lecteur français. Ce qui se transporte, c’est le mécanisme — impuretés, résidus de procédé, migration d’emballage —, la règle de la ligne « parfum », qui est européenne, et l’ordre de grandeur de l’écart entre ce qu’une étiquette liste et ce qu’un spectromètre détecte. Ce qui ne se transporte pas, ce sont les taux, les allégations commerciales et le statut juridique des substances.

« Sans phtalates » : ce que dit une allégation contredite

Le résultat le plus délicat de l’étude est celui qui concerne plus d’un quart des produits : la présence d’une substance venant contredire une allégation imprimée sur l’emballage, phtalates détectés dans des produits vendus « sans phtalates » en tête. C’est aussi le résultat le plus facile à sur-interpréter.

Le titre de la publication emploie le terme mislabeling, littéralement « étiquetage erroné ». Le mot décrit un état : celui d’une étiquette qui ne correspond pas au contenu mesuré. Il ne décrit pas une intention. Les auteurs eux-mêmes rattachent l’essentiel des substances non déclarées au procédé de fabrication, pas à une falsification délibérée. Les deux lectures coexistent dans le dossier et il serait malhonnête d’en effacer une : l’étiquette est en défaut par rapport au contenu, sans que la fraude soit établie.

Cela dit, une allégation n’a pas le même statut qu’une liste d’ingrédients. La liste dit ce qui a été ajouté volontairement ; l’allégation, elle, affirme une absence. Une trace d’impureté ne met pas en défaut une liste INCI conforme, puisque le règlement ne demande pas de l’y faire figurer. Elle met en revanche directement en tension une mention « sans phtalates », qui promet au consommateur quelque chose que le procédé industriel n’a pas tenu. C’est sur ce terrain, celui de l’allégation commerciale, que le constat de l’étude a la portée la plus nette — y compris en Europe, où plusieurs de ces phtalates sont par ailleurs interdits d’ajout.

Ce que l’on savait déjà avant cette étude

Cette publication n’arrive pas en terrain vierge. En 2015, une analyse conduite par A. Steinemann et publiée dans Air Quality, Atmosphere & Health portait sur 37 produits d’hygiène et d’entretien, dont 17 étiquetés comme « verts ». Elle avait identifié 156 composés organiques différents, et concluait que moins de 6 % des substances dangereuses détectées figuraient sur l’étiquette des produits. Autre constat de cette étude : la totalité des produits présentés comme « naturels », « bio » ou « non toxiques » émettait au moins un composé potentiellement toxique.

Onze ans séparent les deux travaux. Deux équipes différentes, deux méthodes différentes, deux échantillons différents — et la même conclusion qualitative : l’étiquette sous-décrit le contenu chimique du produit, et les allégations environnementales ne modifient pas ce constat. C’est cette convergence qui donne du poids au résultat de 2026, davantage que le chiffre de 51 substances pris isolément. Un chiffre unique issu d’un échantillon unique reste fragile dans son détail ; une observation reproduite à onze ans d’intervalle par des protocoles indépendants est robuste dans son ordre de grandeur.

Qui a produit ces chiffres

La provenance du travail fait partie de l’information. Les travaux, signés de onze auteurs, ont été conduits par le Million Marker Research Institute, structure de recherche adossée à une entreprise qui commercialise des tests d’exposition chimique destinés aux particuliers. Ce n’est ni un organisme public, ni une université, ni une agence sanitaire.

Ce point ne suffit pas à écarter des résultats publiés dans une revue à comité de lecture. Il justifie en revanche de regarder précisément ce que les chiffres mesurent — une présence, jamais une dose — et de noter deux éléments d’incomplétude. D’une part, les marques et les produits testés ne sont pas divulgués dans l’article ; l’équipe annonce un rapport ultérieur. Tant que cette liste n’est pas publique, aucun tiers ne peut reproduire l’analyse produit par produit ni vérifier une allégation contestée. D’autre part, la déclaration de financement et de conflits d’intérêts de l’étude n’a pas pu être consultée, le texte intégral étant resté inaccessible : il n’est donc pas possible d’affirmer qu’il n’y en a pas.

La position que l’équipe défend publiquement est explicite. Jenna Hua, autrice principale, la résume ainsi : « L’étiquette ne peut pas vous protéger quand elle ne montre pas ce qu’il y a vraiment dans le flacon. » La formule est une prise de position réglementaire, pas un constat scientifique : elle attribue à l’étiquette une fonction de protection sanitaire que ni le règlement cosmétique ni le règlement détergents ne lui donnent. C’est précisément l’écart entre cette attente et le droit existant qui rend le sujet discutable.

Détecté, exposé, à risque : trois notions différentes

Le passage d’une détection à une conclusion sanitaire suppose trois étapes distinctes, et cette étude n’en franchit qu’une.

Détecté signifie que la molécule est présente dans l’échantillon au-dessus du seuil de détection de l’instrument. Ces appareils descendent très bas dans les traces, et le seuil auquel ils repèrent une molécule n’a aucun rapport avec le seuil à partir duquel cette molécule produirait un effet. Une détection est donc un fait analytique, pas un fait sanitaire.

Exposé suppose une dose reçue, c’est-à-dire le produit d’une concentration dans le flacon, d’une quantité appliquée, d’une fréquence d’usage et d’une fraction effectivement absorbée par la peau ou inhalée. Aucun de ces quatre termes n’est fourni par une analyse non ciblée. L’étude ne contient donc pas de mesure d’exposition, et il serait erroné d’écrire que vous absorbez telle ou telle des substances qu’elle recense.

À risque suppose enfin de comparer cette dose à une valeur toxicologique de référence, spécifique à chaque substance et à chaque voie d’entrée. Cette comparaison n’est pas faite, et elle ne peut pas l’être avec ces données. C’est pourquoi le chiffre de 85 % doit être lu pour ce qu’il est : la part des produits contenant au moins une substance non déclarée dont le danger est connu ou suspecté. Un danger est une propriété intrinsèque d’une molécule, indépendante de la quantité rencontrée ; un risque est une probabilité de dommage, qui dépend de la dose. Confondre les deux transforme une information méthodologiquement solide en alarme injustifiée.

Le raisonnement vaut aussi pour les substances précises citées par l’étude. L’oxybenzone, par exemple, figure parmi les composés détectés et fait l’objet de débats scientifiques par ailleurs documentés, notamment sur les milieux marins — un dossier où il vaut la peine de distinguer ce que la science établit sur les filtres solaires de ce qu’elle laisse ouvert. Rien dans les résultats commentés ici ne permet d’en tirer une recommandation d’usage.

Ce que vous pouvez faire de cette information

Une étude qui détecte sans doser ne débouche pas sur une liste de produits à éviter. Elle débouche sur une meilleure lecture de ce que les étiquettes disent, et sur quelques gestes proportionnés à ce qui est établi.

Sur un cosmétique, la ligne « parfum » ou « aroma » est l’endroit où l’information s’arrête : elle recouvre une composition entière. Les allergènes de l’annexe III qui l’accompagnent, eux, sont nommés, et c’est l’information la plus exploitable de la liste pour une peau réactive. Au-dessus de 1 %, l’ordre des ingrédients renseigne sur les proportions ; en dessous, il ne renseigne plus sur rien.

Sur un produit d’entretien, la fiche des composants publiée en ligne est une obligation du règlement 648/2004, pas une faveur du fabricant. C’est là que se trouve le détail que l’emballage ne donne pas, et elle est consultable avant l’achat. Sur ce terrain comme sur d’autres, le droit de la consommation permet d’exiger d’un fabricant ce qu’il doit légalement fournir.

Deux gestes de fond restent cohérents avec l’état des connaissances sur la qualité de l’air intérieur : réduire le nombre de produits parfumés utilisés simultanément, et aérer pendant et après un ménage. Enfin, si une allégation imprimée sur un emballage vous paraît contredite, le signalement relève de SignalConso, le service public de signalement des problèmes de consommation, qui transmet aux services de la répression des fraudes. C’est la voie prévue pour une allégation commerciale, et elle est plus efficace qu’un renoncement individuel.

Cet article n’est pas un avis médical. Une réaction cutanée, une irritation persistante ou une allergie survenant après l’usage d’un produit d’hygiène relèvent d’un médecin ou d’un pharmacien, seuls en mesure d’établir un lien avec un ingrédient. Pour une allégation d’emballage qui vous paraît contredite, la voie prévue est SignalConso.

Ce qu’il faut retenir

  • Une analyse non ciblée de 113 produits d’hygiène et d’entretien vendus aux États-Unis, publiée le 11 août 2026, détecte en moyenne 51 substances par produit contre 16 ingrédients listés.
  • 98 % des produits contenaient au moins une substance absente de l’étiquette, 85 % au moins une substance à danger connu ou suspecté, plus d’un quart une substance contredisant une allégation de l’emballage.
  • L’écart entre 51 et 16 n’est pas d’abord un écart d’ajouts volontaires : le droit européen ne fait figurer sur la liste que les ingrédients utilisés intentionnellement, et regroupe toute la composition parfumante sous une seule ligne.
  • La méthode détecte sans doser. Aucune concentration n’est fournie, donc aucune dose reçue ni aucun risque sanitaire ne peut être déduit de ces résultats.
  • L’échantillon est américain et, d’après la seule source à en donner les dates, a été acheté quatre à cinq ans avant la publication. Le mécanisme se transpose ; les taux, les allégations et le statut juridique des substances, non — plusieurs phtalates sont interdits dans les cosmétiques mis sur le marché européen.
  • Une analyse indépendante de 2015 aboutissait déjà à la même conclusion qualitative sur un autre échantillon : c’est cette convergence qui donne du poids au constat, plus que le chiffre de 2026 pris isolément.

FAQ — étiquettes des cosmétiques et des produits d’entretien

Combien de substances l’étude a-t-elle détectées par produit ?

En moyenne 51 substances par produit, contre 16 ingrédients inscrits sur l’étiquette, sur un échantillon de 113 produits d’hygiène corporelle et d’entretien ménager. Au total, 3 141 signaux chimiques ont été enregistrés et 303 composés identifiés, soit moins d’un signal sur dix ayant reçu un nom.

Une analyse non ciblée mesure-t-elle les quantités présentes ?

Non. Elle établit qu’une molécule est présente dans l’échantillon, pas en quelle concentration. C’est la limite décisive de ces résultats : sans concentration, on ne peut ni calculer une dose reçue, ni la comparer à une valeur toxicologique de référence, ni conclure à un risque pour la santé.

Un shampoing vendu en France contient-il aussi des substances non listées ?

Le mécanisme est le même partout : impuretés des matières premières, résidus de procédé, migrants d’emballage et composition parfumante regroupée sous une ligne unique. En revanche, les taux mesurés sur cet échantillon américain, acheté en 2021-2022 d’après la seule source à en donner les dates, ne se transposent pas à un produit vendu en France, et le statut juridique de plusieurs substances y diffère : le DEHP, le DBP, le BBP et le DMEP sont interdits dans les cosmétiques mis sur le marché de l’Union européenne.

Pourquoi la mention « parfum » remplace-t-elle des dizaines de noms ?

Le règlement (CE) n° 1223/2009 autorise à désigner les compositions parfumantes et aromatiques par les seuls termes « parfum » ou « aroma ». Seules les substances visées par son annexe III, essentiellement des allergènes reconnus, doivent être nommées séparément. Une ligne d’étiquette peut donc correspondre à une composition qui compte des dizaines de molécules distinctes.

Que doit indiquer l’étiquette d’un produit d’entretien ?

Les détergents relèvent du règlement (CE) n° 648/2004, qui impose une logique différente : les constituants sont déclarés par catégories et par tranches de pourcentage au-delà de 0,2 % en poids, les conservateurs sont indiqués quelle que soit leur concentration, les allergènes parfumants sont nommés au-delà de 0,01 %, et la liste complète des composants doit être publiée sur un site internet accessible.

Faut-il arrêter d’utiliser une crème solaire à cause de ces résultats ?

Non. L’étude ne fournit aucune concentration, donc aucune estimation d’exposition, et elle ne compare aucun produit à un seuil sanitaire. Renoncer à une protection solaire expose en revanche à un dommage documenté. En cas de réaction cutanée après l’usage d’un produit, la réponse relève d’un médecin ou d’un pharmacien, pas d’une liste d’ingrédients.

Que faire si un emballage annonce « sans phtalates » et que le doute subsiste ?

Une allégation portée par un emballage est un engagement commercial vérifiable, distinct de la liste d’ingrédients. En France, un signalement peut être déposé auprès de SignalConso, le service public de signalement des problèmes de consommation, qui transmet aux services de la répression des fraudes.